Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
Tous les yeux se tournèrent vers lui. Avec une solennité distraite, il fixait un point vague dans la direction d’Alfreda.
— « Attendez ! » fit Jacques.
— « Il y a la Russie ! » interrompit Richardley. « Et puis, il y a l’Allemagne ! Supposons un instant que l’Autriche attaque la Serbie ; et supposons — ce qui n’est pas certain, mais qui est dans les choses possibles — que la Russie intervienne. Une mobilisation russe, c’est aussitôt la mobilisation allemande, suivie automatiquement d’une mobilisation de la France. Tout leur beau système d’alliance jouerait de lui-même… Ce qui revient à dire qu’une guerre austro-serbe aurait chance de déclencher un conflit général. » Il regarda Jacques, et sourit : « Mais ça, mon vieux, l’Allemagne le sait mieux que nous. Donc, en laissant faire le gouvernement autrichien, l’Allemagne accepterait de courir le risque d’une guerre européenne ? Non ! Réfléchissez… Le risque est tel, que l’Allemagne empêchera l’Autriche d’agir. »
Les traits de Jacques s’étaient tendus.
— « Attendez ! » répéta-t-il. « C’est bien ça qui justifie le cri d’alarme d’Hosmer. Il y a de fortes présomptions pour croire que l’Allemagne a déjà donné son appui à l’Autriche. »
Meynestrel tressaillit. Il ne quittait pas Jacques des yeux.
— « Voilà », continua Jacques, « comment, d’après Hosmer, les choses se seraient passées… Il paraîtrait d’abord que, à Vienne, dans les premiers conseils qui ont suivi l’attentat, Berchtold aurait rencontré deux résistances : Tisza, le ministre de Hongrie, qui est un type prudent, hostile à la manière forte, — et l’empereur. Oui ; il paraît que François-Joseph hésitait à donner son consentement : il voulait d’abord savoir ce que penserait Guillaume II. Or, le Kaiser allait partir en croisière. Pas de temps à perdre pour l’atteindre. Aussi semble-t-il probable que Berchtold, entre le 4 et le 7 juillet, a trouvé moyen de consulter le Kaiser et son Chancelier, et d’obtenir le consentement de l’Allemagne. »
— « Suppositions… » spécifia Richardley.
— « Naturellement », reprit Jacques. « Mais ce qui donne du poids à ces suppositions, c’est ce qui s’est passé à Vienne depuis les cinq derniers jours. Réfléchissez. La semaine dernière, dans l’entourage même de Berchtold, on paraissait encore irrésolu ; on ne cachait pas que l’empereur — et même Berchtold — craignaient une opposition nette de l’Allemagne. Brusquement, le 7, tout change. Ce jour-là (c’était mardi dernier) un grand conseil de gouvernement, un réel conseil de guerre, a été réuni précipitamment. Comme si, tout à coup, on avait les mains libres… Sur ce qui s’est dit à ce conseil, le silence a été gardé quarante-huit heures. Mais, dès avant-hier, il y a eu des indiscrétions : trop de gens avaient été mis dans le secret, par suite des multiples instructions qui avaient été données à l’issue du conseil. D’ailleurs, Hosmer s’est créé à Vienne un merveilleux service de renseignements : Hosmer finit toujours par tout savoir !… À ce conseil, Berchtold a pris une attitude nouvelle : exactement comme s’il avait eu, dans sa poche, l’engagement formel que l’Allemagne soutiendrait à fond une expédition punitive contre la Serbie. Et, froidement, il a soumis à ses collègues un véritable plan de guerre, que Tisza seul a combattu. La preuve que le plan Berchtold est bien un plan de guerre, c’est que Tisza voulait amener ses collègues à se contenter d’une humiliation de la Serbie : il trouvait déjà beau de remporter cette éclatante victoire diplomatique. Or, il a eu tout le conseil contre lui ; et, finalement, il a cédé : il s’est rangé à l’avis général… Bien mieux : Hosmer affirme que, ce matin-là, les ministres ont cyniquement examiné s’il n’y avait pas lieu de décréter une mobilisation immédiate. Et, s’ils ne l’ont pas fait, c’est uniquement parce qu’ils ont trouvé plus habile, à l’égard des autres puissances, de ne se démasquer qu’au dernier moment… Ce qui est certain, c’est que le plan de Berchtold et de l’état-major a été adopté… Les détails de ce plan ? Évidemment, pas très faciles à connaître… Pourtant, on sait déjà des choses : par exemple, que des ordres ont été donnés pour commencer tous les préparatifs militaires qui peuvent se faire sans trop attirer l’attention ; et que, sur la frontière austro-serbe, les troupes de couverture sont tenues prêtes : en quelques heures, sous le premier prétexte, elles occuperont Belgrade ! » Il passa rapidement la main dans ses cheveux. « Et, pour finir, voici un propos qu’aurait tenu l’un des collaborateurs du chef d’état-major, du fameux Hötzendorf ; ce n’est peut-être qu’une forfanterie de vieille culotte de peau, mais qui en dit long sur l’état d’esprit des dirigeants autrichiens. Il aurait déclaré dans un cercle d’intimes : “L’Europe, un de ces matins, se réveillera devant le fait accompli.” »
XI
Jacques se tut ; et aussitôt les regards convergèrent sur le Pilote.
