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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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Ô Corse ! Ô cheveux plats ! Que la France était belle Sous le soleil de Messidor !

sans jamais avoir trouvé suspecte l'hilarité qu'il déchaînait, dès le troisième mot.

En ce temps-là, Simon de Battaincourt, frais débarqué de la ville du Nord où son père était colonel, portait une jaquette noire boutonnée, qu'il avait fait confectionner afin de suivre décemment à Paris les cours de théologie. Le futur pasteur venait alors assez souvent chez Mme de Fontanin, qui s'était fait un devoir de l'attirer chez elle, parce que la colonelle de Battaincourt était une de ses amies d'enfance.

— « J'ai décidément horreur de votre quartier Latin », dit à ce moment l'ex-théologien, qui vivait maintenant dans le quartier de l'Étoile, portait des complets clairs, et, brouillé avec ses parents à cause du mariage insensé qu'il s'apprêtait à faire, passait ses journées à classer, pour quatre cents francs par mois, des estampes très modernes à la librairie Ludwigson, où Daniel lui avait trouvé un emploi.

Jacques leva la tête et promena les yeux autour de lui. Son regard tomba sur une vieille marchande de roses accroupie derrière son panier ; il l'avait aperçue déjà en passant avec Antoine, mais d'un œil soucieux, qui ne s'abandonnait alors à aucune sollicitation. Et, se rappelant cette montée de la rue Soufflot, il eut tout à coup la sensation qu'il lui manquait quelque chose, comme il arrive lorsque l'on perd un objet familier, la bague que l'on portait toujours au doigt. L'angoisse qui habitait en lui depuis des semaines, et qui, moins d'une heure auparavant, l'étreignait encore à chaque pas, avait disparu, laissant un vide presque douloureux. Pour la première fois depuis l'affichage, il prit contact avec son succès, mais pour se sentir étourdi et brisé, comme après une chute.

— « As-tu seulement pris des bains de mer ? » demanda Battaincourt à Daniel.

Jacques se tourna :

— « C'est vrai », fit-il, et son regard s'adoucit. « Dire que tu es revenu à cause de moi ! Tu t'es amusé, là-bas ? »

— « Au-delà de tout ce que je pouvais prévoir ! » répondit Daniel.

Jacques sourit avec amertume :

— « Comme toujours. »

Ils échangèrent un regard où se prolongeaient bien des discussions passées.

Jacques avait voué à Daniel une affection sévère, très différente de l'amitié complaisante que lui témoignait Daniel. — « Tu es bien plus exigeant pour moi que tu ne l'es pour toi-même », lui disait quelquefois celui-ci ; « tu n'as jamais pris ton parti de la vie que je mène. » — « Non », répondait Jacques : « J'accepte bien ta vie ; mais ce que je ne peux pas accepter, c'est l'attitude que tu as prise devant la vie. »

Sujet de querelles qui datait de loin.

