Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
— « Pourquoi ? » demanda le petit, tournant vers elle son regard rayonnant.
— « Tu n'en auras pas, si je le veux. Obéis. Dépêche-toi. » Elle s'aperçut de l'attention de Jacques et lui décocha un sourire complice. « Il est difficile, voyez-vous », reprit-elle. « Il a peur de tout ce qu'il ne connaît pas. Des pigeons en salmis, on t'en donnera ! Il mangeait plus souvent du lard aux choux que des pigeons, bien sûr ! Il a été trop gâté. Toujours choyé, câliné, comme tous les uniques. Surtout que sa mère est restée malade si longtemps ! Oui, oui », fit-elle, en passant sa main sur la tête ronde, tondue de près, « un enfant gâté. C'est très vilain. Mais, avec sa tante, ça ne sera plus pareil. Monsieur voulait-il pas garder ses boucles comme une petite fille ? Ah mais, c'en est fini, des caprices, des gâteries. Allons, mange ; le monsieur te regarde, dépêche. » Heureuse d'être écoutée, elle sourit de nouveau à Jacques et à Paule : « C'est un petit orphelin », déclara-t-elle sur un ton satisfait. « Il a perdu sa mère cette semaine. Une femme qui était mariée avec un frère à moi. Elle est morte de la poitrine, dans son village, en Lorraine. Pauvre petit », ajouta-t-elle, « il a encore de la chance que j'aie bien voulu le prendre à ma charge : il n'a plus personne d'aucun côté ; il n'a plus que moi. Mais j'aurai du tintouin. »
Le gamin avait cessé de manger ; il regardait sa tante. Comprenait-il ?
Il demanda, avec une intonation étrange :
— « C'est ma maman à moi, qui est morte ? »
— « T'occupe pas de ça. Mange. »
— « N'ai plus envie. »
— « Vous voyez, voilà comme il est ! » reprit Mme Dolorès. « Oui, là : c'est ta maman qui est morte. Et maintenant, obéis, mange. Ou bien tu n'auras pas de glace. »
Paule, à ce moment, détourna la tête, et Jacques, croisant son regard, crut y lire l'impression de malaise qu'il ressentait lui-même. Elle avait un cou fin, mobile, et pâle, plus encore que ses joues : son aspect gracile invitait à de tendres égards. Jacques regardait ce cou, cette peau fine, à peine duvetée, et il éprouvait une sensation de douceur aux lèvres. Il chercha quelque chose à dire, ne trouva rien, et sourit. Elle l'examina à la dérobée. Il lui sembla moins laid. Mais un brusque pincement au cœur la fit devenir toute blanche : elle posa ses mains au bord de la table et renversa un peu la tête en arrière, mordant sa langue pour ne pas perdre connaissance.
Jacques la vit. Elle avait l'air d'un oiseau qui serait venu mourir là, sur la nappe. Il murmura :
— « Quoi donc ? »
Il apercevait, entre les paupières à demi closes, le blanc des yeux chavirés. Elle fit un effort et balbutia sans bouger :
— « Dites rien. »
Il avait la gorge nouée, il n'aurait pu appeler. Personne d'ailleurs ne prêtait attention à eux. Il regarda les mains de Paule : les doigts, immobilisés, transparents comme de petits cierges, étaient si livides que les ongles y faisaient des taches violacées.
— « Mon réveil sonne à six heures et demie dans une soucoupe en équilibre sur un verre… », expliquait Favery à sa voisine, avec des roucoulements satisfaits.
Déjà Paule, moins pâle, rouvrait les yeux ; elle tourna la tête et sourit faiblement pour remercier Jacques de s'être tu :
— « C'est fini », souffla-t-elle. « Ça vient par crises, c'est des pointes au cœur. » Et du bout de ses lèvres encore crispées, elle ajouta, non sans mélancolie : « Assieds-toi, petit, ça va passer. »
Il eut envie de la saisir dans ses bras, de l'emporter loin de ce lieu souillé ; il songeait à se consacrer à elle, à la guérir. Ah, qu'il se sentait d'amour pour tout être faible qui eût sollicité, ou seulement accepté, l'appui de sa force !
