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Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres

Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:

Ce sixième opus nous plonge plus avant dans ce monde du cirque dont Féval a fait l'un de ses univers de prédilection. Saladin, le «fils» d'Echalot et de Similor, a grandi au sein du cirque de Mme Samayoux. Héritant de la mauvaise nature de son père, il est devenu une crapule. En 1852, il enlève une petite fille, Justine, et la confie à Maman Léo et à Echalot, maintenant en ménage, en prétendant l'avoir trouvée. La mère de l'enfant, Lily, une jeune et belle fille du peuple que son amant avait abandonnée, désespérée de n'avoir pu retrouver sa fille, épouse le richissime duc de Chaves, dans l'idée de mener par la suite, grâce à sa fortune, les recherches nécessaires…
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Personne, dans Paris, ne connaissait ce pauvre diable, et le lecteur lui-même ne se souvient sans doute plus que Claude Morin était le véritable nom de Médor.

Madame de Chaves et Hector lui tournaient le dos, placés qu’ils étaient entre son bouge et l’estrade Canada.

En ce moment, une voiture fermée s’arrêta devant le saut de loup des Invalides. Deux hommes en descendirent et se dirigèrent au plus épais de la foule. Ils étaient tous les deux d’un certain âge, leurs tournures et leurs costumes tranchaient parmi ce rassemblement de petits bourgeois.

L’un d’eux, fortement basané, rabattait un chapeau à larges bords sur chevelure d’un noir mat où tranchaient quelques mèches grisonnantes.

Le visage de l’autre avait une blancheur d’ivoire; ses cheveux et sa barbe, noirs aussi mais luisants comme de la soie, étaient arrangés avec une prétentieuse coquetterie et avaient le reflet des choses teintes.

Le premier semblait désireux de se cacher; l’autre portait haut sa figure souriante, contente, éclairée par un regard brillant et froid.

C’était le second qui menait le premier; il perça la foule à grands coups de coudes, répondant aux murmures par des gracieux saluts et d’abondantes excuses débitées avec l’accent italien. En manœuvrant ainsi, il parvint à guider son compagnon moins actif jusqu’au pied de l’estrade.

En cet endroit, il lui dit, avec un obséquieux sourire qui montra une rangée de dents plus blanches que celles d’un hippopotame:

– Monsieur le duc, nous voici arrivés à bon port. Il n’y a point de grands plaisirs sans quelques petites peines. Votre Excellence va juger par elle-même, et je parierais ma tête à couper qu’elle sera contente de ma trouvaille.

Monsieur le duc ne répondit que par un geste d’humeur bourrue.

Madame de Chaves et son cavalier n’étaient pas à plus de dix pas de ce couple. Hector qui marchait en avant fit un mouvement de recul, et, comme la duchesse s’en étonnait, il étendit silencieusement le doigt vers l’escalier que monsieur le duc commençait à gravir sur les traces de son compagnon.

Le regard de la duchesse ayant suivi ce geste elle ne put retenir un léger cri.

Les deux hommes se retournèrent.

Madame de Chaves s’était baissée prestement et croyait avoir évité le regard que l’on dardait vers elle; mais, quand l’homme au teint basané, qu’on appelait monsieur le duc, se reprit à monter l’échelle, il avait aux lèvres un sourire singulier. Le sourire que Saladin avait vu quelques heures auparavant derrière les persiennes demi-fermées de l’entresol faisant face au portail de Chaves.

– En bien! demanda le radieux personnage, dont la face d’ivoire s’épanouissait maintenant au sommet de l’estrade, montons-nous?

Le duc le rejoignit de son pas plus lourd, et dit en lui serrant le bras:

– Ami Gioja, quand même nous perdrions notre temps à l’intérieur de cette masure, je ne serais pas venu ici pour rien.

Toute la personne de ce Gioja avait un éclat particulier et blessant, depuis le cuir verni de ses bottes jusqu’au reflet métallique que jetaient ses cheveux teints. Il fixa sur le duc ses yeux clairs et froids comme la cassure d’une barre d’acier, et son regard interrogea. Mais le duc ne jugea pas à propos d’en dire davantage.

