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La jeune fille et les clones

Электронная книга - «La jeune fille et les clones». Краткое содержание книги:

Sur Stratos, les femmes se reproduisent l'hiver par clonage. En été, les hommes entrent en rut et il faut les enfermer dans les Sanctuaires. Mais quelques-uns échappent à la police sexuelle et s'accouplent, proti pudor ! avec les femmes. Les « vars » qui naissent de ces unions sont élevés jusqu'à la puberté puis chassés du clan ; à eux d'en fonder un autre, s'ils peuvent.
Maia et Leie, sa soeur jumelle, se voient ainsi, très jeunes, réduites à explorer ce monde pastoral et le trouvent plutôt compliqué. Il y a des radicales qui militent pour les droits des hommes ; des Perkinites qui au contraire, pour les éliminer, proposent la parthénogénèse ; et même un visiteur venu des étoiles pour proposer à Stratos de réintégrer le Phylum. Quoi, il y aurait eu sécession ? Pourquoi tous ces mystères : la Porte à Enigmes, le Mur d'Images, le Grand Modeleur ? Et comment faire bouger les choses ?
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Ces propos n’évoquaient rien pour Maïa ; leur contenu était totalement abstrait, pourtant, elle était épouvantée.

— Ça a l’air… affreux.

— Oh, ça présente des avantages, soupira-t-il. L’art, la culture s’épanouissent. Les anciennes répressions, les vieilles superstitions volent en éclats. Un nouvel esprit affiné apparaît et participe de notre héritage. Il n’y a pas plus exaltant que de vivre une renaissance, mais ça ne dure jamais. Jadis, avant la Diaspora du Phylum, l’effondrement du premier âge scientifique a failli nous tuer autant que nous libérer.

Maïa eut la certitude que par sa voix ne s’exprimait pas seulement l’érudit, l’historien. Elle voyait une souffrance dans son regard, comme une nostalgie, un regret plus profonds et plus irrémédiables que les siens à elle.

— Votre fameuse Lysos s’est persuadée, au cours d’une de ces périodes, le Renouveau florentinien, que les sociétés stables sont plus heureuses, poursuivit-il. La plupart des humains préfèrent vivre environnés de certitudes confortables, guidés par des mythes rassurants, dans l’idée qu’ils comprennent leurs enfants et que ceux-ci les comprendront. Lysos voulait créer un nouveau monde où la satisfaction ne serait pas réservée à quelques privilégiés mais au plus grand nombre.

— C’est ce qu’on nous apprend, approuva Maïa, mais il avait une façon dérangeante d’exprimer des concepts familiers.

— Pour moi, Lysos a adopté le séparatisme sexuel parce que les scissionnistes perkinistes formaient le plus important groupe de mécontentes prêtes à la suivre en exil. Elles ont fourni à Lysos la matière première nécessaire pour son monde stable, isolé du ferment bouillonnant du royaume hominien.

Jamais Maïa n’avait entendu parler des Fondatrices avec ce respect presque confraternel, comme si Renna avait personnellement connu Lysos. Une chose était sûre, en tout cas : cet homme venait effectivement d’une autre étoile. Il contempla la mer un long moment, comme s’il y voyait des choses dont Maïa n’avait pas idée. Puis il haussa les épaules.

— Je m’égare. Nous parlions du dédain qu’on inculque aux marins envers ceux qui se fient à des instruments qu’ils ne comprennent pas. C’est pour ça aussi qu’ils me méprisent. J’ai eu beau traverser l’espace interstellaire, ils savent que mon vaisseau a été construit par des robots, dans d’immenses usines, et que je ne pourrais le contrôler sans l’aide de machines presque plus intelligentes que moi, dont je comprends à peine le fonctionnement. Les Savantes ont répandu des contes qui me tournent en dérision. Tu sais ce qu’est un larveux ?

Maïa hocha la tête. C’est de ça que se traitaient les garçons lorsqu’ils se bagarraient.

— Le larveux, c’est moi, reprit Renna avec un petit rire sans joie. Un fou envoyé par des déments, esclave de ses instruments. Sauvé par des vars, après avoir salué les quasars.

La partie du jeu de la Vie de ce soir-là fut un désastre.

