Les mailles du réseau
- Автор: Стерлинг Брюс
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042558-4
- Переводчик: Jean Bonnefoy
- Жанр: Киберпанк
Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:
« Le régime de la Culture Grise n’hésite devant rien pour défendre et étendre son statu quo. La Culture Grise ne peut pas rivaliser équitablement avec la vigueur débridée de Singapour, avec sa libre concurrence. D’où leurs prétentions à dénigrer notre génie, notre audace. Nous vivons dans un monde de luddites, qui dilapident des milliards à préserver la nature sauvage et les jungles infâmes mais ne font rien pour développer les plus hautes aspirations de l’humanité.
« Bercé par les promesses vides de la sécurité, le monde hors de nos frontières est en train de s’assoupir.
« Terrible perspective. Pourtant, il y a un espoir. Car la Singapour d’aujourd’hui est vivante, et debout, comme jamais aucune autre société avant elle.
« Mes chers concitoyens… Singapour refusera dorénavant de se voir imposer un rôle mineur à la périphérie du monde. Notre cité des lions n’est l’arrière-cour de personne, n’est l’État fantoche de personne ! Nous sommes à l’ère de l’information et notre manque de territoire – réduit à une mince bande de terre arable – n’est plus un handicap. Dans un monde qui glisse dans un sommeil médiéval, notre Singapour est le centre potentiel d’une nouvelle Renaissance ! »
(La femme en pantalon extensible saisit la main de son mari.)
« Je me suis dressé devant vous aujourd’hui pour vous dire qu’une bataille s’annonce – un combat pour l’âme de la civilisation. Notre Singapour livrera cette bataille ! Et nous la gagnerons ! »
(Applaudissements frénétiques. Dans tout le stade, des hommes et des femmes – des cadres du parti, peut-être ? – se levèrent. Comprenant le signal, la foule se leva par vagues. Laura et Suvendra firent de même, ne voulant pas se faire remarquer. Les clameurs s’éteignirent et le stade retentit d’applaudissements cadencés.)
(« Quel sale type », marmonna Laura. Suvendra acquiesça, tout en faisant mine d’applaudir.)
« Mes chères concitoyennes, mes chers concitoyens », murmura le premier ministre. (La foule se rassit, comme une houle furieuse qui reflue.)
« Notre peuple n’a jamais été enclin à la suffisance. Nous autres Singapouriens n’avons jamais renoncé à notre sage tradition de service militaire généralisé. Aujourd’hui, nous recueillons les fruits de ce long sacrifice en temps et en efforts. Nos forces armées, d’effectif réduit mais supérieurement équipées, rivalisent désormais avec les meilleures armées du monde moderne. Depuis des années, nos adversaires nous menacent et déchaînent contre nous leur vindicte, mais ils n’osent pas se frotter à la forteresse qu’est Singapour. Ils savent pertinemment que nos Forces d’intervention rapide peuvent exercer, avec une efficacité et une précision chirurgicale, des représailles immédiates sur n’importe quel coin du globe !
« Aussi le combat auquel nous sommes confrontés sera-t-il subtil, sans délimitations nettes. Il va mettre à l’épreuve notre volonté, notre indépendance, nos traditions – notre survie même en tant que peuple.
« La première escarmouche a déjà eu lieu. Je fais allusion aux récentes atrocités terroristes commises contre l’île antillaise de la Grenade.
« Le gouvernement de la Grenade – le mot gouvernement est sans doute excessif… »
(Éclat de rire général pour détendre l’atmosphère.)
« La Grenade, donc, a prétendu publiquement que certains éléments à Singapour seraient responsables de cette attaque. J’ai convoqué le Parlement afin qu’il engage une enquête publique et complète sur cette affaire. À l’heure qu’il est, mes chères concitoyennes, mes chers concitoyens, je ne puis vous en dire plus. Je me garderai bien d’influer sur les conclusions de l’enquête, ou de mettre en danger des sources de renseignements vitales pour nous. Toutefois, je puis déjà vous dire que les ennemis de la Grenade ont pu se servir des canaux commerciaux de Singapour comme couverture.
« Si cela se révèle exact, je fais devant vous le serment que les responsables en paieront lourdement le prix. »
(Air de sincérité résolue. Laura scruta les visages dans la foule. Tous les spectateurs étaient assis sur la pointe des fesses et tous avaient ce même air sérieux, empreint d’un noble courroux.)
« Mes chères concitoyennes, mes chers concitoyens, nous autres, sur notre île, n’avons aucun grief contre le malheureux peuple de la Grenade. Par les voies diplomatiques, nous l’avons d’ailleurs contacté, pour lui offrir notre aide médicale et technique dans sa douloureuse épreuve.
« Ces témoignages de bonne volonté ont été repoussés. Paralysé par cette attaque cruelle, leur gouvernement est en pleine confusion et ses arguments sont aux limites du rationnel. Jusqu’à ce que la crise soit résolue, nous devons résister avec fermeté à toutes les formes de provocation. Nous devons être patients. Souvenons-nous que les Grenadins n’ont jamais été un peuple discipliné. Nous devons espérer que leur panique se dissipera quand ils auront retrouvé leurs esprits. »
(Kim desserra l’étreinte de ses phalanges blanchies contre les flancs de la tribune et leva la main pour écarter la mèche qui lui tombait dans les yeux. Il se tut quelques instants, agitant les doigts comme s’ils le démangeaient.)
« En attendant, toutefois, ils persistent à proférer des menaces belliqueuses. La Grenadie n’a pas su reconnaître notre fondamentale communauté d’intérêts. »
(Laura tiqua : « La Grenadie ? »)
« Toute attaque contre la souveraineté de la Grenadine est une menace potentielle contre la nôtre. Nous devons admettre la possibilité – la probabilité – d’une stratégie sous-jacente du diviser pour régner. À l’œuvre… dès aujourd’hui… »
(Kim détourna le regard de la caméra. Des gouttes de sueur s’étaient mises à perler sur son front poudré – sur l’écran géant, elles paraissaient aussi grosses que des ballons de foot. De longues secondes s’écoulèrent. De petites touches de murmures anxieux naquirent parmi la foule.)
« Aujourd’hui… demain… je vais déclarer l’état d’urgence… m’octroyant le pouvoir… exécutif. Nécessaire pour protéger nos concitoyens des risques possibles de subversion… d’attaque. Par les mondialistes gris, ou par les noirs. Les Gri-gredins. Les… les sales nègres ! »
(Kim dégringola presque de la tribune. Il regarda de nouveau sur sa gauche, comme pris de vertige, cherchant un appui. Quelqu’un, hors champ, murmura des paroles étouffées, d’une voix inquiète. Kim marmonna à haute voix.)
« Mais qu’est-ce que j’ai dit ? »
Il tira sur sa pochette, faisant tomber ses lunettes noires. Il s’épongea le front, le cou. Puis une convulsion soudaine le prit. Il tituba, bascula vers l’avant, agrippant sa tribune. Son visage se congestionna et il se mit à hurler dans les micros.
« Les chiens ont baisé Vienne ! Mes chers concitoyens-toyennes, j’ai… j’ai bien peur d’être au regret de vous dire que ces parias de chiens errants ont baisé l’Ayatollah ! Cause à mon cul ! Vous feriez mieux – d’aller tous chier sur le putain de lancement-laser du capitaine spatial… »
Cris horrifiés. Grondements et vociférations d’une foule affolée se levant comme un seul homme.
Kim s’affala et disparut derrière le podium.
Soudain, il se redressa, comme un pantin. Il ouvrit la bouche.