Les mailles du réseau
- Автор: Стерлинг Брюс
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042558-4
- Переводчик: Jean Bonnefoy
- Жанр: Киберпанк
Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:
Et là, vision d’horreur, il se mit à vomir du sang et du feu. Un torrent de flammes livides jaillit de sa bouche et de ses yeux. En quelques secondes, son visage vidéo géant noircit sous une chaleur impossible. Un cri d’agonie assourdissant ébranla tout le stade. Crissement d’âmes damnées et de feuilles de métal déchiré.
Ses cheveux s’embrasèrent comme une chandelle, sa peau se ratatina. Ses doigts griffèrent ses orbites en flammes. L’air devint un ouragan de fracas métalliques obscènes.
Alors, les spectateurs des gradins du bas se ruèrent, pris de panique, vers le terrain de football. Sautant, trébuchant, escaladant les balustrades, se montant dessus. Balayant les casques blancs de la police, comme autant de bouées drossées par le ressac.
Et le bruit continuait, encore et encore.
On tira violemment Laura par la jambe. C’était Suvendra. Elle s’était tapie sous le banc, à quatre pattes. Elle hurla quelque chose d’impossible à entendre. Puis gesticula : couchez-vous !
Laura hésita, leva la tête et fut aussitôt submergée par la foule.
Celle-ci dévalait la pente des gradins comme une force aveugle. Coudes, épaules, genoux, pieds, en une cavalcade meurtrière. Une brusque muraille compacte de corps. Laura bascula en arrière, boula par-dessus le banc. Elle percuta une masse qui céda sous elle, spongieuse – un corps humain.
Le béton se précipita vers elle, lui heurta le visage. Elle se retrouva à terre, piétinée – le dos écrasé sous un choc qui lui coupa le souffle. Suffoquée, aveuglée – mourante !
Horribles secondes de panique noire. Puis elle se retrouva à ramper, se tortiller, comme Suvendra, sous les lattes branlantes d’un banc qui vibrait. La foule se déversait au-dessus d’elle à présent. Déferlement interminable d’une machine monstrueuse à mille jambes en guise de piston. Un pied chaussé d’une sandale lui écrasa les doigts ; elle retira vivement sa main.
Un petit garçon tournoya devant elle, la tête la première. Son épaule vint heurter violemment l’angle dur du banc ; il tomba. Ombres, chaleur croissante, odeur de panique et ce bruit de corps qui tombent et se précipitent…
Laura serra les dents et se jeta dans la mêlée. Elle saisit le gosse à la taille et le traîna sous le banc avec elle. Elle l’enveloppa de ses bras, le blottit sous elle.
Il enfouit le visage contre son épaule, l’agrippant si fort qu’elle en eut mal. Le béton tremblait sous son corps, le stade tremblait sous l’avalanche de viande humaine.
Soudain, le fracas infernal des haut-parleurs se tut. Les oreilles de Laura carillonnaient. Brutalement, sans transition, elle entendit sangloter le gamin. Des gémissements de douleur et d’horreur montèrent dans le brusque silence.
Le terrain de foot était envahi par la cohue. Les travées autour d’elle étaient jonchées de débris abandonnés : chaussures, chapeaux, gobelets et bidons écrasés. En bas, près des grilles, les blessés, les sonnés, titubaient comme des ivrognes. Certains sanglotaient, à genoux. D’autres gisaient, étendus de tout leur long, brisés.
Laura se rassit lentement sur le banc, le gosse serré contre elle. Il se cacha le visage contre son épaule.
Des zébrures de parasites striaient en silence le tableau d’affichage géant. Elle respirait fort, tremblante. Tant que l’horreur avait duré, le temps était resté suspendu, réduit à une éternité de terreur assourdissante. La folie avait balayé la foule comme une tornade. Avant de se dissiper.
Le tout n’avait duré que peut-être quarante secondes.
Un vieux Sikh enturbanné passa devant elle en boitant ; du sang gouttait de sa barbe blanche.
En bas, sur le terrain, la foule se rassemblait, avec lenteur. Les policiers s’étaient regroupés çà et là, amas de casques blancs. Ils essayaient de faire s’asseoir les gens. Certains obtempéraient, mais la plupart s’écartaient, sourds et réticents, comme du bétail.
