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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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— « Ça fume ? » demanda Battaincourt.

— « Non, ça prise. Ça crible de poudre noire une parure de gros diamants que Ludwigson, je ne sais pourquoi, lui a flanquée sur le poitrail… » Il hésita, amusé lui-même par l'idée qu'il venait d'avoir : « … comme on allume un quinquet sur des démolitions ! » ajouta-t-il.

Jacques sourit. Il avait une inépuisable indulgence pour la verve de Daniel.

— « Qu'est-ce qu'il voulait obtenir de toi, en te révélant ce répugnant secret de famille ? »

— « Tu ne croyais pas si bien dire : il a de nouveaux projets. C'est un as. »

— « C'est un as, parce qu'il est richissime. S'il était pauvre, ce ne serait qu'un… »

Daniel coupa net :

— « Lâche-le, s'il te plaît. Je l'aime. Et son projet n'est pas bête : une collection de monographies : les Maîtres par l'Image. Il se fait fort de publier des recueils farcis de reproductions, à des prix exceptionnels… »

Jacques cessa d'écouter ; il se sentait endolori, triste. Pourquoi ? La fatigue, les émotions de la journée ? L'ennui de s'être laissé entraîner ce soir, quand il désirait tant d'être seul ? Ce frottement du col sur sa nuque ?

Battaincourt se glissa entre les deux amis.

Il cherchait une occasion de leur demander d'être ses témoins à son mariage. Depuis des mois, jour et nuit, il ne songeait qu'à cet événement, avec une fièvre de désir qui consumait à vue d'œil sa complexion lymphatique. Enfin il touchait au but. Le délai légal prévu pour l'opposition de ses parents venait d'expirer ; et, ce matin même, la date du mariage avait été fixée : dans deux semaines… À cette pensée, le sang lui monta au visage ; il détourna la tête pour cacher sa rougeur, retira son chapeau et s'épongea le front.

— « Ne bouge pas », cria Daniel. « C'est incroyable ce que, de profil, tu peux ressembler à un chevreau ! » En effet, Battaincourt avait un nez long attaché à la lèvre, des narines busquées, un œil rond, et, ce soir, une mèche de cheveux couleur ficelle que la transpiration recourbait sur la tempe en une petite corne pointue.

Battaincourt remit tristement son chapeau, et laissa fuir son regard par-delà la place du Carrousel vers le jardin des Tuileries où rougeoyait la poussière.

« Pauvre chevreau bêlant », songea Daniel. « Qui donc l'aurait jamais cru capable de tant de passion ? Le voilà qui renie tous ses principes, et se brouille avec les siens pour cette femme… Une veuve, qui a quatorze ans de plus que lui… Une veuve tarée… Appétissante, mais tarée… » Il eut un imperceptible sourire. Il se rappelait cet après-midi du dernier automne où Simon avait tant insisté pour le présenter à la belle veuve, et ce qui, la semaine suivante, en était résulté. Il avait, du moins, conscience d'avoir ensuite tout mis en œuvre pour détourner Battaincourt de commettre cette folie. Mais il s'était heurté à un appétit aveugle ; et comme il respectait la passion, où qu'il la rencontrât, il s'était borné à éviter la dame et à suivre de loin les péripéties de cette aventure matrimoniale.

— « Vous faites un gagnant bien mélancolique », dit à ce moment Battaincourt qui, déçu par la moquerie de Daniel, cherchait à se dédommager auprès de Jacques.

— « Tu ne comprends donc pas qu'il espérait être refusé ? » insinua Daniel. Il fut surpris du regard pensif que Jacques lui jeta ; il se rapprocha de son ami, lui mit la main sur l'épaule, et, souriant, murmura : « … car c'est différemment que vaut chaque chose ! »

C'en fut assez pour rappeler à Jacques le passage entier que Daniel se plaisait à citer souvent :

Malheur à toi, si tu dis que ton bonheur est mort parce que tu n'avais pas rêvé pareil à cela ton bonheur… Le rêve de demain est une joie — mais la joie de demain en est une autre — et rien heureusement ne ressemble au rêve qu'on s'en était fait, car c'est différemment que vaut chaque chose.

Jacques sourit.

— « Donne-moi une cigarette », fit-il. Pour faire plaisir à Daniel, il essayait de secouer sa torpeur. Le rêve de demain est une joie… Il crut sentir, en effet, qu'une joie, encore insaisissable, rôdait autour de lui. Demain ? S'éveiller, apercevoir par la fenêtre ouverte le soleil sur les cimes des arbres ! Demain, Maisons-Laffitte et la fraîcheur de son parc ombreux !