Il était immobile, les bras croisés, les pupilles brillantes et fixes.
Pendant une longue minute, tous demeurèrent muets. La même anxiété, le même désarroi surtout, bouleversaient leurs traits.
Enfin, Mithœrg rompit brutalement le silence :
— « Unglaublich[8] ! »
Il y eut une nouvelle pause.
Puis Richardley murmura :
— « Si vraiment l’Allemagne est derrière… ! »
Le Pilote tourna vers lui son œil perçant ; mais il ne paraissait pas voir. Ses lèvres se contractèrent, émirent un son inintelligible. Seule, Alfreda, qui ne le quittait pas des yeux, comprit :
— « Prématuré ! »
Elle frissonna et, d’instinct, s’appuya à l’épaule de Paterson.
L’Anglais enveloppa la jeune femme d’un regard rapide. Mais elle avait baissé la tête, et se dérobait à toute interrogation.
Elle eût été bien embarrassée, d’ailleurs, si Pat’ lui avait demandé d’expliquer ce frisson. Évidemment, c’était la première fois, ce soir, que la guerre, cessant pour elle d’être une abstraction, s’imposait à son imagination avec un tel relief, dans sa réalité sanglante. Mais ce n’était pas les révélations de Jacques qui l’avaient fait tressaillir : c’était le « Prématuré » de Meynestrel. Pourquoi ? La pensée ne pouvait pas la surprendre. Elle connaissait la conviction du Pilote : « La révolution ne peut sortir que d’une crise violente ; la guerre est, dans l’état présent de l’Europe, l’occasion la plus probable de cette crise ; mais, le cas échéant, le prolétariat, insuffisamment préparé, est inapte à transformer une guerre impérialiste en révolution. » Était-ce cela, justement, qui l’avait bouleversée : l’idée que, si vraiment le socialisme n’était pas prêt, une guerre ne serait rien d’autre qu’une hécatombe stérile ? Ou bien, était-ce le ton de ce « Prématuré » ? Mais ce ton, que pouvait-il lui apprendre ? N’était-elle pas faite, depuis longtemps, à l’insensibilité de son Pilote ? (Un jour qu’elle lui disait, étonnée malgré elle : « Tu es vis-à-vis de la guerre comme sont les chrétiens devant la mort : les yeux tellement fixés sur ce qui viendra après, qu’ils en oublient toutes les horreurs de l’agonie… », il avait ri : « Pour un médecin, petite fille, les douleurs de l’enfantement sont dans l’ordre des choses. ») Elle allait même — bien qu’elle en souffrît parfois — jusqu’à admirer ce détachement volontaire, obtenu par le dur et constant effort d’un être dont elle connaissait mieux que personne certaines faiblesses très humaines ; c’était comme une supériorité de plus. Et elle était toujours émue à la pensée que cette monstrueuse « déshumanisation » avait, à tout prendre, un mobile suprêmement humain : servir mieux l’humanité ; travailler mieux à la destruction de la société actuelle, pour l’avènement d’un monde meilleur… Pourquoi donc avait-elle frissonné ? Elle n’eût pas su le dire… Elle souleva ses longs cils, et son regard, glissant par-dessus Paterson, se posa sur Meynestrel avec une expression de confiance : « Patience », se dit-elle. « Il n’a encore rien dit. Il va parler. Et, de nouveau, tout sera clair, tout sera juste et bien ! »
8
« Incroyable ! »