Laura suça ses phalanges écrasées et contempla la pelouse, ahurie.
Tout ça pour rien. Des gens sensés, civilisés, avaient jailli de leur siège pour descendre se piétiner à mort. Sans la moindre raison. Et maintenant que tout était fini, ils ne cherchaient même pas à quitter le stade. Certains même étaient en train de regagner leur place dans les gradins. Le visage exsangue, la démarche cotonneuse – l’allure de zombis.
Tout au bout du banc de Laura, une grosse femme en sari à fleurs était en train de trembler et de hurler. Elle frappait son mari avec son chapeau de paille, à coups redoublés.
Elle sentit qu’on lui touchait l’épaule. Suvendra s’assit près d’elle, ses jumelles à la main. « Ça va ?
— Marna ! » implora le petit garçon. Cinq ou six ans. Il avait une gourmette dorée et un maillot orné d’un buste de Socrate.
« Je me suis cachée. Comme vous », dit-elle à Suvendra. Elle s’éclaircit la voix. « Une bonne idée.
— J’ai déjà vu ce genre d’incident, à Djakarta, expliqua-t-elle.
— Bon Dieu, mais qu’est-ce qui s’est passé ? »
Suvendra tapota ses jumelles et désigna la tribune officielle. « J’ai repéré Kim, là-haut. Il est vivant.
— Kim ? Mais je l’ai vu mourir…
— Vous avez vu un méchant truquage, dit sobrement Suvendra. Ce que vous avez vu était impossible. Même Kim Swee Lok est incapable de cracher du feu et d’exploser. » Suvendra eut une petite grimace amère. « Ils savaient qu’il devait prononcer un discours aujourd’hui. Ils ont eu le temps de se préparer. Les terroristes. »
Laura entrecroisa les doigts. « Ô mon Dieu… »
D’un signe de tête, Suvendra désigna l’écran zébré de parasites. « Les autorités l’ont coupé, maintenant. Parce qu’il a été saboté, comprenez ? Quelqu’un a piraté l’écran et diffusé un cauchemar. Pour terroriser la ville.
— Mais toutes ces horreurs éructées par Kim ? Il avait l’air drogué ! » Laura caressa les cheveux du garçon, l’air absent. « Mais ça aussi, il a fallu le simuler. Ils ont passé une bande trafiquée, c’est ça ? Et donc, Kim est indemne, en fait. »
Suvendra toucha ses jumelles. « Non, je l’ai vu. Ils le transportaient… J’ai bien peur que la tribune officielle n’ait également été piégée. Kim est tombé dans un piège.
— Vous voulez dire que tout cela s’est réellement produit ? Que Kim a réellement dit toutes ces horreurs ? Toutes ces histoires de chiens et de… ô seigneur, non.
— Droguer un homme pour qu’il ait un comportement aberrant, puis faire croire qu’il est en train de brûler vif – voilà qui semblerait une bonne plaisanterie… pour un sorcier vaudou. » Suvendra se leva, nouant sous le menton les rubans de son chapeau de paille.
« Mais Kim… il a dit qu’il voulait la paix avec la Grenade.
— S’attaquer à Kim est une gaffe stupide. Nous aurions pu régler la question bien plus intelligemment. Mais enfin, nous ne sommes pas des terroristes, nous. » Suvendra ouvrit son sac et sortit une cigarette.
« Vous ne pouvez pas fumer en public, fit Laura, interdite. C’est illégal, ici. »
Suvendra sourit. « Rizome doit aider tous ces pauvres fous. J’espère que vous n’avez pas oublié votre formation de secouriste. »
Laura était allongée dans son lit de camp au comptoir de Rizome, complètement décalquée. Elle effleura son poignet. Trois heures du matin, heure de Singapour, vendredi 13 octobre. La fenêtre se découpait, pâle, illuminée par l’éclat bleuâtre des lampes à arc sur les quais d’East Lagoon. Montés sur leurs gros pneus crantés, des robots débardeurs roulaient, infaillibles, entre les taches d’obscurité. Une grue squelettique plongeait dans les cales d’un cargo roumain ; son grand bras de fer évoluait avec une persistance imbécile, manipulant les conteneurs géants comme les cubes d’un alphabet.