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Couleurs de l'incendie

Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:

Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
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— Le compte à numéro.

Elle se fendit d’une petite grimace traduisant sa difficulté à cerner l’objet. M. Renaud se pencha vers elle.

— Un client ouvre un compte dans une banque, disons, classique. Ce compte porte son nom. Toutes les opérations, les versements, les retraits, sont, en quelque sorte, estampillés à son nom. Si l’on veut lui chercher des poux dans la tête, rien de plus facile, on consulte les livres, voilà sa vie entière étalée au grand jour.

— Il me semble que le secret bancaire…

— Bien évidemment, chère madame ! Mais ce n’est qu’une garantie relative. Nous, nous offrons une protection absolue. Avec nous, si je puis dire, c’est ceinture et bretelles !

Il n’avait pas pu s’en empêcher, plus fort que lui. Il se racla la gorge pour effacer la mauvaise impression que cette fine plaisanterie avait pu provoquer et reprit d’un ton ferme :

— Nous ouvrons des comptes sans identité. Que les livres apparaissent au grand jour, vous n’y trouverez rien d’autre qu’un numéro qui ne vous conduira nulle part.

Il prit sa tasse, se renversa dans son fauteuil.

— Si je vous dis 120.537, comment pouvez-vous savoir de qui il s’agit ? C’est impossible.

Madeleine approuva.

— Mais, demanda-t-elle, intriguée, il faut bien, pour effectuer les opérations, que vous sachiez à quelle personne correspond tel ou tel numéro…

— Mon carnet ! C’est le seul document qui établisse une correspondance entre les comptes numérotés et l’identité de nos clients. Je dis, le seul… Il y en a un autre, mais celui-là se trouve dans le coffre de notre maison mère, il n’en sort jamais. Prudence, prudence. Quant à mon carnet, il est soit au coffre, soit sur moi. C’est le secret le plus absolu, pas de dactylo informée, pas de copie carbone qui va traîner dans les corbeilles. Il n’y a pas trois personnes au monde capables de rapprocher les numéros de nos comptes et l’identité de nos clients.

Il éclata du petit rire finaud de ces hôteliers qui, au sujet de leur confiture maison, déroulent trois cents fois par an la même plaisanterie qu’ils estiment irrésistible.

Madeleine appréciait.

— Mon mari va être très impressionné. Les échéances sont peut-être proches… Il va devoir prendre des dispositions rapidement. Pour le cas où, vous comprenez.

— Dites-le-lui. C’est où et quand il le voudra.

Madeleine remercia d’un sourire. La question la plus difficile à poser pour un banquier, mais qui lui brûle les lèvres, est toujours la même : combien ? Chacun a sa recette. M. Renaud abordait cette délicate question comme un point de détail :

— Et il s’agit de…

— Au début… huit cent mille francs.

M. Renaud approuva sobrement, huit cent mille francs, très bien. Il souriait. Dieu que l’argent sent bon quand il passe de la poche du client à la vôtre.

Ce fut un soulagement de retirer cette ceinture, ce tailleur, ouf. Madeleine le replia soigneusement et le remit dans le grand carton, sans regret, trop serré, il faudrait maigrir un peu quand même…

Début avril, on vit à la une des quotidiens des photographies de boutiques allemandes avec, sur les vitrines, des mots peints en caractères majuscules et des soldats devant les portes. Elles illustraient une « grande journée de boycottage des commerçants juifs ».

L’Excelsior expliquait que « dans la nuit, on avait dessiné sur leurs vitrines des têtes de mort et des inscriptions comme celle-ci : “Danger ! Magasin juif !” ». Paul était impressionné.

Une large partie de la presse française dénonçait les exactions commises par les miliciens nazis. « Hitler cherche à instaurer contre les Juifs une lutte systématique et sans merci, plus redoutable que toutes les violences. »

Depuis le 4 avril, les passeports des Allemands qui voulaient sortir du pays devaient porter la mention « Sans inconvénient », faute de quoi, il leur était impossible de partir.

