Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
Son amour était grand, mais il avait l’ombrageux orgueil des enfants de son âge.
– Y pensez-vous madame? objecta-t-il, la duchesse de Chaves en ce lieu!
– J’y pense, répondit-elle; je le veux, ne me refusez pas. Je suis gaie, j’ai le cœur gonflé par je ne sais quel espoir. Je vous le répète, il y a aujourd’hui quelque chose de bon dans l’air!
Et comme Hector hésitait encore, elle ajouta:
– À votre tour ne vous moquez pas de moi. Cette somnambule m’a dit des choses qui m’ont frappée. Je ne croyais pas tout cela hier… mais enfin qui sait?… Si la somnambule retrouve le petit bracelet, comme elle affirme en être capable, pourquoi ne retrouverait-elle pas l’enfant?
Hector ne résista plus. Ils traversèrent les pelouses du Ranelagh et prirent la grande rue de Passy.
Le soleil inclinait déjà vers l’horizon, quand ils franchirent le pont qui mène à l’esplanade. Comme ils ne pouvaient pénétrer dans la fête avec leurs chevaux, ils prirent l’avenue latérale et gagnèrent la rue Saint-Dominique-du-Gros-Caillou pour confier leurs montures à un garçon marchand de vin, puis ils redescendirent à pied sur l’esplanade.
Ce n’était pas jour de grande recette; il y avait, néanmoins, comme c’est la coutume, bon nombre d’amateurs autour de certaines baraques, tandis que d’autres restaient dans la plus complète solitude.
Au centre de la fête, parmi les établissements les plus conséquents, pour employer le style de notre ami Échalot, le théâtre de mademoiselle Saphir dressait orgueilleusement sa façade orientale, ornée des plus audacieuses peintures qui fussent jamais sorties des fameux ateliers Cœur-d’Acier.
On voyait là tout ce qui se peut voir en fait de prestiges, illusions, tours d’adresse et de force, bêtes sauvages, phénomènes athlétiques et autres attractions.
Au premier plan du principal tableau, mademoiselle Saphir, en costume de Sylphide, avec des ailes de papillon, se tenait sur la pointe d’un seul pied en équilibre au milieu d’une corde tendue. Jugez si ce malheureux Hector avait ses raisons pour s’opposer au caprice de madame de Chaves!
Saphir, son jeune amour, le rêve de ses vingt ans, caricaturée par le prodigieux pinceau de monsieur Gondrequin-Militaire, le seul peintre qui ait dépassé la gloire de Raphaël, selon l’opinion de messieurs les artistes en foire.
Monsieur Baruque, son émule, seconde étoile de l’atelier Cœur-d’Acier, avait peint sur le même tableau et à divers plans, avec cet inimitable talent qui se passe à la fois du dessin et de la couleur, le jongleur indien, la panthère africaine sautant à travers un cerceau, un Auriol chinois dansant sur des bouteilles, et le combat d’un serpent de mer contre un crocodile de la Polynésie; dans un coin, Saladin avalait encore des sabres, tandis que madame Canada se faisait casser des silex sur l’abdomen non loin du Christ crucifié entre les deux larrons. À l’horizon, par-dessous la corde de mademoiselle Saphir, on apercevait une chasse au tigre dans les jungles du Bengale, tandis que, sur la droite, l’empereur Napoléon III rentrait dans sa bonne ville de Paris après la paix de Villafranca.
Dans les nuages, à droite, un médaillon, coupé en deux, représentait d’un côté la prise de Pékin, de l’autre des scènes de la tour de Nesle – à gauche, dans les nuages aussi, un pareil cartouche offrait aux regards des amateurs une messe de minuit à Saint-Pierre de Rome et l’incendie de la Villette.
Cela paraîtra invraisemblable, mais il y avait encore dans ce même tableau une femme à barbe, entourée de gendarmes et de membres de l’Académie des sciences qui lui venaient au nombril, un jeune homme portant sa tête au milieu de l’estomac, un taureau ballottant un Espagnol au bout de ses cornes, et une vierge cataleptique, qui se soutenait horizontalement dans le vide, retenue seulement à un clou à crochet par l’extrémité de son petit doigt.
Il n’y a que l’atelier Cœur-d’Acier, dont nous avons écrit ailleurs la grande et véridique histoire, pour produire ainsi des tableaux dont chaque pouce carré a son intérêt et son utilité. Cela ne coûte pas plus cher qu’ailleurs. Messieurs Baruque et Gondrequin-Militaire se chargent en outre de remettre des pièces aux vieux tableaux d’église, détériorés par les voyages ou le temps.
Tout était en mouvement sur l’estrade du théâtre de mademoiselle Saphir. Échalot, en paillasse, tenait le porte-voix, et madame Canada, coiffée d’une perruque d’étoupe toute neuve, battait la caisse. Mais, à part l’excellent couple, le bossu Poquet, dit Atlas, et le géant Cologne, jouant l’un du tambour, l’autre de la clarinette, le personnel de l’ancien Théâtre Français et Hydraulique s’était magnifiquement transformé.
Il n’y avait pas moins de six musiciens à l’orchestre, trois habillés en lanciers polonais, trois habillés en Turcs.
Il y avait quatre demoiselles portant des costumes d’odalisques, un pitre déguisé en marquis et cinq ou six premiers sujets dont chacun avait dans sa spécialité une réputation plus qu’européenne.
En outre, deux tam-tams de grande taille grinçaient avec rage, tandis qu’une petite machine à vapeur poussait des sifflements, à faire saigner les oreilles.
C’était complet. Cela rejetait dans l’ombre les plus éclatantes illustrations de la foire: la famille Cocherie et l’épique Laroche, dont les établissements voisins semblaient de vulgaires cabanes auprès du palais Canada.
Au moment où le comte Hector et sa compagne traversaient la foule, Échalot annonçait dans son porte-voix que la grande représentation de mademoiselle Saphir allait commencer.
– Quoique légèrement indisposée, ajoutait-il, elle n’a pas besoin de l’indulgence du public.
Hector avait le rouge au front, et des gouttelettes de sueur tombaient le long de ses tempes.
Il avait fait en vérité tout ce qu’il avait pu pour s’opposer à la fantaisie de sa compagne, proposant de revenir le soir et quand, au moins, madame de Chaves aurait pu quitter ce costume d’amazone qui faisait d’elle le point de mire de tous les regards.
Mais la belle duchesse s’était montrée inflexible. Elle avait répété ce mot qui, pour les femmes, remplace toute explication: «Je le veux!»
Madame la duchesse de Chaves était pour le moins aussi émue que son cavalier qui sentait frémir son bras.
La foule s’engouffrait dans la baraque en vogue avec un entrain merveilleux, au son d’une musique impossible.
Madame de Chaves cherchait à entraîner Hector qui ne résistait plus, opposant seulement à l’impatience de sa compagne la force d’inertie. Une véritable cohue les séparait encore de l’estrade.
Le reste de la place était à peu près désert; l’établissement Canada monopolisait littéralement le succès.
À une cinquantaine de pas de là, dans un autre rang de baraques plus pauvres, une baraque, la plus misérable de toutes, s’élevait formée de quelques planches mal jointes qui chancelaient.
Cette baraque n’avait point de tableau; elle portait seulement une enseigne écrite au cirage et qui disait: «Grands exercices de Claude Morin, dernier avaleur de sabres.»
Un pauvre diable mal vêtu et dont la figure amaigrie disparaissait presque sous la masse énorme de ses cheveux crépus était assis par terre devant cette cabane la tête entre ses deux genoux.
Il jetait un regard mélancolique sur le victorieux établissement des Canada qui lui faisait face.