Peur sur Montmartre
- Автор: Rivière Maryse
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213693811
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Peur sur Montmartre». Краткое содержание книги:
Du monde de la rue à celui de l'édition, le passé trouble des victimes recèle bien des zones d'ombre. Et cette bande des quatre, ces honnêtes commerçants de la butte Montmartre, que dissimulent-ils derrière l'apparence d'une vie bien rangée ?
Meurtres rituels, machination, vengeance ? Les hommes de la brigade doivent se confronter à des situations inattendues.
Le jeune capitaine Escoffier devra accepter de faire face à ses propres démons pour dénouer l'enquête.
Escoffier trébuchait sur des pierres le long d’une galerie étroite, au ciel conforté par d’imposantes chevilles en bois, placées par les carriers deux siècles auparavant. Ce n’est pas sérieux, se dit-il, je ferais mieux de remettre cette visite à plus tard. S’il m’arrivait quelque chose, personne n’aurait l’idée de venir me chercher ici… Il continuait néanmoins, happé par le mystère. Des parois, grossièrement travaillées, offraient un décor silencieux et irréel. En surface, les gens circulaient déjà, se bousculaient, s’activaient, ignorant qu’ils marchaient sur un univers endormi mais grandiose. Tout n’a pas été remblayé, pensa Damien, la preuve ! Il avançait lentement, attentif aux bruits dont l’écho le renseignait sur la profondeur et la hauteur du boyau. Il se remémora la photo que l’ingénieur lui avait montrée dans son bureau. Cette galerie avait probablement servi de chemin d’exploitation desservant une ancienne entrée en cavage. Il déboucha sur un espace plus vaste. Médusé par ce qu’il voyait, il s’adossa à un tas de pierres, promena sa lampe autour de lui et admira les formes sculpturales du gypse. Devant ses yeux ébahis, la matière, dont le cœur battait lentement, affichait une noble indifférence. Au premier plan, des piliers s’élançaient et se croisaient en ogives. D’épais madriers consolidaient le ciel. Un mur de briques percé de trous avait abrité un four à plâtre. La carrière, remblayée à l’explosif, était fermée de tous côtés. Derrière ces murs, d’autres galeries menaient quelque part, vers le bas ou le haut de la butte, mais aucun passage n’était accessible. Morlaix avait raison, les cavités ne correspondent plus entre elles, elles sont isolées. Il imaginait ce qu’avait été ce lieu, avant les travaux de remblayage : une cathédrale souterraine, un théâtre fantastique, le royaume d’une fantasmagorie gigantesque.
Ughetti interrompit Yves Saint-Hubert en plein élan :
— Où voulez-vous en venir, monsieur Saint-Hubert ?
L’ingénieur eut un moment d’hésitation.
— J’ai réfléchi à la suggestion de votre collègue qui m’a rendu visite, hier. Il a dû vous expliquer…
Le commissaire rongeait son frein, car Escoffier n’avait toujours pas donné signe de vie.
— … Eh bien, les vides souterrains évoluent à notre insu, il est très difficile de tout contrôler. Un effondrement est toujours possible, particulièrement dans le 18e arrondissement qui nous a déjà causé pas mal de frayeurs. La butte bouge en permanence, souvent de manière imperceptible. Voilà… Après le départ de votre collègue, j’ai personnellement entrepris des recherches dans les récents rapports.
— Et alors, qu’avez-vous trouvé ?
— Il existe bien deux zones présentant de faibles signes d’affaissement dans le quartier des Abbesses, l’un derrière l’église Saint-Jean, l’autre un peu plus haut, à la hauteur d’un fontis remblayé en 1889, sous la rue Ravignan.
— Qu’appelez-vous « fontis » ?
— Il s’agit d’un vide en forme de cloche, plus ou moins élevé, qui apparaît après l’effondrement d’un ciel de carrière. Celui-ci a été comblé, comme je vous l’expliquais mais nous envisagions de creuser de nouveaux puits et d’y introduire du béton, par sécurité. Un particulier s’était plaint de la présence de fissures dans sa cave. Depuis la nouvelle loi, chaque propriétaire est responsable de son sous-sol, et nous sommes régulièrement sollicités pour effectuer des sondages.
L’ingénieur débitait son savoir devant un auditoire grave et sceptique.
