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Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:

Qu'un crocodile aux yeux jaunes ait ou non dévoré son mari Antoine, disparu au Kenya, Joséphine s'en moque désormais. Elle a quitté Courbevoie pour un immeuble huppé de Passy, grâce à l'argent de son best seller, celui que sa sœur Iris avait tenté de s'attribuer, payant cruellement son imposture dans une clinique pour dépressifs. Libre, toujours timide et insatisfaite, attentive cependant à la comédie cocasse, étrange et parfois hostile que lui offrent ses nouveaux voisins, Joséphine semble à la recherche de ce grand amour qui ne vient pas. Elle veille sur sa fille Zoé, adolescente attachante et tourmentée et observe les succès de son ambitieuse aînée Hortense, qui se lance à Londres dans une carrière de styliste à la mode. Joséphine ignore tout de la violence du monde, jusqu'au jour où une série de meurtres vient détruire la sérénité bourgeoise de son quartier. Elle-même, prise pour une autre sans doute, échappe de peu à une agression. La présence de Philippe, son beau-frère, qui l'aime et la désire, peut lui faire oublier ces horreurs. Impossible d'oublier ce baiser, le soir du réveillon de Noël, qui l'a chavirée. Le bonheur est en vue, à condition d'éliminer l'inquiétant Lefloc-Pinel, son voisin d'immeuble, un élégant banquier dont le charme cache bien trop de turpitudes.
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— Je t’ai fait attendre ? demanda-t-elle, faisant mine de s’apercevoir qu’elle avait vingt minutes de retard.

— Oh ! Non ! C’est moi qui étais en avance !

Iris sourit encore, immensément, mystérieusement, magnanimement. Elle étendit son sourire comme on déroule une étoffe des comptoirs de Chine. Se retourna vers les tables voisines pour s’assurer qu’on l’avait bien vue, qu’on avait bien identifié la femme qu’elle était et la femme avec qui elle allait déjeuner, agita la main, fit un sourire à l’un, un signe à une autre. Joséphine la voyait tel un portrait : une femme séduisante, élégante, aux traits réguliers, aux yeux lourds de beauté, avec, dans la ligne du cou et des épaules, quelque chose de fier, d’obstiné, de cruel même, et puis l’instant d’après, quand cette même femme posait les yeux sur elle, elle la découvrait attentive, émue, presque tendre. Les yeux levés vers Iris, elle regardait sur le visage de sa sœur passer toutes les nuances de l’affection.

— Je suis si heureuse de te voir, dit Iris, s’asseyant délicatement sur le même siège bas, posant son sac sans qu’il se renverse. Si tu savais…

Elle lui avait pris la main et la serrait. Puis elle se rapprocha et déposa un baiser sur la joue de Joséphine.

— Moi aussi, murmura Joséphine d’une voix étouffée par l’émotion.

— Tu m’en veux pas de ces rendez-vous remis ? J’avais tellement à faire ! Tu as vu ? J’ai les cheveux longs, maintenant. Des extensions. C’est beau, non ?

Elle l’emprisonnait dans son regard bleu profond.

— Je suis désolée. Je me suis conduite de manière inqualifiable à la clinique. Ce sont ces médicaments qu’on me donnait qui me rendaient misérable…

Elle soupira, releva sa masse de cheveux noirs. La dernière fois que je l’ai vue, il y a trois mois, elle avait les cheveux courts, très courts. Et le visage pointu comme une lame de couteau.

— Je détestais tout le monde. J’étais odieuse. Ce jour-là, je t’ai détestée, toi aussi. J’ai dû te dire des choses horribles… Mais tu sais, je me conduisais ainsi avec tout le monde. J’ai beaucoup à me faire pardonner.

Sa bouche dessinait une moue horrifiée, ses sourcils se haussaient en deux traits parallèles et droits, soulignant l’horreur que lui inspirait sa conduite, et ses yeux d’un bleu tremblotant se fondaient dans ceux de Joséphine pour lui soutirer un pardon.

— Je t’en prie, n’en parlons plus, murmura Joséphine, embarrassée.

— Je tiens absolument à m’excuser, insista Iris en reculant dans son siège.

Elle la considérait avec une ingénuité grave comme si son sort dépendait de la mansuétude de Joséphine et guettait un geste de sa sœur qui signifierait qu’elle avait pardonné.

Joséphine tendit les bras vers Iris, se souleva et la serra contre elle. Elle devait avoir l’air grotesque dans cette position, les fesses en arrière, en équilibre sur ses jambes fléchies, mais l’émotion la portait et elle étreignit Iris, cherchant un repos, une absolution dans l’étau de leurs bras enlacés.

— On oublie tout ? On tourne la page ? On ne parle plus jamais du passé ? suggéra Iris. Cric et Croc, à nouveau ? Cric et Croc pour toujours ?

Joséphine opina.

— Alors dis-moi ce que tu deviens, ordonna Iris en prenant le menu que lui tendait une créature devenue soudain transparente face à elle.

