La vague de pessimisme qui avait submergé l’Atelier aéronautique s’était achevée par un de ces revirements soudains comme on en observe parfois dans le monde des affaires. L’horizon s’était de nouveau dégagé, presque aussi radieux qu’au départ.
L’annonce de cet essai début septembre, au lieu de paralyser les équipes, avait déclenché un réflexe collectif d’amour-propre. Il n’était pas rare qu’on passe la moitié de la nuit à l’Atelier pour être de retour à la première heure. Il n’y avait plus ni samedis ni dimanches. La courbe du découragement s’inversa parce que le résultat était là, à portée de main. On refit des tests de carburant, de soufflerie, de résistance à la chaleur. Joubert passait ses journées avec le personnel, il était partout, se préoccupait de tout, avec une énergie qui forçait l’admiration. Toujours un mot pour l’un, pour l’autre, un encouragement. S’il en avait été capable, il aurait fait de l’humour.
Et la spirale vertueuse avait commencé à se dérouler.
Le rendement des turbines avait dépassé les espérances, et surtout, surtout, le nouvel alliage avait confirmé tous les espoirs. Dix jours plus tôt, on avait procédé au premier essai. Lorsque le réacteur s’était mis en route, personne n’avait osé y croire. La brutale poussée avait déclenché des applaudissements. Joubert, dont on sait comme il était peu émotif, sentit les larmes monter, il se moucha pour donner le change, ordonna deux autres tests, dont le premier eut lieu quatre jours plus tard. Plus concluant encore que le précédent. Joubert maintenant était sûr de son coup.
D’ailleurs, il le fallait. C’était urgent.
La trésorerie du projet prenait l’eau de toutes parts. Plusieurs fois par semaine, Joubert devait répondre à des demandes de la Renaissance. Tableaux, état d’avancement de la recherche, planning des techniciens, stocks disponibles, dépenses, il devait tout justifier. Sacchetti disait : « Que veux-tu, ils n’ont pas ton ambition, tout les affole ! » Joubert rongeait son frein et protégeait ses équipes. Consacrez-vous à la tâche principale, je m’occupe du reste.
Le dernier test de soufflerie fut couronné de succès. Il fut décidé qu’en début de semaine, on commencerait la fabrication des coques définitives, un calendrier parfait qui permettait même d’avaler quelques contretemps comme il s’en présentait toujours.
Tout le monde attendait les nouvelles aubes avec impatience. Réalisées au quart de millimètre près, résultat de plusieurs semaines d’études, de calculs, dont la réalisation avait été confiée à l’entreprise la plus performante et donc la plus chère… À elles seules, ces pièces valaient plus de deux cent mille francs.
Robert n’était pas le moins impatient. Il avait reçu des instructions claires et presque véhémentes de Madeleine :
— Si vous ratez votre coup, monsieur Ferrand, le temps d’enfiler un manteau et je suis au commissariat pour déposer votre acte de mariage.
Léonce était aussi inquiète que Madeleine, parce que, sauf au lit, elle avait rarement vu Robert réussir trois choses de suite.
— Tu vas y arriver, hein, poussin ?
— Bah ouais…
Lui ne doutait jamais de rien, ce qui n’avait rien de rassurant.
Sauf qu’il eut de la chance et que, contre toute attente, il sut la saisir.
Robert venait de terminer son service, il était sorti des ateliers quand il avait jeté un œil sur les arrivées de la matinée. Le gros paquet estampillé « Compagnons Frères » était là. Sans réfléchir, il en aurait été incapable, il le prit sous son bras et rentra chez lui.
Le lendemain matin, il trouva l’Atelier dans un état à peine descriptible.
Quand on avait cherché le colis, impossible de remettre la main dessus. Le gardien était formel, il désignait l’endroit où il l’avait entreposé. On avait retourné les lieux dans tous les sens, on avait passé au peigne fin les bureaux, les réserves. Un colis ne se perd pas comme ça ! Et comme ici la sécurité était une névrose, qu’on tenait un registre précis des visiteurs et qu’aucune « personne étrangère au service » ne pouvait se déplacer dans l’Atelier sans escorte, deux jours après l’annonce officielle de la disparition du colis, on avait entendu de nouveau le mot redouté de tous : sabotage.
Les équipes s’étaient dévisagées, il y avait des techniciens de cinq nationalités différentes, on commença à murmurer, des rumeurs filtrèrent sur l’un, sur l’autre, tout cela rendait Joubert très nerveux.
Ce bruit de fond, ce malaise, plomba l’atmosphère, le rythme de travail ralentit, quelqu’un parla même « des Allemands », on avait lu des articles sur leurs recherches en aéronautique, n’y aurait-il pas une taupe à l’Atelier ? Les conversations s’arrêtaient quand vous entriez dans un bureau, on chuchotait plus qu’on ne parlait, chacun se surveillait et surveillait les autres.
Dix jours plus tard, Robert reçut l’ordre de Madeleine de retrouver miraculeusement le colis, tout poussiéreux, près du réduit où l’on entreposait les arrivages, mais sous la cuve à électrolyse où on pensait pourtant avoir regardé à plusieurs reprises.
Il fut traité en héros, mais c’était trop tard, on avait commandé de nouvelles pièces à Compagnon Frères…
Deux jeunes journalistes avaient été pressentis. André se rendait trois fois par semaine dans les dîners des familles qui finançaient le projet, présentait la maquette du quotidien (finalement, faute de mieux, Le Licteur avait été accepté par les actionnaires) et chez Montet-Bouxal qui en était le mentor.
Les locaux de l’avenue de Messine, appartenant à une aristocrate retirée en Toscane, étaient vastes, on avait acheté du mobilier. André se rendait dans les imprimeries pour faire établir des devis. Il n’y avait jamais suffisamment d’argent, mais André était exalté comme jamais.
L’échéance avait été repoussée. On envisageait un démarrage à la mi-octobre. André grillait d’impatience.