— Que peut-on déduire de tout ça ? s’enquit Pichot, soucieux d’efficacité.
— Il est tout à fait possible qu’une galerie soit apparue après l’effondrement d’un fontis non recensé à ce jour, ouvrant sur une carrière mal remblayée. Nous ne savons pas avec précision ce qui se trame derrière chaque paroi. Le monde souterrain n’est pas mort, il se meut en fonction des vibrations de toute sorte en surface, des sources qui réapparaissent sournoisement en profondeur, d’éboulements sous-jacents. Si un filet d’eau prend naissance, l’équilibre est rompu, le gypse se dissout. Dès lors, les fondations imposant au mince ruisseau un nouveau trajet, des carrières, difficilement décelables, peuvent très bien reparaître.
Arrosteguy intervint :
— Un homme audacieux, qui aurait connaissance de ces phénomènes, pourrait-il se cacher dans une cavité ?
À cette question pertinente, les petits lacs bleus sous le front de l’ingénieur se figèrent :
— C’est précisément ce que je suis venu vous expliquer, messieurs.
Bérangère et Arrosteguy échangèrent un regard angoissé, habités par la même inquiétude au sujet de Damien : tous les deux le connaissaient suffisamment pour savoir à quoi s’en tenir.
— Monsieur Saint-Hubert, fit Arrosteguy, combien de temps vous faut-il pour entreprendre des investigations en sous-sol ?
Ughetti fixa son procédurier, le regard interrogateur.
— Nous pouvons vérifier toutes les entrées en quelques heures, affirma l’ingénieur.
— Notre collègue a disparu depuis hier soir, renchérit nerveusement Bérangère, nous craignons qu’il ait commencé les recherches sans attendre votre accord, et sans nous en informer qui plus est…
— Mais, ce serait de la folie ! s’exclama Saint-Hubert.
Le commissaire Ughetti prit un air navré :
— Il faut tirer cette affaire au clair. Pichot, alertez la brigade des carrières, prévenez le groupe d’intervention, nous risquons d’avoir besoin d’eux, qu’ils se tiennent prêts à agir. Quant à vous, Saint-Hubert, ameutez vos techniciens et embarquez vos cartes avec vous. Nous commençons les recherches dès maintenant.
— C’est parti pour une descente aux enfers ! marmonna Girodeau.
Plusieurs voitures, actionnant Klaxon et gyrophare, traversèrent Paris en direction de Montmartre. À cette heure du jour, la lumière triomphait, le soleil éclairait l’imposante pièce montée de la basilique du Sacré-Cœur qui jouait à cache-cache derrière les blocs d’immeubles, pour mieux reparaître au détour d’une rue.
Saint-Hubert divisa les intervenants en deux groupes qui inspecteraient les puits de service les uns après les autres, méthodiquement. Les techniciens se mirent à l’œuvre, avec le calme des professionnels que plus rien n’étonne. L’ingénieur avait écarté les zones des anciennes carrières à ciel ouvert, dont le remblayage ne permettait pas d’envisager la naissance de galeries ; il restait les entrées de cavage, nombreuses, qui avaient encerclé la butte, à l’époque des carriers. Ughetti avait installé son QG sur la place des Abbesses, dans un café. Les membres de la brigade allaient et venaient pour tuer le temps… Et toujours pas de nouvelles de Damien Escoffier. Bérangère se rongeait les sangs. L’inquiétude du procédurier s’était muée en colère, il n’arrêtait pas de jurer. L’ingénieur venait régulièrement rendre des comptes. En fin de matinée, engoncé dans un gilet jaune, coiffé d’un casque armé d’une lampe frontale, il entra dans le café :
— Nous n’avons rien trouvé, annonça-t-il. Il y a bien quelques fissures ici ou là mais rien d’alarmant. Le seul affaissement sérieux que nous enregistrons se trouve sous l’église Saint-Jean, et il n’existe pas de galerie à cet endroit. Je vous l’avais bien dit, à force de consolidation, cette zone est devenue quasiment compacte.
— Avez-vous tout exploré ? demanda Pichot.
— Non, il reste les accès près du funiculaire, ainsi qu’un puits de service dans le tunnel du métro. Cet après-midi, nous chercherons dans les jardins qui montent vers le Sacré-Cœur, il y a eu plusieurs alertes dans ce secteur par le passé.