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La jeune fille et les clones

Электронная книга - «La jeune fille et les clones». Краткое содержание книги:

Sur Stratos, les femmes se reproduisent l'hiver par clonage. En été, les hommes entrent en rut et il faut les enfermer dans les Sanctuaires. Mais quelques-uns échappent à la police sexuelle et s'accouplent, proti pudor ! avec les femmes. Les « vars » qui naissent de ces unions sont élevés jusqu'à la puberté puis chassés du clan ; à eux d'en fonder un autre, s'ils peuvent.
Maia et Leie, sa soeur jumelle, se voient ainsi, très jeunes, réduites à explorer ce monde pastoral et le trouvent plutôt compliqué. Il y a des radicales qui militent pour les droits des hommes ; des Perkinites qui au contraire, pour les éliminer, proposent la parthénogénèse ; et même un visiteur venu des étoiles pour proposer à Stratos de réintégrer le Phylum. Quoi, il y aurait eu sécession ? Pourquoi tous ces mystères : la Porte à Enigmes, le Mur d'Images, le Grand Modeleur ? Et comment faire bouger les choses ?
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— On dirait qu’ça frotte pis qu’ça crache, là-n’dans, dit un marin.

Maïa veillait à ce que personne ne le dérangeât. Quels que fussent ses besoins, l’étranger avait droit à son intimité. Au moins, il était plus propre que la plupart des hommes !

Parmi les femmes du bord, toutes vars, Maïa distinguait trois types : une demi-douzaine de matelotes expérimentées, dont Naroïne, qui n’avaient pas l’air gênées de travailler avec un équipage en majorité masculin et paraissaient plus amusées qu’intéressées par les idées des passagères payantes.

Ensuite, il y avait vingt et une « rades » déterminées à faire évader Renna. Thalla et Kiel avaient dû chercher du boulot à la citadelle Lemère pour découvrir où les Perkies retenaient leur prisonnier. Maïa se demanda si elles l’avaient retrouvé toutes seules ou si elles ne formaient qu’une équipe parmi de nombreuses autres envoyées d’un bout à l’autre du globe. En tout cas, elles semblaient bien organisées.

Remontées par leur expédition réussie, les rades se montraient bavardes, excitées et manifestement plus instruites que la moyenne des vars. Leur accent citadin impressionnait peu le troisième groupe, huit femmes d’apparence coriace dont la plupart parlaient le dialecte traînant des îles du Sud. Comme l’avait dit Naroïne, Baltha et ses amies étaient des « mercenaires » qui méprisaient ostensiblement ces idéalistes, mais ne crachaient pas sur leur argent.

Renna sortit de la plate-forme de toilette en fermant sa bourse bleue. Il s’étira et inspira profondément.

— Je n’aurais jamais cru que je m’habituerais à respirer ce sirop. Enfin, c’est peut-être grâce au symbionte.

— Au quoi ? releva Maïa.

Renna battit des paupières et resta un instant songeur.

— Un truc que j’ai pris avant d’atterrir, pour m’adapter à la pesanteur. Tu savais que seules trois autres populations hominiennes connues vivaient sous une telle pression atmosphérique ? C’est grâce à ça que Stratos est habitable. Ça empêche la chaleur de partir. Lysos a pris un sacré pari en venant vers ce petit soleil, et elle l’a brillamment gagné.

« Presque aussi brillamment que tu as changé de sujet », songea Maïa, satisfaite de le voir apprendre à contrôler ses paroles. À ce train-là, d’ici quelques saisons, on pourrait peut-être le laisser jouer au poker avec des quatre-ans.

— On a encore des pions à remonter, lui rappela-t-elle.

Ils retournèrent vers le panneau de cale, et il ramassa une des pièces carrées en soupirant.

— Je ne comprends toujours pas pourquoi ils refusent de se servir du jeu qu’on a rapporté de la citadelle.

— C’est la tradition, expliqua Maïa. Ces jeux fabriqués en série sont puissants, mais moins prestigieux que ceux fabriqués à la main. Ils sont faits pour l’été, quand les hommes sont dans les sanctuaires. Quand ils ne peuvent plus voyager.

— À cause de la météo ?

— Et des restrictions des clans locaux. C’est une sale période pour les hommes qui ne sont pas invités en ville. Wengel et les aurores boréales déclenchent des sensations frustrantes. Ils préfèrent fermer les volets et bricoler, ou se lancer des défis. À mon avis, les jeux électroniques leur rappellent trop une période qu’ils préfèrent oublier.

— Possible, admit Renna. Mais il y a peut-être une autre explication : j’ai dans l’idée qu’on n’est pas considéré comme un homme, un vrai, si on n’est pas capable de fabriquer ses propres outils, de ses propres mains.

