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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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Jacques, accoudé, ne répondait rien. Il avait, à de tels moments, un visage stupide : les lèvres entrouvertes, l'œil terne, un regard animal, endormi et grognon. Tout en écoutant son ami, il examinait le couple que formaient Nivolsky et la jeune Paule. Elle tenait à la main son fard à lèvres ; elle arrondit la bouche, y posa le crayon rouge, et le fit tourner d'un petit coup sec comme pour forer un trou ; le peintre, en la regardant, faisait pivoter le sac de la jeune femme autour de son doigt. Il n'y avait entre eux — c'était évident — qu'une camaraderie de bar, et cependant elle lui touchait les mains, le genou, elle arrangeait sa cravate ; à un moment, il se pencha vers elle pour lui raconter quelque chose, et elle le repoussa gaiement en lui posant à plat sur le visage sa petite main pâle… Jacques fut troublé.

Non loin d'elle, une femme brune, seule, pelotonnée au fond de la banquette et comme frileusement enveloppée dans sa cape de satin noir, sans que Paule s'en aperçût peut-être, la dévorait des yeux.

Sur tous ces gens, Jacques promenait son regard massif. Observait-il, ou bien inventait-il ? Ceux qu'il regardait quelque temps, il leur attribuait aussitôt des sentiments complexes. Il ne cherchait d'ailleurs pas à analyser ce qu'il croyait voir ; il n'eût pas été capable de traduire en mots ses intuitions ; il était bien trop pris par le spectacle pour se dédoubler et pour enregistrer quoi que ce fût. Mais, d'entrer ainsi en communication — illusoire ou réelle — avec d'autres êtres, lui faisait éprouver une incomparable volupté.

— « Et cette grande, qui parle au barman ? » demanda-t-il.

— « En bleu paon, avec un sautoir jusqu'aux genoux ? »

— « Oui. Comme elle a l'air cruel ! »

— « C'est Marie-Josèphe. Elle est assez belle. Un nom d'impératrice. L'histoire de ses perles est amusante. Tu m'écoutes ? » continua Daniel en souriant. « Elle était la maîtresse de Reyvil, le fils du parfumeur ; or, ce Reyvil avait une épouse légitime qui le trompait avec Josse, le banquier. M'écoutes-tu ? »

— « Mais oui, très bien. »

— « C'est que tu as l'air de dormir… Un jour, Josse, qui est fort riche, veut offrir des perles à Mme Reyvil, sa maîtresse. Comment manœuvrer pour que Reyvil ne prenne pas ombrage ? Josse n'est pas tombé de la dernière pluie : il invente une histoire de tombola au profit des Filles repenties, il fait prendre à Reyvil, le mari, dix billets à vingt sous, et il lui fait gagner le sautoir destiné à sa femme. Là, tout se complique : Reyvil écrit à Josse pour le remercier ; mais, en post-scriptum, il le prie de ne souffler mot de la loterie à Mme Reyvil, parce qu'il vient d'envoyer les perles à Marie-Josèphe, sa maîtresse… Attends donc : le plus beau est pour la fin… Fureur de Josse, qui n'a plus qu'une idée en tête : ravoir son collier ou, du moins, avoir la femme qui le porte. Et, trois mois après, il avait plaqué Mme Reyvil pour chiper Marie-Josèphe à l'ami Reyvil, troquant ainsi la femme sans perles contre la maîtresse à sautoir. Et le brave Reyvil, qui a tout à fait oublié que le collier ne lui a coûté que dix pièces de vingt sous, déblatère à qui veut l'entendre sur l'insondable muflerie des courtisanes !.. Bonjour, Werff », fit-il, en serrant la main d'un beau garçon qui venait d'entrer, et que l'on acclamait déjà à l'autre extrémité de la salle aux cris de : “L'Abricot !” « Vous vous connaissez, n'est-ce pas ? » demanda-t-il à Jacques, qui tendit sans aménité la main à Werff. — « Bonjour, la plus belle », dit encore Daniel, s'inclinant pour baiser au passage la main de Paule, l'exsangue camarade du peintre russe. « Permettez-moi de vous présenter mon ami Thibault. » Jacques s'était levé. La jeune femme laissa traîner sur lui un regard maladif, qu'elle arrêta plus longuement sur Daniel ; elle parut hésiter à dire quelque chose, et passa.

— « Tu viens souvent ici ? » dit Jacques.

— « Non. Enfin, oui. Plusieurs fois par semaine. Une habitude. Et pourtant je me lasse en général très vite d'un endroit, des mêmes gens ; j'aime sentir que la vie coule… »

« Je suis reçu », songea Jacques tout à coup. Sa poitrine se gonfla. Une idée traversa son cerveau.

— « Sais-tu à quelle heure ferme le télégraphe de Maisons-Laffitte ? »

— « Il est fermé. Mais, si tu envoies un télégramme ce soir, ton père le recevra demain, à la première heure. »

Jacques fit signe au groom :

— « De quoi écrire. »

Il se mit à griffonner la dépêche d'une main si fébrile, et cette impatience tardive d'annoncer son succès était si bien de lui, que Daniel sourit et se pencha sur son épaule ; mais il se releva précipitamment, surpris et surtout ennuyé de son indiscrétion involontaire : au lieu de l'adresse de M. Thibault, il avait lu : Mme de Fontanin. Chemin de la Forêt. Maisons-Laffite.

Un mouvement de curiosité se produisait autour d'une vieille habituée, qui venait de faire son entrée, accompagnée d'une jolie fille brune, dont l'attitude attentive, quoique sans timidité, laissait supposer qu'elle venait là pour la première fois.

— « Tiens, du neuf », fit Daniel à mi-voix.

Werff, qui passait, sourit :

— « Vous ne saviez pas ? » dit-il. « Maman Juju lance une nouvelle. »

— « La petite est rudement bien », décréta Daniel, après une pause.

Jacques se retourna. Elle était charmante, en effet : des yeux clairs, des joues pures de fard, un air de n'être pas de la maison. Elle était vêtue de linon à peine rosé, sans une garniture, sans un bijou. Près d'elle, aussitôt, même les plus jeunes semblèrent défraîchies.

Daniel avait repris sa place près de Jacques :

— « Il faudra que tu voies maman Juju de près », dit-il. « Je la connais bien : c'est un type. Elle jouit maintenant d'une espèce de situation sociale : elle habite un assez bel appartement ; elle a son jour ; elle donne des soirées ; elle protège les débutantes. Ce qu'elle a de particulier, c'est de n'avoir jamais voulu être une femme entretenue : c'était une brave petite prostituée, et elle n'a jamais essayé de monter en grade. Elle a vécu trente ans en carte, à faire le trottoir entre la Madeleine et la rue Drouot. Mais elle avait divisé sa vie en deux : de neuf heures du matin à cinq heures du soir, elle s'appelait Mme Barbin, et elle menait la vie d'une petite bourgeoise, dans un entresol de la rue Richer, avec une suspension, une bonne, et les mêmes soucis que les petits bourgeois : un livre de dépenses, la cote de la Bourse pour surveiller ses placements, des ennuis domestiques, des relations de famille, des neveux Barbin, des nièces Barbin, des anniversaires, et même une fois l'an, un goûter d'enfants autour d'un arbre de Noël. Je n'invente rien. Et, à cinq heures, tous les soirs, par tous les temps, elle lâchait sa camisole de pilou pour un tailleur chic, et partait, sans aucun dégoût, faire sa besogne ; ce n'était plus Mme Barbin, c'était la môme Juju, toujours gaie, consciencieuse, jamais lasse, connue et appréciée dans tous les hôtels meublés des boulevards. »

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