Les mille six cents pièces dûment remontées avaient été divisées en deux tas de part et d’autre du panneau de cale strié de quarante lignes verticales et de quarante horizontales. Après le dîner, qui leur fut servi dans des bols de faïence ébréchés, une heure avant le coucher du soleil, Maïa et Renna allèrent à l’arrière attendre leurs adversaires. Le mousse et le cuistot arrivèrent peu après, le premier en s’essuyant les mains sur son tablier. « Ils ne nous prennent pas très au sérieux », se dit Maïa. Elle ne pouvait pas le leur reprocher.

En tant que visiteurs, Renna et elle furent invités à jouer en premier. Maïa déglutit nerveusement, mais Renna lui sourit, l’air de dire : « N’oublie pas, ce n’est qu’un jeu. »

Elle lui rendit son sourire du mieux qu’elle put et lui donna le premier pion, remonté à bloc. Il le plaça au coin droit, la face blanche en l’air.

Plus tôt, ils avaient discuté stratégie. « Faisons simple, avait dit Renna. J’ai appris quelques trucs, en prison. Enfin, je tentais surtout d’écrire des messages. Je n’avais personne en face de moi pour foutre en l’air ce que je faisais. »

Renna avait dessiné ce qu’il appelait un modèle « très conservateur ». Maïa reconnut certaines formes primitives. Un essaim de pions noirs dans le coin gauche « vivrait » éternellement si aucun carré noir ne l’approchait. Leur stratégie consisterait à protéger cette oasis de vie jusqu’à la fin du temps imparti et à limiter leurs incursions en territoire ennemi avec des Planeurs, des Coins ou des Découpeurs. Un résultat ex aequo serait tout à fait satisfaisant.

Les deux garçons se poussaient du coude et pouffaient en regardant Renna disposer la première rangée. Qu’ils aient repéré quelque naïveté dans le motif ou qu’ils s’efforcent juste de l’énerver, c’était très démoralisant. Maïa ressentait plus durement encore les piques des spectatrices. Surtout de Baltha et des Méridionales, qui trouvaient cet exercice digne du pauvre intellect des hommes. Une matelote chuchota quelque chose à l’oreille d’une camarade, et elles éclatèrent de rire. Maïa était sûre que c’était d’elle qu’elles se moquaient.

Il n’en résulterait rien de bon pour elle, et ce que Renna en retirerait restait vague. « Alors, pourquoi le faisons-nous ? »

La première rangée terminée, le coq et le mousse alignèrent quarante de leurs pièces sans consulter aucune note.

Quelques marins désœuvrés les regardaient en taillant des animaux marins dans des bouts de bois tendre.

Quand ils eurent fini, Renna considéra ce qu’ils avaient fait, puis haussa les épaules.

— Ça ressemble bien à notre première rangée. C’est peut-être une coïncidence. Peu importe ; on continue comme prévu.

Ils placèrent donc à nouveau quarante pions, blancs pour la plupart, et quelques noirs disposés afin de former, quand le jeu commencerait, un ensemble géométrique doté d’une « existence » autonome et qui prendrait part à la brève écologie du jeu.

« Enfin, espérons-le…»

Ils poursuivirent ainsi pendant que le soleil descendait derrière le foc ondoyant : chaque équipe plaçait quarante pièces puis observait l’autre en essayant de deviner ce qu’elle manigançait. Il y eut une interruption quand le vent tourna et que le bosco envoya tout l’équipage dans la mâture. La manœuvre de bordée fut effectuée avec efficacité, et tout se calma avant que Maïa eût respiré quarante fois. Naroïne sauta sur le pont, lui fit un grand sourire en levant le pouce et rejoignit d’un pas nonchalant les femmes de l’équipage qui fumaient la pipe et bavardaient près du bastingage bâbord.

— C’est pas vrai ! s’exclama Renna quand huit rangées eurent été disposées.

À part d’infimes variations sur la gauche, leurs adversaires avaient manifestement copié leur formation en « oasis ». « Ils singent ce que nous faisons ! se dit Maïa. Mais pourquoi font-ils ça ? Pour se moquer de nous, ou quoi ? »

Des différences apparurent tout à coup après la dixième rangée : le coq et le mousse mirent en place un dessin complètement différent. Maïa reconnut un Canon conçu pour tirer des Planeurs à l’autre bout de l’échiquier. Elle vit aussi ce qui ne pouvait être qu’un Cyclone, une configuration qui avait la particularité d’aspirer toute forme mobile passant à proximité. Elle l’indiqua à Renna qui réfléchit et hocha la tête.

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