C’était à leur tour d’entrer, ils entrèrent.

Madame de Chaves était restée immobile et comme pétrifiée. Hector attendait sa décision sans mot dire.

Sans mot dire aussi, elle lui serra la main et l’entraîna en sens contraire du mouvement général.

Cela les fit passer devant la misérable cabane de ce pauvre Médor, qui, lui aussi, avait ses gros yeux écarquillés par l’étonnement, pour avoir vu monsieur le duc passer le seuil du théâtre Canada.

Médor avait de la mémoire. Il se souvenait surtout de ce qui touchait au grand événement de sa vie: le vol de Petite-Reine. D’un coup d’œil il avait reconnu le «milord» de la rue Cuvier.

Il y a les favoris du succès, il y a les gens que la chance contraire poursuit et accable toujours; ceci soit dit sans donner gain de cause à la masse des impuissants qui se plaignent du hasard. Médor, depuis quatorze ans que nous l’avons quitté, avait fait de son mieux dans la mesure de ses moyens assez bornés; sa profession de chien de berger, sous les ordres de Madame Noblet, était bien véritablement à la hauteur de son intelligence, et mettait dans tout son jour sa qualité principale, la fidélité.

Il y avait du chien dans ce bon garçon et son ambition n’allait pas au-delà de celle des chiens: boire à sa soif, manger à sa faim, et dormir son content. Il avait eu pourtant, dans sa jeunesse, une émotion poignante et une profonde affection: nous voulons parler de son dévouement à la douloureuse folie de la Gloriette, pleurant et se mourant près du berceau de sa fille.

Ce serait peine perdue que d’analyser un sentiment pareil.

Y avait-il ici de l’amour dans l’acception habituelle du mot? je le pense un peu, puisque le premier mouvement de Médor avait été de souffrir du retour de Justin. Médor était donc jaloux. Mais les chiens le sont aussi.

Je n’ai jamais admis l’opinion de ces précieux, professant que l’amour d’une pauvre créature, comme était Médor, peut ternir l’éclat de la plus éblouissante des femmes. Chacun a le droit de contempler les astres, et ce ne sont pas ces humbles adorations qui déshonorent.

Il est certain, d’ailleurs, que ce mot amour a toute une échelle de significations diverses applicables à l’échelle des intelligences et des caractères.

Médor se serait fait tuer pour la Gloriette avec plaisir, voilà ce qui est certain.

Il avait pris en affection Justin diminué et vaincu, à cause de la Gloriette.

Et quand il avait trouvé un jour Justin ivre d’absinthe, c’est-à-dire noyé dans le plus méprisable, dans le pire des découragements, Médor s’était dit: en voici un qui est perdu pour notre besogne, je tâcherai de faire tout, moi seul.

La besogne de Médor c’était de retrouver Petite-Reine. Cette ardente volonté, née du désespoir de Lily, qu’il avait vu de si près, avait survécu en lui à la disparition même de la jeune mère.

Les idées naissaient en lui difficilement; quand elles étaient nées, elles ne mouraient point, parce que d’autres idées ne venaient jamais les étouffer ou les chasser.

D’ailleurs, il pensait peut-être vaguement que Petite-Reine retrouvée rappellerait Lily comme un aimant attire le fer, et quand l’espoir de revoir Lily lui venait, ses pauvres yeux se mouillaient de larmes.

Il cherchait depuis quatorze ans, comme il pouvait; en cela comme en tout, il n’avait jamais eu qu’une idée, et il la suivait patiemment, malgré l’inutilité de ce long effort.

Il s’était dit, dès les premiers jours, ajoutant son propre instinct aux conjectures des gens de la police, que Petite-Reine avait dû être enlevée par des saltimbanques.

Pour la retrouver, le moyen le plus simple était donc de faire la revue des saltimbanques de France, et, pour en arriver là, le plus court chemin était de devenir soi-même un saltimbanque.

Des calculateurs d’élite, et Saladin lui-même, n’auraient pas trouvé mieux. Seulement il y a une large distance entre le premier jet d’un plan et son exécution; or, notre ami n’avait pu donner à l’exécution de son plan que l’intelligence qu’il avait.

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