La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
Il fallait se méfier. Des autres. De ceux qu’on connaissait depuis toujours, ils cachaient leur jeu, leur appartenance au complot. Il n’y avait plus de confiance possible. En personne. Même les proches étaient suspects. Que pouviez-vous vraiment savoir des activités secrètes et inavouables de votre père, de votre mari ou de votre sœur ? Chacun se mit à contrôler ses paroles. Une réflexion spontanée, un doute naturel, un commentaire pessimiste, une plaisanterie maladroite, et c’était l’accusation et la prison. Et surtout, ne jamais prendre en pitié ceux qui avaient été arrêtés ni leur famille éperdue, oublier que la veille encore ils étaient vos parents ou vos amis. Ne leur manifester aucune compassion, les rejeter comme des chiens galeux. Désormais, il fallait élever la suspicion en principe de vie.
De survie.
Depuis que Pavel avait découvert ce coin de paradis terrestre, nul n’imaginait aller ailleurs. Chaque année, ils retournaient à Irakli, ils ne trouveraient jamais mieux, ni aussi beau, ni aussi désert. Ces vacances se méritaient. Le voyage de Sofia à Varna durait dix heures dans un train préhistorique qui aurait fait la fierté de n’importe quel musée du rail et dégageait une fumée piquante et puante, et encore deux heures de voiture pour rejoindre Irakli, dans les environs d’Obzor où l’ambassadeur louait une maison au maire, un cabanon plutôt, au confort sommaire, avec trois chambres et une terrasse en bois ouverte qui servait de salon-salle à manger, mais avec ce retour à la nature originelle, on n’avait besoin que de lumière et de chaleur. D’un côté, le premier voisin était à cinq cents mètres, de l’autre des kilomètres de plage ondulée de velours paille. La mer Noire les emplissait de bonheur.
Elle était leur possession.
Il y en avait toujours un ou une pour s’étonner qu’un imbécile ait pu prétendre que cette mer était noire. Turquoise, non ? Ils cherchaient sa véritable couleur, toutes les teintes de bleu y passaient.
Ils étaient inséparables comme les oiseaux migrateurs qui traversaient le ciel.
Ce mois d’août 51 était divin, on se laissait bercer par le vent léger, Tereza préparait chaque jour une recette locale donnée par la femme du maire, une crème à base de carottes émincées macérées dans du yaourt et de l’huile d’olive, qui protégeait des coups du soleil. Tout le monde en mettait, sauf Pavel qui en avait horreur. Il devint si rouge qu’il dut rester une semaine sous l’abri en osier. Christine se souvint que sa mère lui avait appris des rudiments de cuisine et les régala d’un coq au vin et d’une tarte aux pommes. Quelquefois, Son Excellence se baignait à poil comme un anarchiste (« Nous sommes tous égaux non ? »). On était au bout du monde, si bien, ensemble. Joseph et lui faisaient des concours de planche, un mystère de les voir flotter.
On ne parlait que de la famille et des enfants, de rien d’autre, de leurs étonnements, de leurs jeux, du premier bain de Martin, blotti contre son père, il ne savait pas marcher et n’avait pas eu peur de la vague, de la complicité de Ludvik et Helena qui ne se quittaient pas, de cette vie si douce. On aurait voulu qu’elle dure toujours, oublier Prague, rester dans ce coin oublié de Bulgarie heureuse.
Ils dînaient le soir sur la terrasse, Joseph avait élevé la rôtisserie au rang d'art majeur, avec ses saucisses et ses grillades au feu de bois.
Pavel et Tereza voulaient un deuxième enfant mais il ne venait pas.
– Ne vous inquiétez pas, il arrivera sans vous demander votre avis, affirmait Christine.
– Tu vas nous en faire un troisième ?
– Oh non !
La nuit les accaparait, un enchantement, Pavel étalait la carte des constellations sur la table. Ils les cherchaient dans la Voie lactée et s’imprégnaient du parfum des tilleuls en fleur.
