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Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:

Qu'un crocodile aux yeux jaunes ait ou non dévoré son mari Antoine, disparu au Kenya, Joséphine s'en moque désormais. Elle a quitté Courbevoie pour un immeuble huppé de Passy, grâce à l'argent de son best seller, celui que sa sœur Iris avait tenté de s'attribuer, payant cruellement son imposture dans une clinique pour dépressifs. Libre, toujours timide et insatisfaite, attentive cependant à la comédie cocasse, étrange et parfois hostile que lui offrent ses nouveaux voisins, Joséphine semble à la recherche de ce grand amour qui ne vient pas. Elle veille sur sa fille Zoé, adolescente attachante et tourmentée et observe les succès de son ambitieuse aînée Hortense, qui se lance à Londres dans une carrière de styliste à la mode. Joséphine ignore tout de la violence du monde, jusqu'au jour où une série de meurtres vient détruire la sérénité bourgeoise de son quartier. Elle-même, prise pour une autre sans doute, échappe de peu à une agression. La présence de Philippe, son beau-frère, qui l'aime et la désire, peut lui faire oublier ces horreurs. Impossible d'oublier ce baiser, le soir du réveillon de Noël, qui l'a chavirée. Le bonheur est en vue, à condition d'éliminer l'inquiétant Lefloc-Pinel, son voisin d'immeuble, un élégant banquier dont le charme cache bien trop de turpitudes.
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— Il y a des gens qui sont allergiques à Glenn Gould, expliquait Gary. Des gens qui disent qu’il joue tout le temps pareil…, et puis il y en a d’autres qui sont fous de lui et vénèrent jusqu’à sa chaise déglinguée.

— C’est pas bon de vénérer… Chaque humain a ses failles.

— C’est son père qui lui avait bricolé cette chaise en 1953. Il ne s’en est jamais séparé, même lorsqu’elle tombait en morceaux. C’était comme un doudou, pour lui…

Il avait prononcé ces derniers mots d’une voix mal assurée. Il attrapa son regard et lui demanda brusquement :

— Pourquoi tu me regardes comme ça ?

— Je ne sais pas. Tu m’as paru troublé tout à coup…

— Moi ? Et pourquoi ?

Hortense n’aurait pas pu dire pourquoi. Ils continuèrent à avancer en silence. Je le connais depuis combien de temps, se demanda Hortense, huit ans, neuf ans ? On a grandi ensemble et pourtant, je ne le considère pas comme mon frère. Ce serait plus pratique, je n’aurais pas peur qu’il tombe amoureux, vraiment amoureux, d’une autre. C’est que j’ai tant à faire avant de m’abandonner.

— Tu connais le nom des étoiles ? demanda Gary, levant le nez vers le ciel.

Hortense s’arrêta net et se boucha les oreilles.

— Qu’est-ce que tu as ? demanda-t-il, inquiet.

Il l’auscultait des yeux.

— Non. Ça va. Ce n’est pas grave, dit-elle.

Il y avait tant d’inquiétude dans ses yeux, tant de tendresse dans sa voix qu’elle s’en trouva désarçonnée. Il était temps qu’elle déménage. Elle était en train de devenir terriblement sentimentale.

Des échos de conversations, des éclats de voix surexcitées partaient de plusieurs petits salons adjacents et Joséphine marqua un temps d’arrêt à l’entrée du restaurant. Le décor ressemblait à l’antre des Mille et Une Nuits : canapés profonds, coussins joufflus, statues de femmes aux seins nus, plantes vertes en virgule, orchidées sauvages d’un blanc de velours neigeux, tapis chamarrés, fauteuils aux jambes ouvertes, enchevêtrement de meubles biscornus. Les serveuses semblaient sortir d’un catalogue de mannequins, louées à l’heure pour faire de la figuration, et si elles portaient un menu, un bloc ou un crayon, c’était, à n’en pas douter, des accessoires de mode. Longilignes, indifférentes, elles lâchaient leur sourire comme on tend une carte de visite, frôlaient Joséphine de leurs hanches menues, l’air de dire : « Que faites-vous là, femme de peu d’éclat ? »

Joséphine avait le trac. Iris avait repoussé plusieurs fois la date de leur déjeuner. Chaque fois qu’Iris s’était décommandée, prétextant une épilation au caramel, une séance chez le coiffeur, un détartrage de dents, Joséphine s’était sentie rabaissée. Tout le plaisir qu’elle avait ressenti la première fois qu’Iris l’avait appelée avait disparu. Elle n’éprouvait plus qu’une sourde angoisse à l’idée de revoir sa sœur.

— J’ai rendez-vous avec madame Dupin, bredouilla Joséphine à la fille qui plaçait les gens à l’entrée.