Comœdia, le même jour, titrait « Solange Gallinato, nouvelle égérie du Reich ».

Si Solange n’avait pas parlé de ce récital à Berlin et si elle n’avait tant insisté pour qu’il s’y rende, Paul ne se serait pas plus intéressé à l’Allemagne qu’à tout autre sujet, mais maintenant qu’il y prêtait attention, il voyait que ce pays était l’objet de nombreuses et profondes préoccupations, beaucoup d’articles évoquaient ce qui se passait là-bas.

Le Petit Parisien n’y allait pas avec le dos de la cuillère : « L’hitlérien est un sectaire farouche qui déteste tout ce qui n’est pas de son bord et qui est prêt à piétiner quiconque s’oppose à sa volonté ou à ses idées. »

Était-ce dans ce pays-là que Solange se faisait une telle joie de se rendre et de se produire ? Elle envoyait des coupures de presse : « Le Reich s’enorgueillit de la venue de Solange Gallinato à Berlin, déclare Joseph Goebbels », « Le chancelier Hitler recevra la Gallinato comme un chef d’État ».

« Mon petit poulet, ça y est, je suis heureuse comme tout, mon programme est arêté, je l’ai envoyé au gens de là-bas. Je suis certaine que sa va leur faire beaucoup d’effet ! Viendras-tu, enfin ? »

Paul ne se sentait guère autorisé à émettre un jugement sur des affaires d’adulte. Il risqua seulement, dans une lettre : « Est-ce une bonne chose, Solange, d’aller chanter en Allemagne… en ce moment ? »

« Mais, mon petit asticot, bien sur que s’est maintenant qu’il faut aller en Allemagne ! Cette grande nation musiciene a plus que jamais besoin que des artistes vienne s’y produire ! »

Cette réponse de Solange lui était parvenue à la mi-mai (« Solange Gallinato veut servir la cause de la culture allemande »), quelques jours à peine après que la presse eut publié la grande photo d’un bûcher dressé sur la place de l’Opéra de Berlin avec cette légende : « Autodafé géant ! 20 000 livres anti-allemands ont été brûlés hier soir ! »

Tout ce que Paul savait des bûchers, il l’avait appris en histoire sur Jeanne d’Arc et Giordano Bruno, ça n’étaient pas des précédents bien rassurants. « Une foule énorme était rassemblée autour du bûcher, écrivit-on dans L’Intransigeant. Elle chantait sur un ton grave des hymnes patriotiques comme dans un temple. L’Allemagne est le seul pays au monde où la barbarie prenne une forme mystique et soulève les âmes dans une pieuse allégresse. »

Barbarie, bûcher, musiciens chassés, Juifs pris en étau… Paul n’aurait pas pu argumenter, mais il savait que tout ça n’était pas bien.

« Je ne veux pas te donné le détail de mon programme, parce que j’espère que tu sera si désireux de le connaitre que tu viendra m’écouter à Berlin ! Se sera un très grand moment dans ma carière, le plus grand peut-être, te rend-tu compte, le chancelier en personne, les ministres du Grand Reich et tout le grattin ! Je vais te faire salivé encore un peu. J’ai retenu pour le décor un artiste que tu va adorer, je ne te dit que sa. Tout le monde en sera baba, je t’assure ! »

L’enthousiasme de Solange peinait Paul.

« Si le Reich me le demande, je chanterai dans toute l’Allemagne », avait-elle déclaré, ça ne pouvait pas être seulement de la naïveté, de la crédulité. Ce qu’il lisait dans les journaux, chacun pouvait le lire. Même Solange.

Le 10 juin, huit cents comédiens, musiciens et chanteurs juifs étaient « démissionnés », dont Otto Klemperer, l’ancien chef d’orchestre de l’Opéra d’État.

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