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Couleurs de l'incendie

Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:

Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
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— C’est bien vu, sourit Dupré.

Ce môme a la tête sur les épaules. Avec Mauricette, il va être en pays de connaissance.

« Pour l’argent, maman dit que, pourvu que ça ne soit pas excessif, elle a ce qu’il faut. »

— Elle a raison, c’est une question qui devrait s’arranger.

Paul hoche la tête, oui, cette question l’a pas mal turlupiné, mais sa mère a dit qu’on trouverait les sous. N’importe comment, mais on trouverait. « Si ça reste raisonnable ! » a-t-elle ajouté.

Bonne nouvelle.

« Pour le lieu, poursuit Paul, j’hésite sur ce qui conviendrait le mieux. » Il a l’air confus, son écriture devient plus fébrile. « En fait, je ne sais pas très bien comment ça se passe. »

Il regarde M. Dupré et se reprend :

« Je veux dire… concrètement. »

Il rougit de son ignorance.

— Il n’est pas nécessaire que ça soit très grand, Paul. Ce qu’il faut, c’est y être bien, tu dois te sentir en sécurité. Je crois avoir trouvé ce qu’il faut.

Le visage de Paul s’éclaire.

— C… c’est v… vrai ?

— Je crois.

Ils se sourient. Tout se passe bien. Il est adorable, ce môme, ça fait plaisir de lui faire plaisir.

« Maintenant, pour la bonne personne, je pense mettre une annonce dans le journal. Genre… »

Il se tourne pour attraper son cahier.

— Oh, ça ne sera pas nécessaire, Paul, j’ai sans doute ce qu’il te faut.

— Aaaah… oui ?

Il en est baba, le petit Paul. Il éclate de rire. C’est de la joie pure. Il écrit sur son ardoise, tout à son excitation :

« Si vous avez le lieu pour le laboratoire, que maman a l’argent pour se lancer et que vous connaissez un pharmacien compétent…, ça peut aller très vite alors, non ? »

M. Dupré sourit à son tour. Un peu jaune.

— Oui… Normalement… Mais enfin, le mieux serait quand même que tu m’expliques tout ça de nouveau… Je veux dire… avec tes mots à toi.

Paul est d’accord. Il a très envie de détailler son projet :

« Alors voilà, mon idée, c’est de créer un laboratoire pharmaceutique… »

31

C’était un hôtel particulier, rue de la Tour, à l’angle de la rue de Passy, un immeuble cossu que rien ne distinguait de ses voisins, les domestiques pressaient le pas sur les trottoirs. L’annonce était parue dans Le Temps, c’est Paul qui l’avait repérée.

— Ma… man…

Il avait écrit : « C’est curieux, non ? »

— Qu’est-ce qui est curieux, mon trésor ?

« L’argument publicitaire. »

C’était son truc, il mettait de l’opéra en toile de fond et passait son temps à lire les annonces, à détailler les textes promotionnels, à analyser les slogans.

« Quand tu lis ça et que tu te demandes ce qu’ils ont à vendre, qu’est-ce que tu réponds ? »

Madeleine avait ébouriffé les cheveux de Paul, tu es un malin, toi.

L’annonce ne donnait pas l’adresse, juste un numéro de téléphone. Une voix de femme, un très léger accent.

— Et… c’est de la part de madame…?

— Joubert. Léonce Joubert.

— Où peut-on vous joindre ?

On ne vous répondait pas directement, puis on vous téléphonait chez vous, façon discrète de vérifier votre identité. Trois jours s’étaient écoulés quand Léonce avait appelé Madeleine :

— Ils m’ont donné un numéro. J’ai fait comme vous m’avez dit.

— Parfait, je vous écoute…

— M. Renault. Passy 27–43.

On lui avait aussitôt passé un monsieur, voix onctueuse, chaude, presque caressante, une voix de cinéma.

— Renaud, avec un d, pas comme les automobiles…

Pour le rendez-vous, elle avait emprunté à Léonce un tailleur en velours côtelé, un peu difficile à enfiler.

— Mais n… non, t… u es t… t… très belle, ma… man.

Il était gentil, Paul, mais on voyait qu’il n’avait pas à serrer la ceinture à boucle de métal. Bon, le principal était qu’elle pouvait passer pour Mme Joubert.

M. Renaud avait quinze ans de plus que sa voix et un physique d’employé de préfecture. Pour un banquier, c’était bien décevant. Son crâne brillait comme une boule d’escalier. Il était charmé par sa visiteuse, mais c’était son métier d’être ravi de vous rencontrer.

On avait servi du thé dans son bureau qui était en fait un salon avec canapé, fauteuils, table basse.

M. Renaud comprenait tout à fait que M. Joubert ne puisse pas se déplacer en personne. Il envoyait son épouse qui avait posé sur le guéridon une belle carte de visite en relief avec des lettres en capitales anglaises.

— Quelle triste fin pour cette banque Péricourt…

Il avait l’air sincèrement contrarié. Pour un banquier, la faillite d’un établissement de crédit, c’est comme un deuil familial.

— En revanche, cette Renaissance française, quelle belle initiative… Et cet Atelier aéronautique, quelle ambitieuse entreprise !

— Pourtant, les temps sont difficiles…

Oui, il lisait les journaux. Qu’une pareille affaire puisse se trouver en difficulté, il le vivait comme une cruauté insupportable.

— Justement, monsieur Renaud, c’est la raison de ma venue.

Il ferma douloureusement les yeux, un long moment, il comprenait.

— Au cas où les choses tourneraient… au désavantage de monsieur votre mari, il ne souhaite pas que l’État…

Il se reprit, affolé par son audace :

— Attention ! Loin de moi l’idée de critiquer votre gouvernement !

Madeleine répondit par un signe, ne vous excusez pas, on sait à quoi s’en tenir.

La cérémonie mondaine venait de s’achever, on s’était flairé, on s’était compris, on partageait les mêmes valeurs. À la veille d’une déconfiture, M. Joubert cherchait à planquer de l’argent avant que le fisc ne le lui barbote, M. Renaud était là pour supprimer ce genre d’obstacle.

Dans sa seule et discrète annonce, l’Union bancaire de Winterthour garantissait à ses futurs clients que les comptes individuels restaient « parfaitement discrets », rien de nouveau sous le soleil, le secret bancaire suisse avait acquis une réputation quasiment planétaire. Elle assurait également qu’un représentant se rendait régulièrement à Paris et ailleurs en France pour « rencontrer ses clients » et « rester au plus près de leurs préoccupations ». C’est ce qui avait attiré l’attention de Paul.

Pour percevoir les intérêts de votre argent placé dans une banque suisse, il fallait aller en Suisse. Et en revenir, avec les risques que cela comportait. On avait arrêté, ces dernières années, des voyageurs qui avaient été contraints d’ouvrir leurs valises et de s’expliquer sur leurs petites affaires, c’était très déplaisant.

L’Union bancaire de Winterthour était un établissement extrêmement serviable. Elle vous dispensait des fatigues du voyage et vous apportait votre argent à domicile. C’était le rôle du « représentant à l’écoute de ses clients ». Vous donniez vos titres, l’agent de la banque encaissait pour vous les bénéfices et vous rapportait tout cela chez vous en monnaie sonnante et trébuchante, le fisc n’y voyait rien.

— Nous avons un système… tout à fait nouveau. De notre invention.

M. Renaud n’était pas un homme hanté par une grande haine de soi, mais la satisfaction, cette fois, débordait. Madeleine ne posa pas de questions, elle attendit sereinement.

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