Peur sur Montmartre
- Автор: Rivière Maryse
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213693811
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Peur sur Montmartre». Краткое содержание книги:
Du monde de la rue à celui de l'édition, le passé trouble des victimes recèle bien des zones d'ombre. Et cette bande des quatre, ces honnêtes commerçants de la butte Montmartre, que dissimulent-ils derrière l'apparence d'une vie bien rangée ?
Meurtres rituels, machination, vengeance ? Les hommes de la brigade doivent se confronter à des situations inattendues.
Le jeune capitaine Escoffier devra accepter de faire face à ses propres démons pour dénouer l'enquête.
— Réfléchissez, Yann, vous ne pourrez pas aller très loin. Mes collègues connaissent votre goût pour ces carrières, ils ne tarderont pas à explorer celles-ci. C’est une question d’heures…
Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase, un bruit insolite résonna à leurs oreilles. Ils perçurent bientôt distinctement des bruits de pas qui se rapprochaient dans les galeries adjacentes. Les deux hommes se regardèrent sans prononcer une parole, puis Morlaix bondit vers le fond de la carrière avec la rapidité d’un feu follet.
— Yann ! cria Escoffier.
Les hommes de la brigade spécialisée arrivèrent au moment où Morlaix disparaissait. Ils brandirent des projecteurs sur Escoffier qui leur indiqua, de son bras valide, la direction prise par le fuyard. Des coups de feu éclatèrent, ce qui était la dernière chose à faire… Il y eut un grondement puis un bruit infernal, un bruit de fin du monde, retentit dans le souterrain. Le sol bougea, se déchira. Des policiers se plaquaient contre le mur tandis qu’un trou énorme se formait à quelques mètres d’eux, dans un mouvement d’aspiration. Une poussière épaisse les empêchait de voir au-delà d’une dizaine de centimètres. Des voix éructaient des ordres à peine perceptibles dans le vacarme. Des hommes criaient. Quand le nuage de poussière se dissipa, Escoffier distingua Morlaix suspendu dans le vide, agrippé à la roche ; leurs regards se croisèrent. Un craquement, un cri : Yann dévissa avant de disparaître dans le gouffre en hurlant. Son cri résonna indéfiniment dans la carrière et dans la tête du policier.
Damien eut l’impression que la terre se fendait encore et qu’il allait à son tour être aspiré par le monstre en colère. Les projecteurs s’éteignirent brusquement dans le tumulte. Tout est fini, songea-t-il. Des blocs de pierre se détachèrent, il fut assailli par une nuée de pierrailles qui s’abattaient sur lui.
Il ne sentait plus ses bras, d’ailleurs, son corps tout entier semblait en état d’apesanteur. Seule, sa tête fonctionnait encore. Il n’osait pas se réveiller de peur de réaliser que la vie s’était enfuie. Quelques bruits parvenaient à ses oreilles, qui s’amplifiaient progressivement à mesure que son cerveau émergeait du néant. Il n’était pas pressé. Était-ce cela la mort ? Cette impression de flottement, cette sensation de départ imminent… Et puis ces rêves étranges qui l’épuisaient, dont il ne comprenait pas le sens…
53
Damien Escoffier rêvait qu’il occupait un siège sur la troisième rangée d’un théâtre parisien, ce qui lui permettait de ne rien perdre du spectacle. Sur la scène, des danseurs masqués et des tambourinaires évoluaient en épousant le rythme binaire. Faisaient partie de la danse, les masques phacochère, girafe, crocodile, hyène, et le koun-miougou. Pour accentuer l’effet dramatique, un jeu de projecteurs accompagnait leurs pas, la lumière faisant partie intégrante de la mise en scène sobre, presque archaïque. Le maître des masques fit son entrée. Les tambours qui montaient en puissance, comme des cœurs qui s’affolent, annonçaient on ne sait quoi de violent, de puissant : la guerre ou peut-être la mort. La musique et les chants cessèrent. Dans les coulisses, on perçut des murmures et des bruissements. Un autre personnage jaillit du rideau et les tam-tams reprirent de plus belle : c’était le féticheur qui se mêlait aux masques, paré de ses amulettes et armé de sa canne sculptée. La lutte entre les protagonistes commença. Le féticheur brandit un couteau qu’il planta au-dessus du koun-miougou. Les tambours entamèrent une musique différente, saccadée, qui hésitait avant de trouver le rythme juste, de s’installer dans un son de plus en plus envoûtant. La salle fut saisie par une transe muette. Au son du tam-tam, le féticheur déploya sa robe de fibres, se hissa comme s’il voulait atteindre le ciel. Et la lutte reprit de plus belle. Tous les masques se regroupèrent derrière lui. Quand ils quittèrent la scène pour fuir en coulisse, vers la brousse, l’homme qui portait le masque du koun-miougou gisait sur les planches.
