Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
Il le lut d'un trait. L'après-midi y passa. Vers le soir, il sortit. Jamais encore il n'avait connu pareille fièvre, exaltation aussi glorieuse : il allait devant lui, à grands pas, comme un conquérant. La nuit vint. Il avait suivi les quais, il était fort loin de chez lui. Il dîna d'un croissant, et rentra. Le livre attendait, sur la table. Daniel tournait autour, sans plus oser l'ouvrir. Il se coucha, mais ne put trouver le sommeil. Alors il capitula, s'enveloppa d'un manteau, et reprit sa lecture, lentement, depuis le début. Il sentait bien que l'heure était solennelle, qu'un travail, une germination mystérieuse, s'élaborait au plus intime de sa conscience. Lorsque, à l'aube, il eut, une fois encore, achevé la dernière page, il s'aperçut qu'il posait sur la vie un regard neuf.
J'ai porté hardiment ma main sur chaque chose et me suis cru des droits sur chaque objet de mes désirs…
Il y a profit aux désirs, et profit au rassasiement des désirs — parce qu'ils en sont augmentés.
Cette manie d'évaluation morale qu'il avait contractée par éducation, il comprit qu'il en était d'un seul coup débarrassé. Le mot « faute » avait changé de sens.
Il faut agir sans juger si l'action est bonne ou mauvaise. Aimer sans s'inquiéter si c'est le bien ou le mal…
Les sentiments, auxquels jusqu'alors il ne s'abandonnait qu'à contre-volonté, se libérèrent soudain et prirent joyeusement la première place ; cette nuit-là, en quelques heures, se trouva renversée l'échelle des valeurs que, depuis son enfance, il croyait immuable. Le jour qui suivit fut comme un lendemain de baptême. À mesure qu'il répudiait tout ce qu'il avait tenu pour indubitable, un merveilleux apaisement naissait entre les forces qui jusqu'alors l'avaient écartelé.
Daniel n'avait parlé de cette découverte à personne, si ce n'est à Jacques, et longtemps après l'avoir faite. C'était un des secrets de leur amitié ; ils y pensaient comme à un mystère quasi religieux et n'y faisaient allusion qu'à mots couverts. Cependant, malgré les efforts de Daniel, Jacques s'était obstinément dérobé à la contagion de cette ferveur : en refusant d'étancher sa propre soif à cette source trop capiteuse, il lui semblait se résister à lui-même, demeurer plus fort, se garder intact ; mais il sentait bien que Daniel avait trouvé là son régime, sa nourriture ; et, dans la résistance de Jacques, il y avait de l'envie et du désespoir.
— « Tu comptes Ludwigson parmi les merveilles de la nature ? » disait Battaincourt.
— « Ludwigson, mon petit Batt'… » expliqua Daniel. Jacques haussa les épaules et laissa ses amis prendre un peu d'avance.
Ce Ludwigson, chez qui Daniel venait d'être reçu plusieurs jours, et qui passait dans les capitales où il avait établi ses comptoirs pour un des plus effrontés trafiquants d'art de l'Europe, était, de longue date, un sujet de dissentiment entre les deux jeunes gens. Jacques n'avait jamais approuvé que Daniel pût, de près ou de loin, et fût-ce pour vivre, collaborer aux entreprises que lançait ce marchand. Mais Jacques ni personne ne pouvait se vanter d'avoir jamais détourné Daniel d'une aventure qui le sollicitât vraiment. Or, l'intelligence de Ludwigson, cette activité sans trêve qu'il poussait jusqu'à s'être fait une habitude de l'insomnie, ce dédain du luxe, et, dans une certaine mesure, ce mépris de l'argent chez un nabab ivre seulement de risque et de réussite, la puissance de ce brasseur d'affaires dont l'existence éveillait l'idée d'une torche en flamme, secouée par les vents, fumeuse mais éblouissante, intéressaient passionnément Daniel : et, s'il avait consenti à travailler pour ce forban, c'était par curiosité bien plus que par besoin.
