La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
– Comment ça s’est passé ?
– Comme s’il n’y avait jamais eu de problème entre nous, on s’est beaucoup parlé, j’ai été heureuse de retourner en France, de revoir ma famille et mes amis, mais j’avais hâte de revenir. J’ai regretté qu’on n’y soit pas ensemble. J’ai téléphoné à la mère Moraz, elle a toujours nos affaires.
– On ira les chercher dès que possible, je te le promets.
Plusieurs groupes s’affrontaient au sein du Conseil des femmes tchécoslovaques, la réforme du Code civil cristallisait les affrontements entre une minorité de conservatrices et une majorité de progressistes qui souhaitaient en finir avec la domination masculine et exigeaient l’exclusion des minoritaires. Tereza et Christine n’étaient pas les dernières à participer aux commissions et aux assemblées et espéraient, comme leurs camarades, se débarrasser de celles qui s’opposaient à l’avènement de la femme communiste.
En septembre 49, quand Milada Horáková, chef de file des minoritaires, fut arrêtée, ce fut un soulagement. Avec elle, douze complices qui préparaient un complot furent démasqués par la police. La loi fut votée en décembre : elle supprimait le statut du chef de famille, l’homme perdait sa position décisionnaire au sein du couple, le contrôle du mari sur sa femme était supprimé, le divorce par consentement mutuel pour mésentente profonde et permanente était adopté.
Une victoire immense contre les réactionnaires.
En mars 50, Christine eut peur d’être de nouveau enceinte. Elle ne comprenait pas son corps indiscipliné. Helena était un accident de la nature. Christine tergiversa deux mois avant de consulter un médecin. Ce dernier lui confirma ses craintes.
– C’est les mystères de la vie, répétait-il, il n’y a pas d’explication.
Elle aurait quarante ans dans quatre mois, il lui conseilla de se ménager et d’éviter les longues répétitions. Christine hésitait à le garder, elle se trouvait vieille et pensait qu’elle avait mieux à faire que de pouponner encore. Elle avait une semaine pour se décider, après il serait trop tard. Elle l’annonça à Joseph le soir même. Quand elle vit son regard et son sourire, elle lui dit qu’elle aussi était infiniment heureuse. Il comprit qu’elle n’était pas emballée et lui promit qu’il serait plus présent, ils auraient une belle vie.
– Avec deux enfants, on formera une vraie famille.
Elle refusa deux propositions, toujours des rôles secondaires, et décida de se consacrer entièrement à l’adaptation de son Phèdre, en plan depuis trois ans. George lui avait promis son aide pour le monter. Elle se heurtait à un obstacle insurmontable : elle pouvait traduire, rendre les idées et les sentiments, mais la musicalité de Racine lui échappait, même en forçant les rimes ou avec des vers bancals. Elle passa des heures à travailler avec Tereza ou Joseph, Pavel s’y mit aussi, il avait été poète en ses jeunes années, il aurait pu être comédien, il déclamait avec talent. Mais en tchèque il n’y avait aucune mélodie, jamais rien de sublime. Ils reconnurent l’impossibilité de retrouver cette harmonie mais elle s’acharna.
Le procès de Milada Horáková et de ses acolytes commença fin mai 1950. Des milliers de Tchèques écrivirent au tribunal pour faire part de l’horreur que ces crimes de conspiration et de trahison leur inspiraient et pour exiger un châtiment exemplaire. Huit jours plus tard, le verdict tombait : quatre condamnations à mort, quatre à perpétuité et quatre à des peines d’au moins vingt ans. La justice du peuple triomphait. Christine trouva cette sanction monstrueuse et absurde, il n’y avait ni preuve, ni aveu ; leurs fautes ne méritaient pas la mort, une peine de prison tout au plus. D’après Joseph, c’était un signal envoyé aux ennemis du régime, leur enjoignant de cesser leurs manœuvres. Plusieurs comédiens pensaient que c’était une mise en scène du régime qui voulait se donner le beau rôle. Les voisins, les amis, personne ne pouvait imaginer que dans ce pays on exécutât la mère célibataire d’une adolescente de seize ans, une femme qui n’avait commis d’autre crime que de s’opposer au Parti. Les uns et les autres étaient convaincus que la grâce interviendrait. Des milliers de télégrammes affluèrent du monde entier pour réclamer l’indulgence. Churchill, Eleanor Roosevelt, Einstein, Chaplin et bien d’autres supplièrent le président Gottwald de faire preuve de clémence et de générosité.
