Dominium Mundi. Livre II
- Автор: Baranger François
- Серия: Dominium Mundi #2
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Critic
- ISBN: 979-1-090648-18-0
- Жанр: Космическая фантастика
Электронная книга - «Dominium Mundi. Livre II». Краткое содержание книги:
Ce fut Clotilde qui vint me réveiller vers dix-sept heures, alors que je ne dormais que depuis quatre heures à peine.
À travers les brumes de mon regard ensommeillé, je devinai d’abord les éternelles mèches rebelles de ses cheveux courts. Puis, la douce caresse d’une main sur mes joues dissipa pour de bon les dernières bribes de somnolence. Je vis alors ce visage envahi d’une armée de taches de rousseur penché au-dessus de moi, ces yeux malicieux fixés sur les miens avec bienveillance.
« Clotilde, parvins-je à articuler, je voulais te… »
Sans me laisser le loisir de terminer la platitude que je m’apprêtais à débiter, elle posa sa bouche sur la mienne et m’embrassa avec tendresse. D’abord surpris, je fermai ensuite les yeux afin de profiter pleinement de l’instant, m’abandonnant à la puissante sensualité qui se dégageait de ce premier baiser. Puis, sentant soudain le désir monter en moi, j’enlaçai la jeune femme et l’attirai sur mon lit. Malheureusement, elle se détacha de moi.
« Non, attends », murmura-t-elle.
Son souffle chaud m’avait caressé le menton.
« Déjà ? fis-je en souriant. Voilà bien la relation la plus courte que j’aie jamais eue… »
Elle rit, de son rire habituel, une sorte de staccato léger que tout le monde connaissait bien ici, mais c’était comme si je l’entendais pour la première fois.
« Non, répondit-elle, ce n’est pas ce que tu crois. J’étais venue te réveiller parce que deux soldats ont été repérés, approchant sur des méca-perch. »
Tout me revint aussitôt en mémoire. Alors, malgré la fatigue, et surtout l’intense désir que j’avais de prolonger cet instant, je me levai rapidement puis me hâtai avec elle le long des corridors de nos cavernes.
Nous rejoignîmes les sentinelles postées dans la « tour de guet », désormais achevée, qui surveillaient l’approche de Tancrède et Liétaud – car je ne doutais pas que ce fût eux – grâce à l’ouverture taillée en hauteur dans la paroi extérieure, puis m’installai à leurs côtés pour attendre qu’ils arrivent.
Clotilde, qui avait des obligations ailleurs, nous quitta, non sans m’avoir longuement embrassé. Inutile de cacher la frustration que je ressentais à cet instant. Je me raisonnai en songeant que nous avions tout le temps de développer ce premier contact une fois que les choses seraient rentrées dans l’ordre.
Comme personne ne parlait, je ne pus empêcher mon esprit de revenir sur mon trajet de retour, telle une image imprimée en persistance rétinienne qui refuse de s’évanouir. Refaire seul le chemin en sens inverse jusqu’ici, avec le cadavre d’Adelphe à mes côtés, avait été l’un des moments les plus éprouvants de ma vie.
Après que Tancrède se fut lancé à la poursuite du Foudroyeur, j’étais resté un long moment à genoux dans la boue près d’Adelphe, le dos battu par la pluie, grelottant de froid. Je n’arrivais pas à comprendre ce qui venait de se passer. Je voyais parfaitement qu’Adelphe était mort ; pourtant, quelque chose en moi refusait de l’admettre. Je n’avais jamais ressenti une telle confusion.
J’avais beau me concentrer pour faire entrer de force cette information dans mon cerveau, mon esprit me ramenait chaque fois en arrière, juste avant que le drame se produise. Je voyais encore et encore Adelphe trébucher devant Tancrède et celui-ci tendre le bras pour le retenir. L’intense lumière bleue continuait de m’éblouir, même à ce moment, alors que je me trouvais dans le noir presque complet. Mais, la suite se dérobait sans cesse, comme un chat méfiant qui se laisse approcher un peu et reprend ses distances dès que l’on est trop près.
Si je n’avais pas entendu Tancrède crier « Liétaud ! Attends-moi ! C’est de la folie ! » dans mon oreillette, je crois que je serais resté ainsi jusqu’à ce que des troupes arrivent.