Il fut sur le point de confier à Daniel ce projet chimérique : mais Daniel ne songeait guère à Jacques.
Daniel causait avec maman Juju, dont Rinette le séparait. C'était un prétexte pour se tourner vers sa voisine, pour être plus près de sa tiédeur. Quoique, depuis le début du repas, il eût par tactique évité presque de lui adresser la parole, visiblement il ne pensait qu'à elle. À plusieurs reprises, elle avait surpris son regard : chaque fois, sans qu'elle pût s'expliquer pourquoi, ce regard, au lieu de la flatter, soulevait en elle un sentiment d'éloignement ; et l'attrait de ce visage viril, bien qu'elle y fût sensible, l'irritait.
Un débat assez vif animait l'autre bout de la table :
— « Fat ! » cria l'Abricot à Favery.
L'autre en convint :
— « Hé, je me le dis souvent. »
— « Trop bas, sans doute. »
Il y eut des rires. Werff garda l'avantage :
— « Favery, mon cher », déclara-t-il, élevant exprès le ton, « permettez que je vous dise une chose : vous venez de parler des femmes comme quelqu'un qui n'a jamais su… leur parler ! »
Daniel regarda Favery qui riait, et il crut saisir un regard du normalien dans la direction de Rinette, comme si ce fût à propos d'elle que la discussion fût née : un certain regard osé et concupiscent qui redoubla soudain l'antipathie de Daniel pour Favery. Il connaissait sur lui plusieurs anecdotes qui le discréditaient. Une envie féroce le prit de les raconter devant Rinette. Il ne résistait jamais à ces sortes de tentations. Baissant la voix, pour n'être entendu que des deux femmes, et se penchant vers maman Juju d'une façon qui mettait Rinette en tiers dans le colloque, il demanda négligemment :
— « Est-ce que tu connais l'histoire de Favery et de la Femme adultère ? »
— « Non », s'écria la vieille, alléchée. « Raconte. Et, passe-moi une cigarette ; le dîner n'en finit pas, ce soir. »
— « Un beau jour — elle était depuis longtemps sa maîtresse — elle débarque chez lui avec une valise : “J'en ai assez, je veux vivre avec toi, et cætera…” — “Mais ton mari ?” — “Mon mari ? Je viens de lui écrire : Cher… Eugène, je suis arrivée à un tournant de ma vie, et cætera… J'ai le besoin et le droit d'épancher ma tendresse dans un cœur ami, et cætera… J'ai trouvé ce cœur, et je pars.” »
— « En fait de cœur, dis donc… ! »
— « C'était son affaire. Écoute la suite. Voilà mon Favery épouvanté. Une femme sur les bras, et, qui pis est, une femme bientôt divorcée, libre, qui allait exiger qu'on l'épouse… C'est alors qu'il a eu ce qu'il appelle lui-même son idée de génie. Il a écrit au mari : Monsieur, je reconnais que c'est pour me suivre que votre femme abandonne le domicile conjugal. Salutations. Favery. »
— « C'est chic », murmura Rinette.
— « Pas tant que ça », répliqua Daniel avec un sourire presque méchant : « Vous allez voir. Favery, malin, prenait simplement ses précautions pour l'avenir ; il savait que le mari ferait état de cette lettre devant les tribunaux : or, la loi interdit à l'amant d'épouser jamais sa complice. “Il est bon de connaître le Code”, dit-il quand il raconte l'histoire. »
Rinette réfléchissait ; enfin, elle comprit :
— « Oh, ce vice ! » s'écria-t-elle.
Daniel, qui penchait la tête vers elle, reçut son souffle au visage, aux lèvres. Il fit une longue aspiration et dut presque fermer les yeux.
— « Il l'a quittée ? » demanda la vieille.
Daniel ne répondit pas. Rinette tourna les yeux vers lui. Il gardait les paupières à demi baissées, tant il se sentait peu maître de dissimuler l'intensité de son désir. Elle vit de tout près sa chair lisse, le pli cruel de sa bouche, ses cils frémissants ; et, comme si depuis longtemps elle avait expérimenté les secrets trompeurs de ce visage, quelque chose en elle d'aussi indiscutable qu'un instinct se révolta tout à coup contre lui.