Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
Jacques ne détachait plus les yeux de maman Juju. Elle avait une brave figure de curé de campagne, énergique, riante, finaude aussi, et portait sur des cheveux courts tout blancs un chapeau de pêcheur à la ligne.
Pensif, il répéta :
— « Sans aucun dégoût… »
— « Mais naturellement », répliqua Daniel. Et, coulant vers Jacques un regard malicieux, un peu agressif, il murmura deux vers de Whitman :
Daniel savait bien qu'il heurtait la pudeur de Jacques. Il le faisait exprès, agacé qu'il était de voir avec quelle aisance Jacques, durant des mois entiers, — par réaction peut-être aussi contre le libertinage de son ami — s'accommodait d'une existence presque chaste. Daniel avait même la naïveté de s'en alarmer ; et il savait que, parfois, Jacques lui-même s'inquiétait un peu de la complaisante torpeur d'un tempérament qui, jadis semblait s'annoncer plus exigeant. Cette délicate question avait été effleurée une seule fois entre eux, cet hiver, un soir qu'ils revenaient du théâtre et suivaient ensemble la cohue amoureuse des grands boulevards. Daniel s'était étonné de l'indifférence de son compagnon. — « Pourtant », avait répliqué Jacques, « je suis robuste. Au conseil de révision, j'ai bien constaté que j'étais parmi les plus vigoureux… » Et Daniel se rappelait l'imperceptible anxiété qui avait ébranlé sa voix.
Il fut détourné de ce souvenir par Favery, qu'il aperçut de loin, tourné vers eux ; avec une désinvolture étudiée, il remettait chapeau, canne et gants, à la préposée au vestiaire ; et, riant déjà, il s'adressait à Jacques :
— « Ton frère n'est pas arrivé ? »
Favery portait, le soir, des faux cols un peu trop montants, des vêtements neufs qu'il semblait avoir empruntés, et il avançait son menton rasé de frais, avec un air de fringale qui faisait dire à Werff : « Normale part à la conquête de Babylone. »
« Je suis reçu », songea Jacques. Et il eut envie de filer à l'anglaise pour prendre, dès ce soir, le train pour Maisons. La pensée d'Antoine, qui avait promis de le rejoindre, qui allait arriver d'une minute à l'autre, le paralysa. « Non », se dit-il, « mais demain, de très bonne heure. » Il se sentit déjà baigné de fraîcheur : le soleil matinal pompait la rosée des avenues… Packmell s'effaça…
L'allumage éblouissant de tous les lustres à la fois le tira de son inertie. « Je suis reçu », pensa-t-il encore, comme pour marquer aussitôt son contact avec le réel. Il chercha des yeux son ami, et l'aperçut, dans un angle, qui causait à voix basse avec maman Juju. Daniel était assis de biais sur une chaise volante, et l'animation de son débit faisait valoir le gracieux port de sa tête, l'intelligence de son visage, de son regard, de son sourire, l'élégance de ses mains, qu'il tenait à demi levées ; mains, sourire et regard parlaient autant que ses lèvres. Jacques ne se lassait pas de le contempler. « Qu'il est beau ! » songeait-il, sans formuler sa pensée. « Comme c'est beau qu'un être jeune, vivant, puisse être aussi totalement possédé par la minute présente ! Aussi naturel dans son jeu ! Il ne sait pas que je le regarde ; il n'y pense pas ; il ne se défie d'aucun contrôle. Surprendre un être qui ne sait pas qu'on le voit, un être dans le secret de sa nature ! Y a-t-il vraiment des gens qui, dans un lieu public, peuvent oublier tout ce qui les entoure ? Il parle, il est tout à ce qu'il dit. Moi, jamais je ne suis naturel. Jamais je ne pourrais m'abandonner à ce point — si ce n'est dans une chambre close, à l'abri de tous les regards. Et encore ! » Il réfléchit un instant : « Daniel n'est pas spécialement observateur. Voilà pourquoi le spectacle ne l'absorbe pas comme moi ; il peut rester lui-même. » Il réfléchit de nouveau : « Moi, le monde extérieur me dévore », conclut-il en se levant.
