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Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres

Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:

Ce sixième opus nous plonge plus avant dans ce monde du cirque dont Féval a fait l'un de ses univers de prédilection. Saladin, le «fils» d'Echalot et de Similor, a grandi au sein du cirque de Mme Samayoux. Héritant de la mauvaise nature de son père, il est devenu une crapule. En 1852, il enlève une petite fille, Justine, et la confie à Maman Léo et à Echalot, maintenant en ménage, en prétendant l'avoir trouvée. La mère de l'enfant, Lily, une jeune et belle fille du peuple que son amant avait abandonnée, désespérée de n'avoir pu retrouver sa fille, épouse le richissime duc de Chaves, dans l'idée de mener par la suite, grâce à sa fortune, les recherches nécessaires…
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Voici pourquoi nous avons parlé de mauvaise chance. Entre les mille variétés de travaux qui gagnent le pain des saltimbanques, notre pauvre Médor avait choisi le plus malade, celui qui s’en allait mourant.

Il était devenu avaleur de sabres, au moment où Saladin, un virtuose pourtant dans la partie, désespérait déjà de l’«avalage».

Mangeant du pain sec et recevant plus de coups de pied que de gros sous, Médor était parvenu, cependant, à faire son tour de France. Il avalait les sabres très mal; le public mécontent le huait; mais il était si bon et si malheureux que les chefs de troupes le gardaient pour battre les banquettes et nettoyer les lampes.

Un mathématicien seul saurait calculer le nombre de lieues qu’on peut parcourir en poursuivant ainsi quelqu’un de ville en ville. Médor, qui n’était pas mathématicien, se dit au bout d’un certain nombre d’années: puisque j’ai été partout et que je n’ai rencontré Petite-Reine nulle part, c’est qu’elle est introuvable – ou morte.

Il revint alors à Paris et se mit sur les traces de Justin, le seul être auquel il s’intéressât désormais. Justin avait disparu, ou plutôt il était tombé si bas que Médor ne le trouva plus dans la pauvre sphère où il se mouvait lui-même.

Quand il le rencontra enfin un jour, par hasard, face à face, il ne le reconnut pas.

Justin – l’homme du château -, monsieur le comte de Vibray, avait une hotte sur le dos, un crochet à la main, et chancelait sous le poids de son ivresse chronique.

Médor voulut le relever dans le mesure de ce qu’il pouvait pour cela, mais Justin consentit seulement à se laisser payer à boire.

Ce n’était plus un homme. On avait pitié de lui parmi les chiffonniers.

Et cependant quelque chose restait en lui de sa vie passée. Dans le trou où il dormait sur quelques brins de paille, il y avait quatre ou cinq volumes qu’il lisait et relisait, quand il avait une heure lucide. Parmi ces livres, dont la plupart étaient imprimés en latin, se trouvait un livre français: Les Cinq Codes. Justin l’avant tant lu et relu que les pages se détachaient comme les feuilles mortes qui tombent à l’automne.

Les chiffonniers disaient que, si on avait pu trouver Justin à jeun, il n’y aurait pas eu son pareil parmi les avocats de Paris.

Ils ajoutaient que, quand Justin n’était ivre qu’à demi, c’était encore un gaillard de bien bon conseil.

Sa réputation à cet égard était considérable, non seulement parmi les chiffonniers, mais encore dans la classe des saltimbanques et artistes forains dont il s’était rapproché à différentes reprises, mû peut-être par le même instinct que Médor.

Ils l’appelaient le père Justin; quoiqu’il fût jeune encore, au dire de ceux qui le connaissaient de longue main, il avait toutes les apparences de la vieillesse.

Depuis un an, Médor, poursuivi par le discrédit croissant où se perdait l’avalage du sabre, ne trouvait plus d’emploi dans les baraques. C’était bien à contrecœur et par nécessité qu’il avait fini par s’établir à son compte. Quelques planches, empruntées à son ancien immeuble aérien, et de vieux clous, lui avaient suffi pour bâtir l’étroite cabane, trop large encore pour son commerce abandonné. Il travaillait comme un nègre, emportant sa maison sur son dos, de fête en fête, dans les villages qui environnent Paris, et récoltant de loin en loin quelques sous, quand trois ou quatre amateurs obstinés de ce grand art, décédé comme la tragédie, daignaient passer le seuil de son taudis.

