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Les Mille Et Une Nuits Tome III

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Les Mille Et Une Nuits Tome III
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«Quand elles eurent fini cet horrible repas, elles jetèrent le reste du cadavre dans la fosse, qu’elles remplirent de la terre qu’elles en avaient ôtée. Je les laissai faire, et je regagnai en diligence notre maison. En entrant, je laissai la porte de la rue entr’ouverte comme je l’avais trouvée, et après être rentré dans ma chambre, je me recouchai et je fis semblant de dormir.

«Amine rentra peu de temps après, sans faire de bruit. Elle se déshabilla et elle se recoucha de même, avec la joie, comme je me l’imaginai, d’avoir si bien réussi sans que je m’en fusse aperçu.

«L’esprit rempli de l’idée d’une action aussi barbare et aussi abominable que celle dont je venais d’être témoin, avec la répugnance que j’avais de me voir couché près de celle qui l’avait commise, je fus longtemps à pouvoir me rendormir. Je dormis pourtant, mais d’un sommeil si léger que la première voix qui se fit entendre pour appeler à la prière publique de la pointe du jour me réveilla. Je m’habillai et je me rendis à la mosquée.

«Après la prière, je sortis hors de la ville et je passai la matinée à me promener dans les jardins et à songer au parti que je prendrais pour obliger ma femme à changer de manière de vie. Je rejetai toutes les voies de violence qui se présentèrent à mon esprit, et je résolus de n’employer que celles de la douceur pour la retirer de la malheureuse inclination qu’elle avait. Ces pensées me conduisirent insensiblement jusque chez moi, où je rentrai justement à l’heure du dîner.

«Dès qu’Amine me vit, elle fit servir, et nous nous mîmes à table. Comme je vis qu’elle persistait toujours à ne manger le riz que grain à grain: «Amine, lui dis-je avec toute la modération possible, vous savez combien j’eus lieu d’être surpris, le lendemain de nos noces, quand je vis que vous ne mangiez que du riz en si petite quantité et d’une manière dont tout autre mari que moi eût été offensé. Vous savez aussi que je me contentai de vous faire connaître la peine que cela me faisait, en vous priant de manger aussi des autres viandes qui nous sont servies, et que l’on a soin d’accommoder de différentes manières afin de tâcher de trouver votre goût. Depuis ce temps-là vous avez vu notre table toujours servie de la même manière, en changeant pourtant quelques-uns des mets, afin de ne pas manger toujours des mêmes choses. Mes remontrances néanmoins ont été inutiles, et jusqu’à ce jour vous n’avez cessé d’en user de même et de me faire la même peine. J’ai gardé le silence parce que je n’ai pas voulu vous contraindre, et je serais fâché que ce que je vous en dis présentement vous fît la moindre peine. Mais, Amine, dites-moi, je vous en conjure, les viandes que l’on nous sert ici ne valent-elles pas mieux que la chair de mort?»

«Je n’eus pas plutôt prononcé ces dernières paroles qu’Amine, qui comprit fort bien que je l’avais observée la nuit, entra dans une fureur qui surpasse l’imagination. Son visage s’enflamma, les yeux lui sortirent presque hors de la tête, et elle écuma de rage.

«Cet état affreux où je la voyais me remplit d’épouvante; je devins comme immobile et hors d’état de me défendre de l’horrible méchanceté qu’elle méditait contre moi, et dont Votre Majesté va être surprise. Dans le fort de son emportement, elle prit un vase d’eau qu’elle trouva sous sa main, elle y plongea ses doigts en marmottant entre ses dents quelques paroles que je n’entendis pas, et, en me jetant de cette eau au visage, elle me dit d’un ton furieux: «Malheureux, reçois la punition de ta curiosité et deviens chien!»