— « Non, mon beau Prophète, inutile d'insister : cette enfant-là n'est pas pour toi », disait au même instant maman Juju à Daniel, dont le regard eut une lueur si rageuse qu'elle se mit à rire : « Voyez-vous ça ! Assieds-toi, petit, ça va passer. »
(C'était — avec quelques autres scies, telles que : « Enfant, sois mon fétiche » ou : « Ça n'intéresse personne », ou encore : « Tout ça n'est rien, tant qu'on a la santé », — c'était une de ces absurdes phrases-clichés, qui variaient avec les saisons, et que les habitués du lieu se renvoyaient à tout propos avec des sourires d'initiés.)
— « Comment l'as-tu connue ? » reprit Daniel, avec une expression têtue.
— « Non, mon joli, je te dis que ce n'est pas pour toi. C'est une gosse exceptionnelle, bonne fille, pantoufle : une perle. »
— « Dis-moi toujours comment tu l'as connue ? »
— « Tu la laisseras tranquille ? »
— « Mais oui. »
— « Eh bien, c'est quand j'ai eu ma pleurésie. Tu te rappelles ? Elle l'a su, elle est arrivée sans rien demander à personne. Et note bien que je ne la connaissais pour ainsi dire pas ; je l'avais bien aidée une ou deux fois, mais à peine. (Parce qu'il faut te dire qu'elle a eu de gros ennuis déjà, cette petite : une histoire sérieuse, un homme du monde, à ce que j'ai compris, qu'elle aimait, et un enfant, — on ne dirait pas, hein ? — un enfant qui est mort tout de suite, — tant et si bien qu'on ne peut pas lui parler d'enfant sans qu'elle se mette à pleurnicher.) Donc, quand j'ai eu ma pleurésie, elle est venue s'installer chez moi comme une bonne sœur, et elle m'a soignée mieux que si ç'avait été ma fille, jour et nuit, pendant plus de six semaines ; elle me posait des cent ventouses en vingt-quatre heures ; oui, mon petit ; elle m'a sauvé la vie, c'est bien simple : et elle ne dépensait rien. Une perle. Alors je me suis juré de la tirer d'affaire. C'est jeune, ça ne sait rien d'autre que son béguin. Moi je me fais fort de la faire partir ; mais tu sais, ce qui s'appelle partir ! (Et, pour ça, tu pourrais même me donner un coup de main : je t'expliquerai comment.) Voici donc trois mois que je ne la quitte pas. D'abord il a fallu lui trouver un nom. Elle s'appelait Victorine. Victorine Le Gad. Le Gad, en deux mots, ça va encore. Mais Victorine, c'est fou ! J'en ai fait : Rinette. Pas mal, hein ? Et de tout comme ça. Colin lui a donné des leçons de diction ; elle avait un accent breton qui faisait rigoler tout le monde ; il lui en reste juste ce qu'il faut, un petit quelque chose d'étranger, d'acidulé, d'english — charmant. En quinze jours, elle a su bostonner ; elle est légère comme un duvet. À part ça, elle n'est pas sotte. Elle chante juste, une voix chaude, un rien canaille : j'adore ça. Enfin la voilà gréée, je la mets à l'eau ce soir, il ne s'agit plus que de lui souffler du vent dans les voiles. Non, sois sérieux. C'est justement à ça que tu peux m'aider. J'ai parlé d'elle à Ludwigson, qui est comme un feu dansant depuis que Bertha l'a plaqué. Il m'a promis de venir aujourd'hui pour rencontrer la gosse. Dis-lui seulement qu'elle te plaît, il s'emballera à fond. Tu comprends, un Ludwigson, c'est exactement ça qu'il faudrait à cette enfant. Elle n'a qu'une idée, faire un petit magot pour retourner dans sa Bretagne. Que diable veux-tu, c'est son goût ! Les Bretonnes sont toutes comme ça. Une bicoque sur la place de la criée, une coiffe blanche et des processions : la Bretagne, quoi ! Ça n'est pas le Pérou qu'elle demande, elle peut y arriver vite, avec de l'ordre et des conseils. Je veux qu'après les étrennes elle ait déjà mis à gauche une vingtaine de billets que je lui placerai, je sais déjà comment. Tu t'y entends un peu, toi, aux mines d'or ? »
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« Vous que la prostitution fait magnifiques sur les trottoirs ou obscènes dans vos chambres, « Qui suis-je, pour me dire moins obscène que vous ? » (Autumn Rivulets.)