Il se consolait néanmoins en disant qu’il était désormais le premier et le dernier avaleur de France et de Navarre, ce qui devenait vrai exactement par le défaut de concurrence.

Médor avait un autre motif d’orgueil; il était le seul homme que le père Justin admît dans son trou. Médor, il est vrai, n’y allait jamais sans porter quelque chose à boire, mais il renouvelait ses visites aussi souvent qu’il le pouvait.

Était-ce la conversation abrutie du misérable ivrogne qui l’attirait? Non. Que Justin eût la fièvre de l’alcool et déraisonnât honteusement ou que Justin, à jeun, par hasard, pris d’une gravité hautaine, en revînt à son langage d’autrefois qui, désormais, était burlesque dans sa bouche, Médor l’écoutait peu. Il le laissait fredonner d’une voix rauque des refrains sans tête ni queue; il le laissait aussi lire des textes de loi ou déclamer des vers latins avec emphase: cela ne lui importait point.

Ce qui l’attirait par une séduction irrésistible, c’était une pauvre relique qu’il avait trouvée dans un coin du réduit de l’ivrogne, à moitié cachée sous la poussière.

Un berceau d’enfant, rempli de petites hardes et de jouets, aux rideaux duquel pendait une photographie qui représentait une jeune mère tenant son enfant dans ses bras, ou plutôt tenant un nuage, trace confuse de l’enfant qui avait bougé en posant.

Le berceau de Petite-Reine disposé en autel par les mains de la Gloriette.

Le portrait de la Gloriette pressant sur son cœur Petite-Reine.

C’était pour cela que Médor venait le plus souvent qu’il pouvait chez le père Justin, en payant son entrée avec des fonds de bouteilles. Quand une fois il était entré, il laissait Justin boire, ou lire, ou chanter, et venait s’asseoir dans le coin où était la relique, restant des heures entières en contemplation devant le berceau et devant le portrait.

Au moment où Hector et madame de Chaves passèrent devant Médor, ils allaient encore lentement à cause de la foule. Médor, qui venait de reconnaître le duc de Chaves à la porte de la baraque, mit ses yeux grands ouverts et fixes sur le jeune homme, sans même le voir; mais il n’en fut pas de même pour la duchesse, quoiqu’elle eût son voile rabattu. À son aspect, il tressaillit de la tête aux pieds et tout son sang vint à sa joue. Il se leva droit sur ses pieds, comme si un ressort se fût détendu en lui.

Un instant il resta abasourdi, puis il se frotta les yeux à tour de bras, en répétant plusieurs fois de suite:

– Tous deux! Lui! et elle! Est-ce que je dormais? Est-ce que j’ai rêvé?

Pendant ce temps-là, Hector et sa compagne, pressant le pas, tournaient déjà l’angle de la rue Saint-Dominique.

Ce fut tant pis pour ceux qui étaient entre eux et Médor. Médor se jeta tête première dans la foule et passa comme un boulet de canon. Il arriva juste à temps pour voir l’amazone et son cavalier mettre au trot leurs montures et redescendre vers la Seine.

Pour la seconde fois Médor aperçut les traits de l’amazone, et il appuya les deux mains contre son cœur en se disant:

– C’est elle! c’est bien elle!

Les chevaux eurent beau trotter, Médor n’avait pas les longues jambes de Saladin, mais sa passion était autre et plus forte.

Il eût suivi les deux chevaux au bout du monde et rien n’aurait pu l’arrêter, sinon la mort.

En arrivant à la porte cochère de l’hôtel de Chaves, la duchesse, qui n’avait pas prononcé un seul mot pendant toute la route, dit:

– Au revoir, Hector; ne revenez pas avant d’avoir reçu une lettre de moi.

Ils se séparèrent. Quelques secondes après, Médor, haletant et baigné de sueur, vint tomber sur le pavé dans l’enfoncement de la porte.

Il resta quelques minutes à reprendre son souffle, puis il dit:

– Je ne sais pas comment je ferai pour arriver jusqu’à elle, mais j’arriverai!

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