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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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— « Que le militarismus autrichien et allemand veulent la guerre, ça, je crois », continuait Mithœrg, en secouant sa tête hérissée. « Et que le militarismus ait avec lui beaucoup de dirigeants germaniques, et la grande industrie, et les Krupp, et tous les amis du Drang nach Osten, oui, ça, je peux croire aussi. Mais l’ensemble des classes possédantes, non ! Elles auront peur ! Elles ont grande influence. Elles ne laisseront pas faire. Elles diront aux gouvernements : “Halte ! C’est fou ! si vous allumerez cet explosif, vous sauterez tous avec !” »

— « Mais, Mithœrg », dit Jacques, « s’il y a réellement complicité entre les dirigeants et leurs partis militaires, que pourra l’opposition de tes classes possédantes ? Or, sur cette complicité, les renseignements d’Hosmer… »

— « Personne ne met en doute ces renseignements », interrompit Richardley. « Mais, la seule chose qu’on puisse dire pour l’instant, c’est qu’il y a menace de guerre. Pas plus… Eh bien, sous cette menace, qu’y a-t-il en réalité ? Volonté formelle de guerre ? Ou bien quelques nouveaux marchandages des chancelleries germaniques ? »

— « Je ne crois pas que la guerre est possible », déclara flegmatiquement Paterson. « Vous ne pensez pas à ma vieille Angleterre ! Jamais elle ne voudra laisser que la Triplice prenne la puissance en Europe… » Il souriait : « Elle se tient tranquille, ma vieille Angleterre. Alors, on l’oublie. Mais elle regarde, elle écoute, elle surveille ; et si ça ne va pas bien pour elle, elle se mettra tout d’un coup debout !… Elle a du bon muscle encore, vous savez ! Elle prend son tub tous les matins, cette chère vieille chose… »

Jacques s’agitait avec impatience :

— « Le fait est là ! Qu’il y ait volonté de guerre ou désir d’intimidation, l’Europe, demain, va se trouver en face d’une menace terrible ! Eh bien, nous, qu’est-ce que nous devons faire ? Je pense comme Hosmer. Devant cette offensive, nous devons prendre position. Nous devons préparer au plus tôt la contre-attaque ! »

— « Oui, oui, ça, je donne raison ! » cria Mithœrg.

Jacques se tourna vers Meynestrel ; mais il ne put rencontrer son regard. Il interrogea des yeux Richardley, qui fit un signe d’approbation :

— « D’accord ! »

Richardley se refusait à croire qu’il y eût danger de guerre. Néanmoins, il ne contestait pas que l’Europe dût être profondément troublée par cette brusque menace ; et il avait immédiatement aperçu quel parti l’Internationale pouvait tirer de ce trouble, pour rallier les forces d’opposition et faire progresser l’idée révolutionnaire.

Jacques reprit :

— « Je répète les paroles d’Hosmer : la menace d’un conflit européen pose devant nous un objectif nouveau et précis. Notre tâche est donc de reprendre, en l’intensifiant, le programme ébauché il y a deux ans, à propos de la guerre balkanique… Voir d’abord s’il y a moyen d’avancer la date du congrès de Vienne… Ensuite, et dès maintenant, déchaîner partout à la fois une campagne ouverte, officielle, retentissante !… Interventions au Reichstag, à la Chambre, à la Douma !… Pressions simultanées sur tous les ministres des Affaires étrangères !… Actions de presse !… Appel aux peuples !… Démonstrations de masse !… »

— « Et dresser devant les gouvernements le spectre de la grève ! » fit Richardley.

— « … Avec sabotages dans les usines de guerre ! » glapit Mithœrg. « Et crever les locomotives, et couper les boulons des rails, comme en Italie ! »

Il y eut un échange de regards électrisés. L’heure d’agir était-elle enfin venue ?