Daniel, sitôt bachelier, s'était refusé à suivre aucun chemin tracé. Son père, absent, ne s'occupait jamais de lui. Sa mère le laissait libre de choisir sa voie ; elle était respectueuse de toute volonté forte, soutenue par une confiance mystique dès qu'il s'agissait de ses enfants et en général de l'avenir ; elle désirait avant tout que son fils fût libre et ne se fît pas un devoir de gagner quelque argent pour améliorer la situation des siens. Daniel y songeait cependant. Deux ans de suite, il souffrit en secret de ne pouvoir aider sa mère, et guetta l'occasion qui lui permettrait de concilier cet ordre d'obligations avec d'autres nécessités plus impérieuses qui le dominaient. Scrupules dont Jacques lui-même n'avait pas pénétré la complexité. C'est que — à voir la façon presque nonchalante dont Daniel s'était mis à travailler la peinture, seul, sans autres guides que son instinct et, semblait-il, son caprice, peignant à peine, dessinant un peu davantage, s'enfermant quelquefois une journée entière avec un modèle pour couvrir un demi-album d'esquisses au trait, puis restant plusieurs semaines sans toucher un crayon — on ne se fût guère douté de la superbe idée qu'il se faisait de lui-même, de son avenir. Orgueil silencieux, pur de toute fatuité : il attendait le jour où, par l'enchaînement de lois fatales, ce qu'il y avait en lui de supérieur trouverait son mode d'expression ; il avait la certitude que sa destinée était celle d'un artiste de première grandeur. Quand, par quelles routes, atteindrait-il ces sommets ? il n'en savait rien, agissait comme s'il ne s'en fût pas soucié, et proclamait qu'il fallait s'abandonner à la vie. Il s'y abandonnait du reste. Pas toujours sans remords ; mais ces retours inquiets vers la morale de sa mère n'avaient eu qu'un temps, et ne l'avaient jamais bien fermement arrêté sur sa pente. « Dans les pires crises de scrupules qui ont troublé ces deux dernières années », écrivait-il naguère à Jacques (il avait alors dix-huit ans), « je te jure que je ne suis jamais parvenu à avoir vraiment honte de moi-même. Bien mieux : dans ces heures de doute où je me reprochais mes entraînements, j'éprouvais en réalité beaucoup moins d'indignation contre moi-même, que je n'en éprouvais ensuite à me rappeler ces reniements puérils et ces contraintes, dès que, de nouveau, la vie l'avait emporté. »

C'est peu après avoir écrit cette lettre, qu'il voyagea dans un train de banlieue avec celui qu'ils appelèrent par la suite « l'homme du wagon », et qui, certes, ne se douta jamais du retentissement que cette brève rencontre eut sur l'adolescence des deux jeunes gens.

Daniel revenait de Versailles, où il avait passé un bel après-midi d'octobre, sous les ombrages du parc. Il avait sauté dans le train à la dernière minute. Le hasard voulut que l'homme âgé en face duquel il s'assit ne lui fût pas tout à fait inconnu : au cours de la journée, il l'avait croisé dans les bosquets du grand Trianon ; il l'avait regardé, remarqué ; il fut enchanté de pouvoir l'examiner plus à loisir. De près, le voyageur paraissait beaucoup plus jeune : bien que ses cheveux fussent blancs, il devait à peine avoir atteint la cinquantaine ; une barbe très blanche et courte soulignait avec soin l'ovale d'un visage dont la régularité accentuait la douceur. Le teint, l'allure, les mains, la coupe et l'étoffe claire du vêtement, le ton rare de la cravate, et surtout ce regard bleu, ardent et vif, qu'il promenait sur toutes choses, étaient d'un adolescent. La reliure du livre qu'il feuilletait d'un doigt familier était souple comme celle d'un guide, et ne portait aucun titre. Entre Suresnes et Saint-Cloud, il se leva, gagna le couloir, et se pencha pour contempler le panorama de Paris, dont le couchant enflammait les ors. Puis il vint s'adosser à la vitre contre laquelle Daniel était assis ; et le jeune homme eut, à la hauteur de son visage, et isolées seulement par l'épaisseur du verre, les mains qui tenaient le livre secret : des mains déliées, à la fois nonchalantes et nerveuses, qui éveillaient une idée de spiritualité. À un mouvement qu'elles firent, le livre s'entrouvrit, et, sur la page qui vint s'écraser contre la vitre, Daniel put lire quelques mots :

Nathanaël, je t'enseignerai la ferveur… Une vie palpitante et déréglée… Une existence pathétique, Nathanaël, plutôt que la tranquillité…

Le livre se déplaça, Daniel eut encore le temps de déchiffrer le titre qui courait au haut des pages : Les Nourritures terrestres.

Intrigué, il entra, le jour même, chez plusieurs libraires. L'ouvrage y était ignoré. L'homme du wagon garderait-il son secret ? « Une existence pathétique », se répétait Daniel, « plutôt que la tranquillité… » Le lendemain matin, il courut dépouiller des catalogues sous les galeries de l'Odéon : et, quelques heures plus tard, le volume en poche, il venait s'enfermer chez lui.

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