Si des Martiens en soucoupe volante avaient débarqué à Prague, la surprise aurait été moins grande que celle des Tchèques découvrant dans le journal du 28 novembre 51 l’arrestation, la veille, de Rudolf Slánský, secrétaire général du Parti communiste, et de treize hauts dirigeants, tous ministres ou membres du Bureau politique. Le chef d’accusation de trahison était invraisemblable. Comment croire que ces communistes de toujours aient pu être payés par les États-Unis et espionner au profit d’Israël ? On avait l’impression qu’une nouvelle guerre venait d’éclater.
Pavel avait disparu le 27. Il avait, paraît-il, quitté l’ambassade de Sofia dans le courant de l’après-midi. Le matin, il avait présidé une réunion avec ses collaborateurs et déjeuné avec eux, détendu comme à son habitude. Il les avait laissés pour travailler à un rapport sur les performances de l’agriculture bulgare. À 3 heures du matin, le 28, la police avait débarqué à Prague, espérant le trouver à son domicile, réveillant Tereza qui ne voyait pas ce qu’on pouvait reprocher à son mari, menaçant les fonctionnaires de téléphoner au camarade Slánský, sa femme était une amie personnelle, pour lui révéler leur attitude honteuse. Les policiers avaient éclaté de rire. Ils avaient retourné l’appartement sans vergogne, emporté des dizaines de dossiers, des cahiers, des lettres, des articles découpés de journaux et les épreuves de la traduction russe de La Paix de Brest-Litovsk, diplomatie et révolution. Ils n’avaient rien dit d’autre, juste qu’ils reviendraient s’occuper d’elle quand ils en auraient fini avec lui.
Tereza sonna à 6 heures du matin chez les Kaplan. Elle était en larmes, ne pouvait se retenir, Ludvik aussi qui ne l’avait jamais vue dans cet état. Helena, qui ne pleurait jamais, se joignit à lui. Christine les berçait, voulait qu’ils se couchent, se rendorment, en vain. Tereza tremblait, se tordait les mains. Joseph essayait de la rassurer, ce ne pouvait être qu’une méprise, une absurdité administrative comme il en arrivait quelquefois au pays de Kafka. Cette réflexion eut l’effet inverse, elle la prit au premier degré. Il fallut attendre trois longues heures à se morfondre, à faire mille suppositions contradictoires, à tourner en rond et à se ronger les ongles, à fumer et boire un litre de café. À 9 heures, Joseph téléphona à un ami au ministère pour obtenir des informations. Son visage se décomposa. Tereza comprit : ce n’était ni une confusion, ni une erreur, sa vie venait de basculer dans l’horreur.
– Slánský a été arrêté ! Clementis, Fischl, London et Hajdú aussi.
– Oh, mon Dieu !
Les Bulgares cherchèrent Pavel partout. La police d’Obzor fit un saut jusqu’à Irakli pour vérifier si, par hasard, le fugitif ne s’était pas réfugié dans le cabanon sur la plage. On pensa un temps qu’il avait demandé asile aux Américains ou à une autre délégation ; on supposa qu’il disposait de la complicité d’un réseau clandestin, sa disparition mystérieuse confirmait sa culpabilité. Difficile à admettre, mais il n’était nulle part.
Volatilisé.
À moins qu’il n’ait mis fin à ses jours. Dans ce cas, on retrouverait un jour son corps gonflé sur la côte ou le long du Danube ou de l’Iskar, en crue à cette époque. Cette thèse, aujourd’hui officielle, s’appuyait sur deux arguments incontestables : nul ne pouvait quitter librement la Bulgarie, la police politique soutenait, avec raison, que ses frontières étaient les mieux gardées ; et puis Pavel n’avait emporté ni affaires personnelles, ni argent. Un fuyard n’aurait pas manqué de voler les fonds de l’ambassade, dont mille huit cent cinquante dollars en espèces (on avait seulement constaté l’absence de son livre sur sa table de chevet). On continua à le chercher pendant quelques mois.
Par principe.
Pavel restait introuvable. Tout le monde, sa famille et ses amis aussi, fut convaincu qu’il avait disparu à jamais. Il s’était probablement suicidé ou, comme le pensèrent certains qui se gardèrent d’évoquer publiquement cette hypothèse, on l’y avait aidé ou poussé.