Jacques se tourna de nouveau vers le Pilote. Un sourire fugitif, lumineux et froid, que Jacques prit pour un acquiescement, passa et s’évanouit comme un rayon de projecteur sur les traits de Meynestrel. Encouragé soudain, il reprit, avec feu :

— « La grève, oui ! générale et simultanée ! Notre meilleure arme !… Hosmer craint que, au congrès de Vienne, la question ne reste encore sur le plan doctrinaire. Il faut qu’on la reprenne à plein, à neuf ! Sortir de la théorie ! Préciser, pour chaque pays, l’attitude à prendre, selon tel ou tel cas donné ! Ne pas recommencer le coup de Bâle ! Aboutir enfin à des résolutions concrètes, pratiques. N’est-ce pas, Pilote ?… Hosmer voudrait même pousser les chefs à organiser, avant le congrès, des réunions préparatoires. Pour déblayer le terrain. Et pour prouver, dès maintenant, aux gouvernements, que le prolétariat est bien résolu, cette fois, à se soulever, en bloc, contre leur politique d’agression ! »

Mithœrg ricana :

— « Ach ! Tes chefs ! Qu’est-ce que tu veux, avec les chefs ? Depuis combien d’années, ils parlent sur la grève ? Et tu crois, à Vienne, en quelques jours, ils vont cette fois décider des choses ? »

— « Fait nouveau ! » fit Jacques, « menace de conflagration européenne ! »

— « Non, pas tes chefs ! Pas tes discours ! L’action des masses, oui ! L’action des masses, mon Camm’rad ! »

— « Mais, naturellement, l’action des masses ! » s’écria Jacques. « Seulement pour cette action, est-ce qu’il n’est pas de première urgence que les chefs se prononcent d’abord, clairement, catégoriquement ? Réfléchis, Mithœrg : quel encouragement pour les masses !… Ah ! Pilote, si seulement nous l’avions déjà notre journal unique, international ! »

— « Träumeret[9] ! cria Mithœrg. Moi, je dis : laisse tes chefs et travaille les masses ! Tu crois que les chefs allemands, par exemple, vont accepter la grève ? Non ! Ils diront même chose qu’à Bâle : “Impossible, à cause de la Russie.” »

— « Ce serait grave », observa Richardley. « Très grave… Au fond, tout repose sur l’Allemagne, sur les social-démos… »

— « En tout cas », fit Jacques, « ils ont nettement prouvé, il y a deux ans, qu’ils savent, quand il le faut, se dresser contre la guerre ! Sans eux, l’histoire des Balkans mettait le feu à l’Europe ! »

— « Pas : “sans eux” », grogna Mithœrg : « sans les masses !… Eux, qu’est-ce qu’ils ont fait ? Seulement suivre les masses ! »

— « Mais les démonstrations des masses, qui donc les a organisées ? Les chefs ! » répliqua Jacques.

Bœhm secouait la tête :

— « Tant que tu as en Russie pas même deux millions de prolétaires, et des millions, des millions de moujiks, le prolétariat russe il n’est pas fort assez contre son gouvernement ; et le militarismus tsariste est un danger réel pour l’Allemagne ; et la social-démocratie, elle ne peut pas promettre la grève !… Et Mithœrg a raison : au congrès de Vienne, elle fera seulement de l’acceptation théorique, comme au congrès de Bâle ! »

— « Ach ! Laissez donc vos congrès ! » cria Mithœrg, avec irritation. « Moi, je dis : cette fois, c’est encore l’action des masses qui pourra tout ! Les chefs suivront… Il faut, dans l’Autriche, dans l’Allemagne, dans la France, partout, insurrectionner les prolétaires, sans attendre que les chefs donnent l’ordre ! Il faut grouper ensemble les bonnes têtes, dans chaque coin, pour faire des incidents partout, dans les chemins de fer, dans les fabriques des armements, dans les arsenaux ! Partout ! Et forcer, comme ça, les chefs, les syndicats ! Et il faut, en même temps, rallumer toutes les organisations révolutionnaires d’Europe ! Je suis sûr que le Pilote pense avec moi !… Faire le trouble partout ! En Autriche, le plus facile ! Nicht wahr Bœhm[10] ? Exciter, encore plus, tous les clans conspirateurs nationaux, les Polonais, les Tchèques ! et les Hongrois ! et les Roumains !… Et même chose partout !… On peut faire rallumer les grèves italiennes ! On peut aussi les russes… Et si les masses, partout, sont insurrectionnées, alors les chefs marcheront ? » Il se tourna vers Meynestrel : « Pas vrai, Pilote ? »

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« Rêverie ! »

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« Pas vrai, Bœhm ? »

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