Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
— « Moi, je ne suis pas comme toi », affirma-t-il avec passion. Et il s'écarta un peu de son frère pour marcher seul, en silence, au bord du trottoir.
« Moi, j'étouffe ici », se disait-il. « Tout ce qu'ils me font faire est haïssable, est mortel ! Mes professeurs ! Mes camarades ! Leurs engouements, leurs livres de prédilection ! Les auteurs contemporains ! Ah, si seulement quelqu'un au monde pouvait soupçonner ce que je suis, moi, — ce que je veux faire ! Non, personne n'en a l'idée, pas même Daniel. » Sa violence était tombée. Il n'écoutait pas ce que lui répondait Antoine. « Oublier tout ce qui a déjà été écrit », songeait-il. « Sortir des rails ! Regarder en soi, et dire tout ! Personne encore n'a eu l'audace de dire tout. Quelqu'un, enfin : moi ! »
La température rendait pénible la montée de la rue Soufflot. Ils ralentirent l'allure. Antoine continuait à parler, Jacques à se taire. Celui-ci le remarqua, et sourit intérieurement : « Au fond, je n'ai jamais pu discuter avec Antoine. Ou bien je lui tiens tête, et je rage ; ou bien je reste coi devant les arguments qu'il aligne en bon ordre, et je me tais. Comme en ce moment. Avec une certaine duplicité. Car je sais bien qu'Antoine prend ces silences pour un acquiescement. Et ce n'est pas vrai. Loin de là ! Je me cramponne à mes idées. Ça m'est égal qu'elles soient confuses pour les autres. Je suis certain de leur valeur. Il ne s'agirait que de savoir la démontrer, cette valeur. Le jour où je voudrai m'en donner la peine ! Des arguments, on en trouve toujours. Antoine, lui, il va, il va. Jamais il ne se demande s'il y a autre chose de fondé dans ce que je pense. Tout de même, ce que je me sens seul ! » Et, une fois encore, s'aviva le désir de partir. « Tout quitter, d'un coup : ce serait merveilleux. Chambres quittées ! Merveilles des départs ! » Il sourit de nouveau, et, tournant vers Antoine un regard malicieux, il récita :
— « Familles, je vous hais ! Foyers clos, portes refermées… »
— « De qui est-ce ? »
— « Nathanaël, tu regarderas tout en passant, et tu ne t'arrêteras nulle part… »
— « De qui ? »
— « Ah », fit Jacques, cessant de sourire et accélérant soudain le pas, « c'est d'un livre qui est cause de tout ! Un livre où Daniel a trouvé toutes les excuses… — bien pis : la glorification — de… de ses cynismes ! Un livre qu'il sait par cœur, maintenant, et que moi, je… — Non », ajouta-t-il d'une voix qui tremblait, « non, je ne peux pas dire que je le déteste, mais vois-tu, Antoine, c'est un livre qui brûle les mains pendant qu'on le lit, et avec lequel je n'ai jamais voulu me trouver en tête à tête, tant je crois qu'il est redoutable ! » Il reprit, avec une complaisance involontaire : « Chambres quittées ! Merveilles des départs ! » Puis se il tut. Et changeant tout à coup de ton, il ajouta, d'une voix rauque, rapide : « Je dis ça : partir ! Mais il est trop tard. Je ne peux plus partir vraiment. »
Antoine répliqua :
— « Tu dis toujours “partir”, comme on dit : “s'expatrier !” Évidemment, ça c'est un peu compliqué. Mais voyager, pourquoi non ? Si tu es reçu, père trouvera tout naturel que tu ailles faire un voyage pendant l'été. »
Jacques secoua la tête :
— « Trop tard. »
Qu'entendait-il par là ?
— « Tu ne vas pourtant pas passer tes deux mois de vacances à Maisons-Laffitte, entre père et Mademoiselle ? »
— « Si. »
Il fit un geste évasif ; puis, comme ils avaient traversé la place du Panthéon et s'engageaient dans la rue d'Ulm, il désigna du doigt les groupes qui stationnaient devant l'École normale. Son visage s'assombrit.
