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La jeune fille et les clones

Электронная книга - «La jeune fille et les clones». Краткое содержание книги:

Sur Stratos, les femmes se reproduisent l'hiver par clonage. En été, les hommes entrent en rut et il faut les enfermer dans les Sanctuaires. Mais quelques-uns échappent à la police sexuelle et s'accouplent, proti pudor ! avec les femmes. Les « vars » qui naissent de ces unions sont élevés jusqu'à la puberté puis chassés du clan ; à eux d'en fonder un autre, s'ils peuvent.
Maia et Leie, sa soeur jumelle, se voient ainsi, très jeunes, réduites à explorer ce monde pastoral et le trouvent plutôt compliqué. Il y a des radicales qui militent pour les droits des hommes ; des Perkinites qui au contraire, pour les éliminer, proposent la parthénogénèse ; et même un visiteur venu des étoiles pour proposer à Stratos de réintégrer le Phylum. Quoi, il y aurait eu sécession ? Pourquoi tous ces mystères : la Porte à Enigmes, le Mur d'Images, le Grand Modeleur ? Et comment faire bouger les choses ?
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Oui ! Elle avait regardé avec jubilation leurs antimissiles frapper les projectiles de l’ennemi au moment prévu, projetant en tous sens des débris simulés.

— Ela ! s’était-elle écriée, tout heureuse de voir s’éloigner la menace, quand un soudain rugissement de rire l’avait rappelée aux dures réalités. Qu’y a-t-il ? avait-elle demandé en se tournant vers Renna.

Son partenaire lui avait indiqué, navré, le Gardien dont les bras et les jambes décrivaient des moulinets et sur lequel ils comptaient pour tenir le centre du terrain. Une entité en forme de barre avait émergé de l’autre bord de l’échiquier et s’en approchait inexorablement. À cet instant, elle avait eu une bizarre impression de déjà vu qui remontait peut-être à sa petite enfance. Elle avait assisté à tant de parties sur les quais de Port Sanger… Elle avait été frappée par l’évidence de la nouvelle forme. « Elle va forcément absorber…»

L’intrus palpitant avait établi le contact avec les dessins arborescents qui formaient les bras du Gardien, commencé à en aspirer les pièces une à une pour les intégrer à son propre organisme.

« C’est une forme si simple que les garçons doivent la mémoriser avant d’avoir quatre ans », se dit-elle, comme engourdie.

Pour tout arranger, le dessin envahisseur avait entrepris de déplacer le cœur intact du Gardien. Pulsation après pulsation, il avait été repoussé en arrière, pris de convulsions, et avait enfoncé toutes leurs barrières. Maïa avait assisté, impuissante, à cette retraite destructrice qui l’avait mené jusqu’au coin gauche, où leur vulnérable Oasis avait été irrémédiablement écrasée. Toute « vie » s’était dissipée de leur territoire. Les rires et les huées moqueuses du public avaient fait fuir Maïa dans sa cabine.

« Ce n’est qu’un jeu », se répétait-elle le lendemain matin, tandis que le soleil levant achevait de dissiper le givre de gloire. « C’est ce que pensent les femmes, et ce sont elles qui comptent. » Mais elle n’arrivait pas à chasser ce souvenir humiliant. Enfin, le capitaine Poulandres s’approcha du bastingage avec une répugnance manifeste et fit tinter une petite cloche.

Le pont grouilla bientôt de femmes qui jouaient des narines en regardant autour d’elles, les yeux brillants. Une var pinça les fesses d’un marin qui étouffa un petit cri de surprise. L’homme, pourtant costaud, se retourna, vexé, émit un petit rire et se réfugia en haut du premier mât. C’est fou le nombre de marins qui avaient à faire dans le gréement, ce matin.

Cela dit, d’autres avaient l’air d’apprécier les attentions de ces femmes excitées. Et qu’y avait-il de mal à ça, après tout ? L’aide-cuistot, par exemple, ne devait pas avoir beaucoup de succès en été. Un petit flirt lui ferait des souvenirs pour les mois qu’il passerait cloîtré dans un sanctuaire.

Maïa se retourna pour voir ce qui faisait glousser deux vars, une petite blonde et une rousse mince comme un fil.

« Renna », soupira-t-elle intérieurement. Il s’était approché d’un seau encore à demi plein de givre de gloire. Il en prit un peu dans le creux de sa main et le huma délicatement, avec curiosité. Il parut un instant intrigué, puis il renvoya la tête en arrière en écarquillant les yeux, s’épousseta soigneusement les mains et les fourra dans ses poches.

Les deux rades éclatèrent de rire. Maïa n’aimait pas la façon dont elles le regardaient.

— Bof, si on pouvait vraiment pas faire autrement…, dit l’une.