II

DANS cette rue morte du quartier de l'Opéra, quelques voitures, stationnant le long du trottoir, attiraient seules l'attention sur la façade d'un cabaret sans enseigne, aux rideaux baissés. Un groom poussa devant eux la porte tournante, et Daniel, comme s'il eût été chez lui, s'effaça pour laisser passer Jacques et Battaincourt.

L'apparition de Daniel fut saluée par quelques exclamations discrètes. On l'appelait « le Prophète », et peu d'habitués le connaissaient sous son nom. Il y avait d'ailleurs peu de monde. Derrière le bar, dans le renfoncement d'où s'élevait en spirale le petit escalier blanc à filets d'or, pareil aux boiseries des murs, qui conduisait à l'entresol de Mme Packmell, un piano, un violon, un violoncelle, jouaient les valses de la saison. On avait poussé les tables contre les banquettes de panne grise, et quelques couples boutonnaient sur le tapis pourpre, dans une lumière de jour finissant, qu'adoucissaient encore les rideaux de guipure. Au plafond, les hélices des ventilateurs bourdonnaient sans répit, balançant les pendeloques des lustres, les palmes des plantes vertes, et soulevant, autour des couples de danseurs, le pan des écharpes de mousseline.

Jacques, que l'atmosphère d'un lieu nouveau grisait toujours du premier coup, se laissa mener par Daniel vers une table d'où l'on apercevait les deux salles en enfilade. Battaincourt dansait déjà, accaparé par un groupe de jeunes femmes installées dans la pièce du fond.

— « Il faut toujours que tu te fasses tirer l'oreille », dit Daniel. « Maintenant que tu y es, je suis sûr que tu t'amuses. Avoue que ce petit bar est intime et bon enfant ? »

— « Commande-moi un cocktail », fit brusquement Jacques ; « tu sais : celui où il y a du lait, de la groseille, et du zeste de citron. »

Le service était fait par de jeunes girls en toile blanche, qu'on avait surnommées « les infirmières ».

— « Veux-tu que je te présente de loin quelques habitués ? » reprit Daniel, qui changea de place et vint s'asseoir à côté de Jacques. « Ça d'abord, en bleu : la patronne. On dit “la mère Packmell”, bien que ce soit encore, comme tu vois, une blonde désirable. Mais si ! Toute la soirée, elle va et vient, avec ce sourire-là, au milieu de ses jeunes clientes : elle a l'air d'une couturière en vogue qui fait défiler ses mannequins. Vise le type basané qui lui dit bonjour — qui cause maintenant avec cette gosse très pâle, celle qui dansait tout à l'heure avec Battaincourt, — non, plus près de nous, Paule, cette petite blonde qui a l'air d'un ange, d'un ange un peu perverti, mais très peu… Tiens, elle pinte en ce moment un poison étonnant : ça doit être du curaçao vert… Eh bien, ce type qui lui parle, debout, c'est le peintre Nivolsky, un numéro délicieux, menteur, tricheur, et avec ça chevaleresque comme un mousquetaire. Toutes les fois qu'il est en retard à un rendez-vous, il raconte qu'il a eu un duel ; et, sur le moment, il s'en persuade lui-même. Il emprunte à tout le monde ; il n'a jamais le sou ; mais, comme il ne manque pas de talent, il paye en tableaux ; et, pour simplifier, sais-tu l'idée qu'il a eue ? Il s'en va l'été à la campagne, et il peint une route sur une bande de toile de cinquante mètres ; une vraie route, avec des arbres, des charrettes, des bicyclistes, un coucher de soleil ; et, l'hiver, il débite sa route par tronçons, selon la tête du créancier et la somme qu'il doit. Il prétend qu'il est russe, qu'il possède je ne sais combien de mille “âmes”. Alors, naturellement, pendant la guerre russo-japonaise, tout le monde le blaguait de rester à Montmartre à faire du patriotisme de café. Sais-tu ce qu'il a fait ? Il est parti. Il a disparu, une année durant. Il n'est revenu qu'après la prise de Port-Arthur. Il rapportait un tas de photos de la guerre ; il en avait toujours plein ses poches ; il disait : “Vous voyez, cher, cette batterie en position ? Et, derrière, vous voyez ce gros rocher ? Et, derrière le rocher, vous voyez ce canon de fusil qui dépasse à peine ? Eh bien, cher, c'est moi.” Seulement il rapportait aussi plusieurs caisses d'études : et, pendant les deux ans qui ont suivi, il a payé toutes ses dettes en paysages siciliens… Tiens, il a flairé que je parlais de lui, il est enchanté, il va faire la roue. »

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