La salle reprit un souffle normal. Le spectacle, suivi dans un recueillement quasi religieux, répondait, pour chacun des spectateurs, à des questions intimement refoulées. Les lumières inondèrent la scène vide, un à un, les personnages vinrent saluer ; le public applaudit debout…
Quand il ouvrit les yeux, Damien rencontra le doux regard de Bérangère, posé sur lui.
— Tout va bien, dit-elle, en souriant. Tu es à l’hôpital.
Un rayon de soleil traversait la chambre aux murs blancs. Les idées se mettaient en place dans son cerveau, petit à petit, comme des bataillons rappelés à l’ordre par un chef autoritaire.
— J’ai fait un rêve bizarre, parvint-il à articuler.
— Tu sors du bloc opératoire, expliqua Bérangère. Tu es hors de danger.
Il tenta un mouvement, en fut empêché par le plâtre qui enserrait ses deux bras.
— Tes bras seuls ont été touchés, tout le reste est en parfait état, ajouta la jeune femme d’une voix qui en disait long sur la peur des dernières heures.
Une voix retentit dans la pièce :
— On peut dire que tu reviens de loin, fiston !
Escoffier sourit. La voix d’Arrosteguy qui se tenait debout, au pied du lit, le ramena définitivement dans le présent. Lui revinrent à l’esprit la traque de Morlaix dans les souterrains, leurs échanges, cette impression de fin du monde et la vision d’un homme englouti sous des tonnes de pierres.
— Et Morlaix ? demanda Damien.
— Il a été enseveli sous l’éboulement, répondit Bérangère. Saint-Hubert n’a pas autorisé les fouilles pour retrouver le corps, il craignait une autre catastrophe. Ils ont coulé du béton par-dessus pour consolider le sous-sol et calmer les riverains qui commençaient à s’inquiéter sérieusement. Morlaix repose sous une chape de plusieurs mètres de hauteur, à trente mètres de profondeur.
— À l’heure qu’il est, il passe l’oral devant saint Pierre et je ne donne pas cher de sa peau, fit Arrosteguy.
— Il ira griller en enfer, renchérit la jeune femme.
Damien regarda à tour de rôle Bérangère et le procédurier, heureux d’être entouré de ces deux êtres qui peut-être le comprenaient le mieux. Elle, le couvant des yeux, Arrosteguy dissimulant son émotion derrière un sourire faussement enjoué.
— Tu peux te vanter de nous avoir fichu une sacrée trouille. Quelle idée t’est passée par la tête ?
— Qu’est-il arrivé ?
— La planque de Morlaix était en fait une carrière qui en cachait une autre en dessous. Le secteur avait été mal remblayé. En piétinant la zone, vous avez accéléré le processus d’éboulement. Les tirs de la brigade d’intervention ont provoqué des fissures qui ont aggravé les choses. Quand tout s’est effondré, Morlaix a été aspiré vers le fond, des blocs de pierre l’ont recouvert en quelques secondes.
— On t’a retrouvé au bord du gouffre sous la pierraille, enchaîna Bérangère. Tu étais inconscient. D’après Saint-Hubert, nous avons évité une catastrophe de justesse. En dehors de toi, deux hommes de la brigade d’intervention ont été légèrement blessés.
Tout s’ordonnait dans son cerveau. Il distinguait parfaitement les bruits de l’hôpital de ceux plus lointains de la ville, deux mondes parmi tant d’autres qui s’emboîtaient dans sa conscience. Il était partagé entre plusieurs sentiments, le bonheur d’être vivant, sain et sauf, primant sur tous les autres. Ses vieux cauchemars n’avaient plus la même emprise sur lui, il se sentait libéré, paisible. C’était un peu comme s’il avait traversé le Styx. Cependant, un doute tapi au fond de lui, un sentiment d’inachevé, l’empêchait de laisser entièrement libre cours à la joie de sa renaissance. Il regarda ses amis et dit :