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Les Mille Et Une Nuits Tome III

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Les Mille Et Une Nuits Tome III
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HISTOIRE DE SIDI NOUMAN.

«Commandeur des croyants, continua Sidi Nouman, je ne parle pas à Votre Majesté de ma naissance, elle n’est pas d’un assez grand éclat pour mériter qu’elle y fasse attention. Pour ce qui est des biens de la fortune, mes ancêtres, par leur bonne économie, m’en ont laissé autant que j’en pouvais souhaiter pour vivre en honnête homme, sans ambition et sans être à charge à personne.

«Avec ces avantages, la seule chose que je pouvais désirer pour rendre mon bonheur accompli était de trouver une femme aimable qui eût toute ma tendresse, et qui, en m’aimant véritablement, voulut bien le partager avec moi. Mais il n’a pas plu à Dieu de me l’accorder: au contraire, il m’en a donné une qui, dès le lendemain de mes noces, a commencé d’exercer ma patience d’une manière qui ne peut être concevable qu’à ceux qui auraient été exposés à une pareille épreuve.

«Comme la coutume veut que nos mariages se fassent sans voir et sans connaître celles que nous devons épouser, Votre Majesté n’ignore pas qu’un mari n’a pas lieu de se plaindre quand il trouve que la femme qui lui est échue n’est pas laide à donner de l’horreur, qu’elle n’est pas contrefaite, et que les bonnes mœurs, le bon esprit et la bonne conduite corrigent quelque légère imperfection du corps qu’elle pourrait avoir.

«La première fois que je vis ma femme le visage découvert, après qu’on l’eut amenée chez moi avec les cérémonies ordinaires, je me réjouis de voir qu’on ne m’avait pas trompé dans le rapport qu’on m’avait fait de sa beauté: je la trouvai à mon gré, et elle me plut.

«Le lendemain de nos noces, on nous servit un dîner de plusieurs mets. Je me rendis où la table était mise, et comme je n’y vis pas ma femme, je la fis appeler. Après m’avoir fait attendre longtemps, elle arriva. Je dissimulai mon impatience et nous nous mîmes à table. Je commençai par le riz, que je pris avec une cuiller comme à l’ordinaire.

«Ma femme, au contraire, au lieu de se servir de cuiller comme tout le monde fait, tira d’un étui qu’elle avait dans sa poche une espèce de cure-oreille avec lequel elle commença de prendre le riz et de le porter à sa bouche grain à grain, car il ne pouvait pas en tenir davantage.

«Surpris de cette manière de manger: «Amine, lui dis-je, car c’était son nom, avez-vous appris dans votre famille à manger le riz de la sorte? Le faites-vous ainsi parce que vous êtes une petite mangeuse, ou bien voulez-vous en compter les grains afin de n’en pas manger plus une fois que l’autre? Si vous en usez ainsi par épargne et pour m’apprendre à ne pas être prodigue, vous n’avez rien à craindre de ce côté-là, et je puis vous assurer que nous ne nous ruinerons jamais par cet endroit-là. Nous avons, par la grâce de Dieu, de quoi vivre aisément sans nous priver du nécessaire. Ne vous contraignez pas, ma chère Amine, et mangez comme vous me voyez manger.» L’air affable avec lequel je lui faisais ces remontrances semblait devoir m’attirer quelque réponse obligeante; mais, sans me dire un seul mot, elle continua toujours à manger de la même manière, et afin de me faire plus de peine, elle ne mangea plus de riz que de loin en loin, et, au lieu de manger des autres mets avec moi, elle se contenta de porter à sa bouche de temps en temps un peu de pain émietté, à peu près autant qu’un moineau en eût pu prendre.

«Son opiniâtreté me scandalisa; je m’imaginai néanmoins, pour lui faire plaisir et pour l’excuser, qu’elle n’était pas accoutumée à manger avec des hommes, encore moins avec un mari, devant qui on lui avait peut-être enseigné qu’elle devait avoir une retenue qu’elle poussait trop loin par simplicité. Je crus aussi qu’elle pouvait avoir déjeuné, ou, si elle ne l’avait pas fait, qu’elle se réservait à manger seule et en liberté. Ces considérations m’empêchèrent de lui rien dire davantage qui pût l’effaroucher, ou de lui donner aucune marque de mécontentement. Après le dîner, je la quittai avec le même air que si elle ne m’eût pas donné sujet d’être mal satisfait de ses manières extraordinaires, et je la laissai seule.

«Le soir au souper ce fut la même chose. Le lendemain et toutes les fois que nous mangions ensemble, elle se comportait de la même manière. Je voyais bien qu’il n’était pas possible qu’une femme pût vivre du peu de nourriture qu’elle prenait, et qu’il y avait là-dessous quelque mystère qui m’était inconnu. Cela me fit prendre le parti de dissimuler. Je fis semblant de ne pas faire attention à ses actions, dans l’espérance qu’avec le temps elle s’accoutumerait à vivre avec moi comme je le souhaitais. Mais mon espérance était vaine, et je ne fus pas longtemps à en être convaincu.

«Une nuit qu’Amine me croyait fort endormi, elle se leva tout doucement, et je remarquai qu’elle s’habillait avec de grandes précautions pour ne pas faire de bruit, de crainte de m’éveiller. Je ne pouvais comprendre à quel dessein elle troublait ainsi son repos, et la curiosité de savoir ce qu’elle voulait devenir me fit feindre un profond sommeil. Elle acheva de s’habiller, et un moment après elle sortit de la chambre sans faire le moindre bruit.

«Dans l’instant qu’elle fut sortie, je me levai en jetant ma robe sur mes épaules; j’eus le temps d’apercevoir par une fenêtre qui donnait sur la cour, qu’elle ouvrait la porte de la rue et qu’elle sortit.

«Je courus aussitôt à la porte qu’elle avait laissée entr’ouverte, et, à la faveur du clair de la lune, je la suivis jusqu’à ce que je la vis entrer dans un cimetière qui était voisin de notre maison. Alors je gagnai le bout d’un mur qui se terminait au cimetière, et après m’être précautionné pour ne pas être vu, j’aperçus Amine avec une goule.

«Votre Majesté n’ignore pas que les goules de l’un et de l’autre sexe sont des démons errant dans les campagnes. Ils habitent d’ordinaire les bâtiments ruinés, d’où ils se jettent par surprise sur les passants, qu’ils tuent et dont ils mangent la chair. Au défaut des passants, ils vont la nuit dans les cimetières se repaître de celle des morts qu’ils déterrent.

«Je fus dans une surprise épouvantable lorsque je vis ma femme avec cette goule. Elles déterrèrent un mort qu’on avait enterré le même jour, et la goule en coupa des morceaux de chair à plusieurs reprises, qu’elles mangèrent ensemble, assises sur le bord de la fosse. Elles s’entretenaient fort tranquillement en faisant un repas si cruel et si inhumain; mais j’étais trop éloigné, et il ne me fut pas possible de rien comprendre de leur entretien, qui devait être aussi étrange que leur repas, dont le souvenir me fait encore frém ir.

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