— Je sais pas, répondit l’autre. Je le trouve un peu exotique. Peut-être qu’une fois à Ursulaborg…

— T’as le moral ! L’Comité a déjà choisi celles qui y tâteront en premier. T’attendras ton tour, en mâchant un kilo d’ovop si t’as du pot.

— Berk ! grimaça la seconde, mais elle suivit d’un regard empreint de convoitise l’homme qui s’éloignait.

Les pensées de Maïa se bousculaient dans sa tête. Les rades avaient donc des projets pour Renna pendant qu’elles négociaient avec le Conseil. Elle fut d’abord scandalisée. Qu’est-ce qui leur permettait de croire qu’il serait d’accord ?

Puis elle tenta de voir les choses plus calmement. « Au fond, il a une dette envers elles. » Il serait grossier de refuser de faire un effort pour ses libératrices, même en plein hiver. L’organisation radicale avait sans doute promis des récompenses aux membres du groupe de sauvetage si elles réussissaient, peut-être la garantie d’une amorce d’hiver, un appartement et de quoi assurer la scolarité d’une clone. « Les cheffes, Kiel et Thalla, seront servies les premières », se dit-elle. Étant donné son niveau et ses dons, Kiel pourrait fonder un clan d’avenir.

« Ce n’est donc pas qu’une histoire politique, se dit Maïa. Oh, et puis ce ne sont pas mes oignons », ajouta-t-elle tout en reconnaissant que ça l’intéressait quand même prodigieusement.

— Enfin, il aurait peut-être son mot à dire, reprit la première rade. L’égalité des droits, ça existe. Et puis, on sait jamais, les étrangers ont parfois de drôles de goûts…

Elle se tourna vers Maïa et lui fit un clin d’œil.

Maïa se détourna en rougissant et s’absorba dans la contemplation des vagues. L’autre mouche du coche abordait une question que Maïa elle-même n’osait se poser : « Que peut-il aimer dans une femme ? » Elle fit un effort pour chasser cette pensée. Ce genre de divagations étaient on ne peut plus chimériques, et elle s’était juré d’être réaliste.

« Allez, elles vont l’emmener, tu te retrouveras livrée à toi-même et il faudra bien que tu apprennes à te débrouiller…

« Quels sont tes atouts ? Que sais-tu faire d’exploitable ? » Elle essaya de dresser un catalogue mental de ses compétences et se retrouva face à un vide déconcertant.

Ce vide n’en resta pas là. Né d’un instant d’angoisse, il s’étendit et colora la vision de Maïa, saturant le paysage marin, le barbouillant de couleurs barbares, primitives. Il lui sembla tout à coup qu’un orage menaçait, que l’avenir la menaçait, et son cœur se mit à battre la chamade.

Elle ferma les yeux pour échapper à cette affolante épiphanie, mais l’impression persista, accompagnée d’une sensation familière de vertige. Des taches noires et brillantes tremblotaient, fugitives, derrière ses paupières. Le phénomène l’effrayait et la fascinait à la fois par son aspect prémonitoire, qui l’emmenait vers une chose magnifique et terrifiante.

Elle soupira et s’obligea à rouvrir les yeux. Des mouchetures violettes palpitèrent et disparurent, emportant cette impression sinistre et surnaturelle. Elle subsista pourtant un long moment en elle. Elle regardait la mer sans la voir. Elle continuait d’imaginer un paysage aux dessins mouvants, qui se prolongeait au-delà de l’horizon, jusqu’à l’infini. Pendant quelques secondes, le ciel lui parut animé de formes allégoriques, éphémères, qui se mouvaient pour tisser l’illusion de solidité qu’on lui avait appris à nommer réalité.

Cet instant passa, la laissant soulagée et vaguement nostalgique. L’air redevint humide et lourd. La rambarde de bois sous ses mains était ferme. Le tout n’avait sûrement pas duré plus de quelques secondes.

« Là, c’est sûr, je deviens folle », se dit-elle sardoniquement. Comme si elle n’avait pas déjà assez d’ennuis.

On annonça le petit déjeuner. Maïa alla en hésitant, comme si le pont allait se dérober sous ses pas, faire la queue. Le cuistot lui servit deux rations de bouillie d’avoine, une pour Renna et une double pour elle, conformément aux ordres du médecin. Elle chercha le Visiteur des yeux et le trouva en grande conversation avec le capitaine, apparemment oublieux des rires qu’il avait provoqués la veille. Elle attira son attention vers son écuelle qu’elle posa sur la table des cartes. Il sourit et fit mine de s’adresser à elle, mais Maïa affecta de ne pas le voir et emporta son bol de bouillie jusqu’au beaupré. Peu confortable si on y restait debout, l’endroit était idéal pour qui voulait se pelotonner à l’abri des embruns.

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