Peur sur Montmartre
- Автор: Rivière Maryse
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213693811
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Peur sur Montmartre». Краткое содержание книги:
Du monde de la rue à celui de l'édition, le passé trouble des victimes recèle bien des zones d'ombre. Et cette bande des quatre, ces honnêtes commerçants de la butte Montmartre, que dissimulent-ils derrière l'apparence d'une vie bien rangée ?
Meurtres rituels, machination, vengeance ? Les hommes de la brigade doivent se confronter à des situations inattendues.
Le jeune capitaine Escoffier devra accepter de faire face à ses propres démons pour dénouer l'enquête.
Damien Escoffier pensait que le mieux qu’il pouvait faire était d’accompagner cet homme dans son délire. Il hochait la tête de temps en temps pour montrer qu’il le comprenait, qu’il était avec lui. Morlaix paraissait satisfait mais le policier redoutait l’instant où son interlocuteur prendrait conscience de son jeu.
— Tu ne dis toujours rien, ça ne fait rien, le meilleur arrive, sois patient, fit l’assistant du libraire.
Un bruit lointain, à peine audible, parvint jusqu’à eux, mais Morlaix donna l’impression de n’avoir rien entendu. Escoffier espérait que quelqu’un fût à sa recherche : c’était improbable puisqu’il n’avait confié ses intentions à personne, pas même à Bérangère. Discrètement, il scrutait le fond de la cave où les blocs de plâtre s’entassaient de manière anarchique. Il ne vit rien et le bruit ne se reproduisit plus.
— J’ai tout prévu dans les moindres détails. J’ai tué Nadine Pascoli et fait en sorte qu’un autre crime vienne perturber les enquêteurs. Le koun-miougou corsait l’affaire comme je l’espérais, et donnait à mon geste une dimension ésotérique. Et c’est là que tu interviens… Dès que tu as commencé à tourner autour du Point-Virgule, j’ai su que tu étais un fouineur. Sentenac, avec sa manie de décortiquer les noms, a fini de m’éclairer sur ton compte. Damien Escoffier, ce n’est pas un nom qui court les rues, j’ai vite fait le rapprochement entre l’ex-étudiant en droit et le flic que tu étais devenu. J’ai surtout compris que le koun- miougou résonnait de manière particulière dans ta tête. Tu avais le regard d’un homme traqué, tu étais obsédé par une idée fixe. Ce n’était pas difficile de comprendre que tu n’étais pas entièrement à ton aise dans ta fonction. Être pisté par un type comme toi n’était pas pour me déplaire, ça pimentait les choses.
Morlaix s’arrêta de parler et partit d’un grand éclat de rire :
— Escoffier, le grand justicier, celui qui tranche et qui tue, avoue que ça ne s’invente pas.
Le policier se recroquevilla sur sa blessure, car la douleur s’intensifiait. Morlaix continuait, déconnecté de la réalité :
— Je jubilais, les choses s’emberlificotaient au-delà de mes espérances, elles se répondaient à mon insu. Le jeu devenait de plus en plus passionnant. Je me demandais combien de temps je parviendrais à donner le change dans cette partie d’échecs grandeur nature.
Brusquement, Morlaix redevint pondéré et reprit son ancien visage, celui que le capitaine Escoffier lui avait toujours connu à la librairie.
— Tu souffres beaucoup ? Je vais te mettre le bras en écharpe pour soulager la douleur. Désolé, mais il faudra prendre ton mal en patience. Je ne vais pas m’éterniser ici très longtemps, je dois t’abandonner dans ce superbe sarcophage. Tu n’auras qu’à prier pour que quelqu’un vienne te chercher.