Jacques se souvenait du jour où Daniel et Ludwigson s'étaient pour la première fois affrontés : deux races, deux sociétés en présence. Justement, ce matin-là, il se trouvait dans l'atelier que Daniel partageait alors avec plusieurs camarades aussi peu rentés que lui. Ludwigson était entré sans frapper, avait répondu par un sourire à l'algarade de Daniel ; puis, sans préambule, sans se présenter ni s'asseoir, tirant de sa poche un portefeuille avec l'allure d'un acteur du répertoire qui va jeter sa bourse à quelque valet, il avait offert à « celui de ces messieurs qui s'appelait Fontanin » un fixe de six cents francs par mois, à dater de ce jour et pendant trois années consécutives, à la condition que lui, Ludwigson, propriétaire de la Galerie Ludwigson et directeur des Établissements d'art Ludwigson et Cie, aurait l'exclusive propriété de toutes les études qu'exécuterait Daniel pendant cette période, études que celui-ci s'engagerait à dater et à signer de son nom. Daniel, qui travaillait peu, qui n'avait jamais exposé ni vendu la moindre esquisse, ne s'était jamais expliqué comment Ludwigson avait pu prendre de son talent une opinion assez avantageuse pour motiver semblable proposition. Il entendait d'ailleurs préserver l'indépendance de sa production ; il savait bien que, s'il avait acquiescé aux termes de ce marché, il n'aurait accepté l'argent de Ludwigson qu'en lui remettant chaque mois un nombre de dessins correspondant pour le moins à la somme convenue : or, il s'était fait un dogme de travailler sans aucune contrainte, dans la joie. Avec une courtoisie glacée, il avait donc prié Ludwigson de prendre la porte, et, devant ses camarades ébahis, sans donner au visiteur le temps de s'y reconnaître, il l'avait lui-même, et très rapidement, fait reculer jusque sur le palier.
Les choses n'en étaient pas restées là. Ludwigson était revenu, s'était montré plus circonspect, et, quelques mois plus tard, de véritables relations d'affaires s'étaient nouées entre le trafiquant et Daniel amusé. Ludwigson éditait en trois langues un somptueux magazine traitant des arts plastiques ; il pria Daniel de présider au choix des articles français. (Le caractère du jeune homme lui avait plu dès le premier jour, et sa sûreté de goût ne lui avait pas échappé.) Ce n'était pas un travail ennuyeux ; Daniel y employa ses loisirs ; et bientôt il dirigea effectivement la partie française de la revue. Ludwigson, qui dépensait pour lui-même sans compter, avait pour principe de s'adjoindre peu de collaborateurs, mais de les choisir avec soin, de leur laisser la plus grande initiative, et de rémunérer largement leur labeur : Daniel, sans l'avoir sollicité, reçut bientôt les mêmes appointements que les deux autres directeurs, l'Anglais et l'Allemand. Il fallait vivre ; et Daniel préférait une besogne nettement étrangère à sa vie d'artiste. Au reste, certains de ses dessins, dont Ludwigson avait organisé une exposition privée, étaient déjà recherchés par des collectionneurs. Ces avantages, qu'il tirait de ses rapports avec le marchand de tableaux, lui permettaient, non seulement de contribuer à l'aisance de sa mère et de sa sœur, mais de mener la vie facile qu'il aimait, sans être astreint à aucune tâche stricte, et sans rien compromettre des loisirs nécessaires à son véritable travail.
Jacques rejoignit ses amis à la traversée du boulevard Saint-Germain.
— « … l'ineffable surprise », disait Daniel, « d'être présenté là-bas à une Mme Ludwigson douairière ! »
— « L'idée ne m'était pas encore venue que ton Ludwigson pût jamais avoir eu une mère », fit Jacques, pour se mêler à la conversation.
— « Pas plus qu'à moi », reprit Daniel. « Et quelle mère ! Figure-toi… Il faudrait un croquis. J'en ai fait plusieurs, mais pas d'après nature : j'en suis inconsolable. Figure-toi une momie qui aurait été regonflée par des clowns pour faire un numéro de cirque ! Une vieille juive égyptienne et pour le moins centenaire, déformée par la graisse et la goutte, qui sent l'oignon frit, porte des mitaines, tutoie les valets de pied, appelle son fils bambino, vit de mie de pain trempée de vin rouge, et offre à tout venant du tabac… »