— Non ! Toi d’abord, insista Joséphine. Moi, je n’ai rien de très nouveau à t’apprendre. J’ai repris mon HDR, Hortense est à Londres, Zoé…

— Je sais tout ça par Philippe, l’interrompit Iris en lançant à la serveuse :

— Je prendrai comme d’habitude.

— Moi aussi, comme ma sœur, s’empressa de dire Joséphine qui paniquait à l’idée de devoir lire le menu et choisir un plat. Comment vas-tu ?

— Ça va, ça va. Je reprends goût tout doucement à la vie. J’ai compris beaucoup de choses quand j’étais à la clinique et je vais essayer de les mettre en pratique. J’ai été stupide, légère, incroyablement superficielle et égoïste. Je n’ai pensé qu’à moi, j’ai été emportée par un tourbillon de vanité. J’ai tout détruit, je ne suis pas fière, tu sais. J’ai même honte. J’ai été une épouse infecte, une mère infecte, une sœur infecte…

Elle continua à battre sa coulpe. À énumérer ses manquements, ses trahisons, ses rêves de fausse gloire. On déposa une salade de haricots verts sur la table, puis un blanc de poulet. Iris grignota quelques haricots et déchira le blanc. Joséphine n’osait pas manger de peur de paraître grossière, insensible au flot de confidences qui s’échappait de la bouche de sa sœur. Chaque fois qu’elle était en compagnie d’Iris, elle reprenait sa place de servante. Elle ramassa la serviette qu’Iris avait fait tomber, lui servit un verre de vin rouge puis un peu de Badoit, rompit un minuscule morceau de pain, mais surtout, surtout elle l’écouta parler en disant « oui, mais oui, tu as raison, oh, non ! oh, non ! tu n’es pas comme ça au fond ». Iris récoltait les compliments et les ponctuait d’un « tu es gentille, Jo » que cette dernière recevait avec reconnaissance. Elles n’étaient plus fâchées.

Elles évoquèrent leur mère, sa vie rendue difficile par le départ de Marcel, ses difficultés financières.

— Tu sais, soupira Iris, quand on a été habitué au luxe, c’est dur de s’en défaire. Si tu compares la vie de notre mère à celle de millions de gens, elle n’est pas à plaindre, bien sûr, mais pour elle, à son âge, c’est difficile…

Elle eut un sourire compatissant puis enchaîna :

— Moi aussi, j’ai failli perdre mon mari et je sais ce qu’elle éprouve…

Joséphine se redressa, le souffle coupé. Elle attendit qu’Iris poursuive son récit, mais celle-ci fit une pause et demanda :

— On peut parler de Philippe, ça ne te gêne pas ?

Joséphine bafouilla :

— Oh, non ! Pourquoi ?

— Parce que tu ne me croiras jamais, mais j’ai été jalouse de toi ! Oui, oui… J’ai cru à un moment qu’il était amoureux de toi. Tu vois à quel point les médicaments ont pu m’abrutir ! Il parlait tout le temps de toi, c’est normal, il te voyait beaucoup à cause de Zoé et d’Alexandre, mais moi, j’ai tout mélangé et j’en ai fait un drame… C’est ballot, non ?

Joséphine sentit le sang monter dans ses oreilles et battre comme sur une enclume. Faire un boucan de fou. Taper partout. Elle n’entendait plus qu’un mot sur deux. Elle était obligée de tendre l’oreille, d’allonger le cou jusqu’à la bouche d’Iris pour saisir les mots, le sens des mots.

— J’étais folle. Folle à lier ! Mais lors de son dernier passage à Paris…

Elle marqua un temps de suspens comme pour annoncer une grande nouvelle. Ses lèvres s’arrondirent en une moue gourmande, la nouvelle promettait d’être succulente. Elle la gardait en bouche avant de l’articuler.

— Il était à Paris ? articula Joséphine d’une voix blanche.

— Oui, et on s’est revus. Et tout a été comme autrefois. Je suis si heureuse, Jo, si heureuse !

Elle battit des mains pour applaudir l’immensité de sa joie. Se reprit, superstitieuse :

— J’avance tout doucement, je ne veux pas le brusquer, j’ai beaucoup à me faire pardonner, mais je crois que nous sommes sur la bonne voie. C’est l’avantage d’être un vieux couple… On se comprend à demi-mots, on se pardonne d’un regard, on s’étreint et tout est dit.

— Il va bien ? parvint à articuler Joséphine qui avait reçu les mots « vieux couple », « étreint » comme des bouts de ferraille qui restaient coincés au fond de sa gorge.

— Oui et non, je me fais du souci pour lui…

— Du souci, murmura Joséphine, mais pourquoi ?

— Je te le dis, mais tu n’en parles à personne, promis ?

Iris prit un air de conspiratrice inquiète. Préleva un haricot qu’elle grignota, pensive, ramassant ses pensées pour ne pas dire n’importe quoi.

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