— Suivez-moi, dit la créature de rêve en allongeant ses jambes de rêve. Vous êtes la première…

Joséphine lui emboîta le pas, faisant attention à ne rien renverser sur son passage. Elle suivait la course de la minijupe à travers les tables et se sentait lourde, maladroite. Elle avait passé deux heures à interroger sa penderie, égarée au milieu de cintres hostiles, avait sorti sa plus belle tenue, mais se fit la réflexion qu’elle aurait mieux fait d’enfiler un vieux jean.

— Vous ne donnez pas votre manteau au vestiaire ? demanda la créature, étonnée, comme si Joséphine venait de commettre une faute de protocole.

— C’est que…

— Je vous l’envoie, conclut la fille en détournant son regard, pressée de passer à une actualité plus brillante.

Un acteur de cinéma venait de faire son entrée. Elle ne comptait pas s’attarder sur un cas social.

Joséphine se laissa tomber sur un petit fauteuil crapaud rouge si bas qu’elle faillit verser. Elle se rattrapa à la table ronde, la nappe glissa, menaçant d’entraîner dans sa chute assiettes, verres et couverts. Elle reprit contenance et tendit son manteau à la fille du vestiaire, qui avait suivi sa chute, impassible. Elle souffla, paniquée. Elle était en sueur. Elle ne bougerait plus, même pour aller aux toilettes. C’était trop risqué. Elle attendrait sagement à sa place qu’Iris fasse son entrée. Ses sens étaient si tendus que le moindre regard accroché, la moindre intonation moqueuse, pouvait la blesser.

Elle demeura assise, priant que les gens l’oublient. Les couples, autour d’elle, buvaient du champagne et éclataient de rire. Tout chez eux était grâce et légèreté. Où donc avaient-ils appris à être si à l’aise ? Et pourtant, se dit Joséphine, ce n’est pas aussi simple, derrière ces belles façades se cachent des mensonges, des indélicatesses, des félonies, des secrets. Certains, qui se sourient, tiennent la dague prête dans leur manche. Mais ils possèdent cette science dont j’ignore tout : celle des apparences.

Elle ramena les pieds sous la table – elle n’aurait pas dû choisir ces chaussures –, cacha ses mains dans la serviette blanche – ses ongles pleuraient pour une manucure – et attendit Iris. Elle ne pourrait pas la manquer. Leur table était le point de mire du restaurant.

Ainsi, elle allait revoir sa sœur…

Elle vivait, depuis quelque temps, parmi des bourrasques de pensées. Iris. Philippe. Iris, Philippe. Philippe… Il s’exhalait de son prénom une félicité tranquille, un plaisir trouble qu’elle savourait comme un bonbon pour le recracher aussitôt au bord de l’écœurement. Impossible, sifflait la bourrasque dans sa tête, oublie-le, oublie-le. Bien sûr qu’il faut que je l’oublie. Et je l’oublierai. Ce ne devrait pas être si dur. On ne lie pas un lien d’amour en dix minutes et demie debout contre la barre d’un four. C’est ridicule. Désuet. Affligeant. C’était une sorte de jeu où elle s’entraînait à dire des choses qu’elle ne pensait pas pour s’en convaincre. Cela marchait un moment, elle relevait la tête, souriait, trouvait une paire de chaussures jolie dans une vitrine, chantonnait l’air d’un film, puis la tempête se levait à nouveau, sifflant toujours le même mot : Philippe, Philippe. Elle s’accrochait à ce mot. Le reprenait, têtue, attendrie, Philippe, Philippe. Que fait-il ? Que pense-t-il ? Qu’éprouve-t-il ? Elle tournait comme une chèvre attachée à un piquet autour de ces points d’interrogation. Ajoutait d’autres piquets : il me déteste ? il ne veut plus jamais me voir ? il m’a oubliée ? Avec Iris ? Ce n’était plus une pensée, c’était une ritournelle, un refrain à l’étourdir pour de bon.

C’est alors qu’Iris fit son entrée.

Joséphine assista, émerveillée, à l’arrivée de sa sœur. La tempête se tut, une petite voix s’éleva : « Qu’elle est belle ! Dieu qu’elle est belle ! »

Elle entra sans hâte, d’un pas nonchalant, fendant l’air comme si elle avançait en territoire conquis. Long manteau en cachemire beige, hautes bottes en daim, long gilet aubergine qui faisait office de robe, large ceinture tombant sur les hanches. Des colliers, des bracelets, de longs cheveux noirs épais, des yeux bleus qui découpent l’espace de leurs arêtes glacées. Elle tendit son manteau à la fille du vestiaire qui l’enveloppa d’un regard flatteur, balaya les tables voisines d’un sourire absent, puis, après avoir ramassé tous les regards en une gerbe d’offrandes, s’achemina jusqu’à la table où gisait, effondrée, Joséphine.

Sûre d’elle et s’amusant de voir sa sœur assise si bas, elle lui lança un regard radieux.

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