«À peine Amine, que je n’avais pas encore connue pour magicienne, eut-elle vomi ces paroles diaboliques, que tout à coup je me vis changé en chien. L’étonnement et la surprise où j’étais d’un changement si subit et si peu attendu m’empêchèrent de songer d’abord à me sauver, ce qui lui donna le temps de prendre un bâton pour me maltraiter. En effet, elle m’en appliqua de si grands coups que je ne sais comment je ne demeurai pas mort sur la place. Je crus échapper à sa rage en fuyant dans la cour; mais elle m’y poursuivit avec la même fureur, et de quelque souplesse que je pusse me servir en courant de côté et d’autre pour les éviter, je ne fus pas assez adroit pour m’en défendre, et il fallut en essuyer beaucoup d’autres. Lassée enfin de me frapper et de me poursuivre, et au désespoir de ne m’avoir pas assommé, comme elle avait envie, elle imagina un nouveau moyen de le faire. Elle entr’ouvrit la porte de la rue, afin de m’y écraser quand je la passerais pour m’enfuir. Tout chien que j’étais, je me doutai de son pernicieux dessein, et comme le danger présent donne souvent de l’esprit pour se conserver la vie, je pris si bien mon temps, en observant sa contenance et ses mouvements, que je trompai sa vigilance et que je passai assez vite pour me sauver la vie et éluder sa méchanceté, et j’en fus quitte pour avoir le bout de la queue un peu foulé.

«La douleur que j’en ressentis ne laissa pas de me faire crier et aboyer en courant le long de la rue, ce qui fit sortir sur moi quelques chiens dont je reçus des coups de dent. Pour éviter leurs poursuites, je me jetai dans la boutique d’un vendeur de têtes, de langues et de pieds de moutons cuits, où je me sauvai.

«Mon hôte prit d’abord mon parti avec beaucoup de compassion en chassant les chiens qui me poursuivaient et qui voulaient pénétrer jusque dans sa maison. Pour moi, mon premier soin fut de me fourrer dans un coin où je me dérobai à leur vue. Je ne trouvai pas néanmoins chez lui l’asile et la protection que j’avais espérés. C’était un de ces superstitieux à outrance qui, sous prétexte que les chiens sont immondes, ne trouvent pas assez d’eau ni de savon pour laver leur habit quand par hasard un chien les a touchés en passant près d’eux. Après que les chiens qui m’avaient donné la chasse se furent retirés, il fit tout ce qu’il put à plusieurs fois pour me chasser dès le même jour; mais j’étais caché et hors de ses atteintes. Ainsi je passai la nuit dans sa boutique malgré lui, et j’avais besoin de ce repos pour me remettre du mauvais traitement qu’Amine m’avait fait.

«Afin de ne pas ennuyer Votre Majesté par des circonstances de peu de conséquence, je ne m’arrêterai pas à lui particulariser les tristes réflexions que je fis alors sur ma métamorphose; je lui ferai remarquer seulement que le lendemain, mon hôte étant sorti avant le jour pour faire emplette, il revint chargé de têtes, de langues et de pieds de moutons, et qu’après avoir ouvert sa boutique et pendant qu’il étalait sa marchandise, je sortis de mon coin; et je m’en allais, lorsque je vis plusieurs chiens du voisinage, attirés par l’odeur de ces viandes, assemblés autour de la boutique de mon hôte en attendant qu’il leur jetât quelque chose. Je me mêlai avec eux en posture de suppliant.

«Mon hôte, autant qu’il me le parut, par la considération que je n’avais pas mangé depuis que je m’étais sauvé chez lui, me distingua en me jetant des morceaux plus gros et plus souvent qu’aux autres chiens. Quand il eut achevé ses libéralités, je voulus rentrer dans sa boutique, en le regardant et en remuant la queue d’une manière qui pouvait lui marquer que je le suppliais de me faire encore cette faveur; mais il fut inflexible, et il s’opposa à mon dessein le bâton à la main et d’un air si impitoyable que je fus contraint de m’éloigner.

«À quelques maisons plus loin, je m’arrêtai devant la boutique d’un boulanger, qui, tout au contraire du vendeur de têtes de moutons, que la mélancolie dévorait, me parut un homme gai et de bonne humeur, et qui l’était en effet. Il déjeunait alors, et quoique je ne lui eusse donné aucune marque d’avoir besoin de manger, il ne laissa pas néanmoins de me jeter un morceau de pain. Avant que de me jeter dessus avec avidité, comme font les autres chiens, je le regardai avec un signe de tête et un mouvement de queue pour lui témoigner ma reconnaissance. Il me sut bon gré de cette espèce de civilité et il sourit. Je n’avais pas besoin de manger; cependant, pour lui faire plaisir, je pris le morceau de pain et je le mangeai assez lentement pour lui faire connaître que je le faisais par honneur. Il remarqua tout cela et voulut bien me souffrir près de sa boutique. J’y demeurai assis et tourné du côté de la rue pour lui marquer que pour le présent je ne lui demandais autre chose que sa protection.

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