Une fois que la voix de mon ami m’eut fait émerger de la boucle mentale dans laquelle j’étais tombé, je me levai en tremblant, les jambes mal assurées, puis ramassai machinalement les sacs de matériel que nous avions apportés. Il ne fallait rien laisser derrière nous.
Alors que je commençai à descendre la pente du terre-plein de la muraille pour rejoindre la route en contrebas, je m’arrêtai brusquement.
J’étais glacé et mes oreilles sifflaient.
« Je ne peux pas le laisser là. »
J’avais pensé à voix haute.
Je ne me posai pas davantage de questions. Je ne pouvais tout simplement pas faire autrement ; il était hors de question de l’abandonner.
Effaré à l’idée de la tâche qui m’attendait, je remontai jusqu’au corps qui gisait toujours au même endroit. Une fois là, je cherchai une solution pour le transporter. Le plus simple aurait été d’avoir une sorte de suaire dans lequel je l’aurais enveloppé, mais il n’y avait rien dans les environs qui aurait pu remplir cet office. J’envisageai un instant d’enlever ma chemise afin de l’y envelopper, toutefois, il aurait fallu que j’ôte ma combinaison renforcée. Et de toute façon, ma chemise n’aurait pas enveloppé grand-chose.
Puis, je réalisai, un peu attristé, que toutes ces réflexions étaient hypocrites. L’envelopper n’était pas une nécessité pour le transporter. Tout ce qui me retenait, c’était l’idée de le toucher, que ce corps carbonisé entre en contact avec le mien.
Alors, me fustigeant mentalement pour ma lâcheté, je surmontai ma répulsion et me penchai vers lui pour le prendre dans mes bras. Pendant un instant, j’eus peur qu’il ne se désagrège ou, au contraire, que le cadavre soit si raide que je ne puisse le porter normalement. En fait, il était étonnamment souple. Les brûlures étaient d’une profondeur inouïe – suffisamment pour provoquer la mort en quelques secondes –, mais, en dépit des crevasses noirâtres qui le striaient, le corps était resté flexible.
Descendre ces rues ruisselantes, chargé d’un cadavre et de plusieurs sacs en bandoulière, ne fut pas une mince affaire. Je dérapais souvent, perdant l’équilibre puis bandant tous mes muscles pour éviter de choir dans la boue avec le corps d’Adelphe. J’étais révulsé à l’idée de rouler par terre avec lui.
Tout le long du chemin, je lui parlais, comme s’il avait simplement été victime d’un malaise et non comme si je portais un corps carbonisé. Pourtant, l’odeur des chairs calcinées était proprement insupportable. Je m’étais d’ailleurs noué autour du visage un chiffon crasseux ramassé par terre afin d’en diminuer l’intensité.
Après deux heures et demie d’efforts soutenus, interrompus seulement par les moments de doute où, craignant de m’être égaré, je devais m’arrêter et allumer mon terminal portable pour vérifier ma position, je parvins enfin à retrouver le buggy.
J’installai délicatement Adelphe côté passager, puis retirai ma combinaison renforcée pour la jeter d’un geste rageur dans le compartiment arrière. Cette saleté, censée me protéger, n’avait fait que me gêner de bout en bout, entravant mes mouvements et me faisant suer comme un bœuf malgré la fraîcheur nocturne. Je grelottais en m’asseyant sur le siège conducteur, mais au moins me sentais-je à l’aise.
L’aube pointait lorsque je sortis des faubourgs et entamai la partie la plus longue, ainsi que la plus délicate, du trajet de retour : l’interminable slalom entre les failles du désert de rocaille. Il me fallut près de huit heures pour revenir aux cavernes, durant lesquelles je dus marquer six pauses tant je craignais de m’endormir et de basculer dans une faille. Ce fut justement lors d’une de ces pauses que je réalisai enfin ce qui était arrivé à Adelphe.
Je pleurai alors, comme un enfant.
Je crois que le plus difficile lorsque l’on doit faire face à des événements aussi tragiques, c’est ce désarroi qui vous saisit et vous empêche d’appréhender la situation avec lucidité. Je n’arrivais pas à comprendre ce que j’aurais dû faire, ou ne pas faire, pour éviter à ce malheureux de trouver une fin aussi horrible, et ce trouble était si vif qu’il me donnait la nausée.