Un long silence se fit au milieu des pierres, après que Morlaix eut terminé le bandage, puis il délira de nouveau :
— Il me fallait d’autres victimes pour multiplier les pistes, tu comprends ? La petite Laurette est morte parce qu’elle se trouvait au mauvais endroit, au mauvais moment. Je savais que vous n’alliez pas tarder à apprendre l’existence de Nicolas, le fils de Nadine Pascoli. Ce n’était pas compliqué de manigancer un crime qui le rendrait coupable à vos yeux. J’étais au courant de tout par les indiscrétions des amis de Thibault Lavigne, c’était comme si on me présentait les choses sur un plateau. Le grain de sable, c’était la statuette volée, elle ne faisait pas partie de mon scénario. Toi et tes collègues vous n’arrêtiez plus de rôder autour du Point-Virgule à cause de ce maudit fétiche à clous. Et puis Lulu m’a reconnu, et tu as eu de plus en plus de doutes à mon sujet. Pour faire diversion, j’ai tué la fille de la boîte de nuit…
Il planta ses yeux dans ceux de Damien et déclara d’une voix mielleuse :
— Au fond, c’est de ta faute, si elle est morte…
Morlaix venait de prononcer à haute voix les mots terribles que Damien Escoffier se répétait intérieurement depuis des années. Ces mots qui lui brûlaient le cœur au point de l’empêcher de vivre. Chaque cadavre de jeune fille lui rappelait celui de Cécile. Oui, s’il n’avait pas retardé son voyage, s’il n’avait pas pensé d’abord à lui, Cécile ne serait pas morte, Cécile vivrait encore… Martin ne lui aurait jamais ôté la vie. Il s’arc-bouta, suffoqua. Le salaud frappe là où ça fait mal, se dit-il, à bout de forces.
— C’est devenu jubilatoire, quand tu as découvert que je m’intéressais au sous-sol de Montmartre. Je t’ai mené par le bout du nez à partir de ce jour-là. C’était drôle de te voir cogiter, hésiter, douter de toi-même. Je savais que tu finirais par percer mon secret, mais je te le répète, je t’attendais plus tôt. J’avais découvert l’existence des carrières en travaillant sur ma monographie. Il m’a fallu six mois pour trouver une ouverture, forcer le passage et préparer cette planque.
Ni l’un ni l’autre n’étaient capables de mesurer le déploiement de forces qui s’organisait en surface, la pierre ne laissant passer aucun bruit, la vie ne pénétrant pas dans le souterrain. Morlaix se leva, fit quelques pas et déclara en écartant les bras :
— Ici, c’est mon royaume !
Il se tut un long moment avant de se diriger dans un recoin, l’air soucieux tout à coup. À l’aide d’un pic, il se mit à sonder le sol et le plafond, absorbé dans ses réflexions, apparemment lucide. Il s’empara d’une pioche.
— Que se passe-t-il ? risqua Escoffier.
— Je me demande si nous ne sommes pas sur un ciel de carrière.
— C’est-à-dire ?
— Il est possible qu’il y ait une carrière plus profonde sous nos pieds. L’effondrement de tout à l’heure me paraît suspect, j’aimerais en avoir le cœur net. Nous avons peut-être déclenché quelque chose en marchant dans le secteur.
Le policier se demanda si l’assistant de Lavigne n’était pas aux prises avec une nouvelle obsession. Il observait son manège de loin, sentant ses paupières s’alourdir et ses membres devenir de plus en plus lourds. Il finit par s’endormir, bercé par le bruit régulier de l’outil au contact de la pierre.
À son réveil, tout était calme. Yann fumait, assis en tailleur sur son matelas. Escoffier ne bougeait pas de peur de raviver la douleur. Il regardait l’homme qui le tenait prisonnier, ne pouvant pas s’empêcher de s’interroger sur l’origine du cataclysme qui avait fait basculer Morlaix dans la folie, le transformant en tueur. Depuis qu’il exerçait son métier, l’univers du crime lui était apparu dans toute son horreur, de l’acte passionnel au plus barbare, au plus odieux. Morlaix n’entrait dans aucune catégorie. C’était un assassin, pourtant tout en lui paraissait ordinaire, rien n’indiquait qu’à certains moments cet homme banal se transformait en un monstre de la race de Jack l’éventreur, s’en prenant à des SDF et des femmes sans défense. Ce pervers au visage d’ange dépassait tout ce qu’il avait vu dans le genre monstrueux. Le mystère de la psychologie humaine ne cessait de le surprendre, de l’inquiéter parfois, quand le spectacle devenait insoutenable. De nouveau, le visage de Cécile morte s’imposa à lui, il trembla de tous ses membres.
— Tu es réveillé ? fit Morlaix.
Le policier ne répondit pas, perturbé par un flot de pensées tristes et désordonnées.
— Je ne vais pas rester ici, je te préviens. Dans une heure ou deux, quand la nuit sera tombée, je partirai en cavale.