« Quelle bizarre nature », se dit Antoine. Remarque qu'il faisait souvent ; avec indulgence ; avec une inconsciente fierté. Bien qu'il eût horreur de l'inattendu et que Jacques le déroutât sans cesse, il faisait toujours effort pour comprendre son frère. Autour des propos décousus que celui-ci laissait échapper, l'esprit actif d'Antoine se livrait à une incessante gymnastique intellectuelle, qui l'amusait d'ailleurs, et qui, pensait-il, lui permettait d'approfondir le caractère de son cadet. En réalité, dès qu'Antoine croyait être parvenu à une constatation psychologique culminante, une nouvelle déclaration de Jacques venait généralement renverser l'échafaudage de ses réflexions : il fallait repartir à neuf, et, le plus souvent, vers des conclusions opposées. Si bien que, pour Antoine, tout entretien avec son frère consistait en une improvisation de jugements successifs et contradictoires, dont le dernier, toujours, lui semblait définitif.
Ils arrivaient devant la façade revêche de l'École. Antoine se tourna vers Jacques et l'enveloppa d'un coup d'œil pénétrant : « Quand on va au fond des choses », se dit-il, « on s'aperçoit que ce petit a pour la vie de famille bien plus de goût qu'il ne le soupçonne lui-même. »
La porte était ouverte, et la cour pleine de gens.
À l'entrée du vestibule, Daniel de Fontanin causait avec un jeune homme blond.
« Si c'est Daniel qui nous aperçoit le premier, je suis reçu », pensa Jacques. Mais Fontanin et Battaincourt se retournèrent ensemble à l'appel d'Antoine.
— « Pas trop nerveux ? » questionna Daniel.
— « Pas nerveux du tout. »
« S'il prononce le nom de Jenny, je suis reçu », se dit Jacques.
— « Rien de pire que ce quart d'heure avant l'affichage », déclara Antoine.
— « Croyez-vous ? » objecta Daniel en souriant. Par gaminerie, il s'appliquait souvent à contredire Antoine qu'il appelait « docteur », et dont le sérieux prématuré l'égayait. « Il y a toujours un peu de volupté dans l'attente. »
Antoine haussa les épaules.
— « Tu l'entends ? » demanda-t-il à son frère. « Pour moi », reprit-il, « j'ai déjà subi quatorze ou quinze “attentes” de ce genre, et je n'ai jamais pu m'y habituer. D'ailleurs, j'ai remarqué que ceux qui font, à ces moments-là, figure de stoïciens, ce sont presque toujours les médiocres, les faibles. »
— « Tout le monde ne sait pas savourer l'impatience », reprit Daniel, dont l'œil, taquin lorsqu'il regardait le docteur, devenait caressant dès qu'il se tournait vers Jacques.
Antoine suivait son idée :
— « Je vous parle sérieusement », dit-il : « les forts étouffent dans l'incertitude. Le courage, le vrai, ça n'est pas d'attendre avec calme l'événement ; c'est de courir au-devant, pour le connaître le plus tôt possible, et l'accepter. N'est-ce pas, Jacques ? »
— « Non, je suis plutôt de l'avis de Daniel », répondit Jacques, qui n'avait rien entendu. Et, comme Daniel continuait à causer avec Antoine, il insinua, sentant qu'il trichait : « Ta mère et ta sœur sont toujours à Maisons-Laffitte ? »
Daniel n'entendit pas ; et Jacques, s'obstinant à penser : « Je suis recalé », découvrit combien inébranlable était sa confiance en son succès. « Père va être content. » Il souriait par avance ; il offrit ce sourire à Battaincourt :
— « Je vous remercie d'être venu, Simon. »
L'autre le contemplait gentiment, incapable de dissimuler cette admiration chaleureuse qu'il avait vouée à l'ami de Daniel, et que Jacques n'acceptait pas toujours sans impatience, parce qu'il lui était impossible d'y répondre par une amitié au même titre.
À ce moment, le brouhaha de la cour cessa net. Derrière la vitre d'une fenêtre du rez-de-chaussée, un rectangle de papier blanc venait de surgir. Jacques sentit confusément qu'un flot houleux l'arrachait au pavé, le portait vers le feuillet fatidique.