— C’est vrai. Les marins ne peuvent se permettre de se spécialiser, comme les femmes des clans, fit Maïa en englobant dans un ample geste du bras le gréement complexe, le mât du radar, le générateur éolien. Chacun doit disposer du maximum de compétences nécessaires, et pour ça, les marins débutants s’efforcent de toutes les acquérir, les unes après les autres.

— Mouais. On sacrifie le souci du détail à l’intérêt général. Mais je suis persuadé que ça va plus loin que ça. Prends ton sextant miniature, par exemple : il est mieux décoré et fini que ne l’exige l’usage auquel il est destiné.

Maïa ouvrit l’étui de cuivre sur lequel était gravé un énorme vaisseau aérien. À côté des bras de visée repliés, des roues finement dentées, on voyait des prises pour des connexions électroniques, apparemment inutilisées depuis une éternité. Renna tendit la main vers un minuscule écran noir.

— Ne te laisse pas impressionner par ces vestiges de haute technologie, Maïa. On pouvait tout faire à la main dans des ateliers, grâce à des techniques transmises d’une génération à l’autre. C’est cette transmission du savoir qui m’intéresse.

Maïa eut l’impression fugitive de l’écouter répéter le rapport qu’il remettrait en un temps et un lieu éloignés, et qui décrivait les coutumes de quelque obscure tribu aux franges de la civilisation. « Et que sommes-nous d’autre, au fond ? » Elle inspira, et l’air lui parut soudain visqueux. Était-il vraiment si lourd, par rapport aux autres mondes ? Malgré ce qu’avait dit Renna, le soleil rouge lui paraissait si éclatant qu’elle ne supportait pas de le regarder plus de quelques minutes.

— Je trouve intéressant que des connaissances aussi sophistiquées soient transmises avec tant de soin, poursuivit Renna, et dépassent ce que les officiers attendent de leurs hommes.

— Je n’avais jamais vu ça sous cet angle, admit Maïa en rangeant son sextant. On nous apprend que les hommes n’ont pas de… de continuité. Les jeunes que les capitaines adoptent comme aspirants sont rarement leurs propres fils ; ils ne font pas de projets d’avenir pour eux. La transmission d’autre chose qu’un simple métier est réservée aux clans.

— Pour moi, ce n’est pas un hasard. Il est normal que les familles de clones réussissent mieux, puisque chaque génération forme la suivante. C’est une variation sur le thème du maître et de l’apprenti, un système qui a prévalu durant la majeure partie de l’histoire de l’humanité. Le progrès provenait d’améliorations successives apportées à des modèles éprouvés.

Maïa songea aux ateliers des maroquinières Yeo, ou des horlogères Samesines où elle allait jeter un coup d’œil en douce avec Leie. Les sœurs aînées, les mères apprenaient le métier aux jeunes clones, comme on le leur avait appris à elles-mêmes. Et Renna sous-entendait qu’un processus identique aurait pu exister chez les hommes bien qu’aucun ne partageât exactement les mêmes dons ou les mêmes intérêts que les autres…

— C’est un système traditionnel, facteur de stabilité, continua le voyageur des étoiles en posant un pion remonté pour en prendre un autre. Il y a un prix à payer. La connaissance s’additionne, elle ne se multiplie presque jamais.

— Et il doit quelquefois lui arriver de se perdre.

— En effet. C’est un des dangers des sociétés artisanales. La tendance est parfois négative.

Elle baissa le regard, comme honteuse tout à coup.

— Nous avons oublié tant de choses…

— Ce n’est pas sûr. J’ai vu votre bibliothèque, j’ai parlé avec vos Savantes. Vous ne vivez pas au Moyen-âge, Maïa. Ce que tu vois autour de toi résulte d’un projet délibéré. Lysos et les Fondatrices ont soigneusement pesé les risques. En tant que produits d’un monde scientifique, elles étaient résolues à en empêcher un nouveau d’apparaître ici.

— Mais… Comment, pourquoi des scientifiques voudraient-elles empêcher la science de se développer ?

Le sourire de Renna était chaleureux, mais quelque chose dit à Maïa que le sujet lui était personnellement pénible.

— Leur but n’était pas de bloquer la science en tant que telle mais d’empêcher une sorte de fièvre scientifique. Une folie culturelle, le genre d’époque où l’interrogation devient rituelle. Où toutes les certitudes de l’existence se diluent, où les gens remettent compulsivement toutes les valeurs en cause, sans s’inquiéter de leur validité. Le moi, la réalisation personnelle prennent le pas sur des valeurs fondées sur la communauté et la tradition. Ce genre d’époque amène une agitation terrifiante. L’accroissement des connaissances et des moyens s’accompagne de menaces écologiques, à cause de la surpopulation et des abus de la technologie.

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