Le 27 juin 1950, Milada Horáková et ses trois complices furent pendus.
Christine fut horrifiée. Un frisson de dégoût et d’amertume honteuse. Elle se précipita pour vomir. Elle avait mal au cœur, sa grossesse devint un cauchemar. Autour d’elle, personne ne protestait, ne réagissait, on disait – et Joseph le premier : « Après tout, si elle a été condamnée, c’est qu’elle était gravement fautive. Dans notre pays, on ne pendait pas les innocents. »
C’était une rengaine.
Un jour, Christine se réveilla et se rendit à l’évidence. Il était probable, certain même, que Milada Horáková était coupable, puisqu’elle avait été condamnée et pendue.
Ce n’était pas possible autrement.
Le 16 décembre 1950, Martin arriva. Une semaine en avance. Sa naissance fut difficile, douloureuse et épuisante. La sage-femme appela le médecin à la rescousse. Jamais personne n’avait entendu une femme hurler comme Christine. Ses cris résonnaient dans l’hôpital et pétrifiaient d’effroi. Comment pouvait-on souffrir autant ? Ils pensèrent : son cœur ne résistera pas. Les veines de ses tempes se gonflaient, devenaient noires, ses yeux l’abandonnaient. Christine vécut huit heures en enfer. À l’instant où le docteur se disait qu’il devait sauver la mère, Martin surgit d’un coup et sans crier, dans un flot de sang. On le crut mort, son cœur ne battait plus, il fallut le réanimer, il était aussi harassé que sa mère.
Christine mit des mois à se remettre. Quelque chose en elle avait l’air cassé, on ne savait pas quoi. Quand on lui demandait comment elle se sentait, elle répondait : « Vide. » Elle passait des heures à se coiffer avec sa brosse, lissant ses cheveux qui tombaient sur ses épaules. Sa mère écrivit trois fois, Christine lisait la lettre, la laissait tomber sur le sol, ne lui répondait pas. Tereza venait la chercher pour se promener avec les enfants, elle préparait son fameux gâteau au miel et aux amandes. Christine en grignotait à peine quelques miettes. Ils finissaient par sortir sans elle. George vint la voir à deux reprises mais elle ne s’intéressait plus ni au théâtre ni à ses potins. Elle avait renoncé à Phèdre, restait des heures sur le canapé les yeux dans le vague, laissait ses cigarettes se consumer. Helena ne la quittait plus, jouait près d’elle avec une poupée sans faire de bruit. La nourrice s’occupait de Martin et de la maison. Joseph rentrait plus tôt, il voulait qu’elle sorte, respire le bon air, marche un moment.
– Je suis si fatiguée, Joseph.
Il insistait, pas question de se laisser aller. Quel que soit le temps, ils partaient tous les quatre vers le château, il prenait Martin dans ses bras, Helena par la main. Ils faisaient un tour d’une bonne heure. Christine retrouvait des couleurs, et au dîner, elle devait manger deux tranches de rôti, pour son bien.
Chaque jour, une mauvaise nouvelle. Un voisin ou une connaissance était arrêté. Des enseignants, des ouvriers, des agriculteurs, des fonctionnaires, des gens croisés mille fois. Ils n’avaient pourtant pas l’air de conspirateurs. On se disait : elle, ce n’est pas croyable, lui non plus, ce ne sont pas des agents ennemis, pas eux. Pourtant, ils avouaient leur participation à la machination capitaliste. Derrière le masque de l’innocence se dissimulaient des traîtres diaboliques, ils reconnaissaient leur culpabilité, c’étaient des êtres abjects, ils tentaient d’empêcher le pays de construire le socialisme. On vivait une guerre intérieure. Il fallait les éliminer, purger l’administration et les entreprises, empêcher la propagation de ces idées nocives. Purger pour retrouver un corps sain.