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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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Les éloges du Pilote étaient rares, et tous, sauf Bœhm, en furent surpris. Alfreda changea brusquement d’avis, et considéra l’Autrichien avec plus d’attention.

— « Maintenant », reprit Meynestrel, en regardant Jacques et en se renversant un peu en arrière, « voyons ce que dit Hosmer, et quels sont les faits nouveaux. »

— « Faits nouveaux ? », commença Jacques. « À vrai dire, non… Pas encore… Indices… »

Il redressa le buste, d’un mouvement rapide qui fit disparaître son front dans l’ombre ; la lueur jaune de la lampe éclairait le bas du visage, la mâchoire saillante, la grande bouche aux plis soucieux :

— « Indices graves, et qui laissent prévoir, à brève échéance peut-être, les faits nouveaux… Je résume : Du côté serbe, exaspération profonde, populaire, à la suite de ces brimades répétées contre les aspirations nationales… Du côté russe, tendance manifeste à soutenir les revendications des Slaves ; — cela est si vrai, que, dès l’assassinat de l’Archiduc, le gouvernement russe, entièrement dominé par les influences de l’état-major et des castes nationalistes, a laissé dire par ses ambassadeurs qu’il se poserait résolument en protecteur de la Serbie. Hosmer l’a su par des renseignements venus de Londres… Du côté autrichien, mortification cuisante des sphères gouvernementales, à la suite du dernier échec, et graves inquiétudes sur l’avenir. Comme dit Hosmer, c’est avec cette charge explosive de haines, de rancunes, d’appétits, que nous glissons maintenant dans l’inconnu… L’inconnu, il commence au coup de théâtre du 28 juin : le guet-apens de Sarajevo… Sarajevo, ville bosniaque… Sarajevo, où, après six ans d’annexion autrichienne, la population est restée fidèle à la Serbie… Hosmer, lui, n’est pas éloigné de croire que certains dirigeants officiels de la Serbie ont aidé, plus ou moins directement, à préparer l’attentat. Mais c’est difficile à prouver… Pour le gouvernement autrichien, ce meurtre, qui soulève l’indignation de l’opinion européenne, se présente aussitôt comme une occasion inespérée. Prendre la Serbie en faute ! Lui régler son compte, une fois pour toutes ! Relever le prestige de l’Autriche, et, du même coup, boucler, sans délai, cette nouvelle Ligue balkanique qui doit assurer l’hégémonie autrichienne dans l’Europe centrale ! Il faut reconnaître que, pour des hommes d’État, c’est assez tentant ! Aussi, à Vienne, les dirigeants n’hésitent pas. On improvise aussitôt un programme d’action.

« Le premier point, c’est d’établir la complicité de la Serbie dans l’attentat. Vienne ordonne sur-le-champ une enquête officielle à Belgrade et dans tout le royaume serbe. Il faut, coûte que coûte, des preuves. Cependant, jusqu’ici, ce premier point du programme paraît avoir fait fiasco. À peine si l’on a pu trouver quelques noms d’officiers serbes mêlés au mouvement anti-autrichien de la Bosnie. Malgré les ordres pressants qu’ils ont reçus, les enquêteurs n’ont pu conclure à la culpabilité du gouvernement serbe. Naturellement, leur rapport a été étouffé. On l’a soigneusement caché aux journalistes. Hosmer a pu s’en procurer les conclusions. Elles sont là », ajouta-t-il, en posant la main sur la grosse enveloppe restée sur la table, et dont la lampe éclairait les cachets rouges.

Le regard songeur de Meynestrel se fixa un instant sur l’enveloppe, et revint à Jacques, qui continuait :

— « Qu’a fait le gouvernement autrichien ? Il a passé outre. Ce qui suffirait à prouver qu’il poursuit un but secret. Il a laissé croire, il a laissé imprimer, que la complicité de la Serbie était un fait acquis. La presse officielle n’a pas cessé de triturer l’opinion. L’assassinat était d’ailleurs facile à exploiter. Mithœrg et Bœhm pourront vous le dire : là-bas, la personne de l’héritier était sacrée aux yeux du peuple. À l’heure actuelle, pas un Autrichien, pas un Hongrois, qui ne soit convaincu que le meurtre de Sarajevo est le résultat d’une conjuration encouragée par le gouvernement serbe, et peut-être par le gouvernement russe, pour protester contre l’annexion de la Bosnie ; pas un, qui ne se sente offensé, et qui ne souhaite une vengeance. C’est bien ce qu’on voulait en haut lieu. Dès le lendemain de l’attentat, on a tout fait pour exaspérer cet amour-propre national ! »

— « Qui, on ? » questionna Meynestrel.

— « Les hommes au pouvoir. Principalement le ministre des Affaires étrangères, Berchtold. »

Bœhm intervint :

— « Berchtold ! » fit-il, avec une grimace significative. « Pour comprendre, il faut avoir connaissance comme nous de l’ambitieux monsieur ! Pensez : par l’écrasage de la Serbie, il deviendrait le Bismarck de l’Œsterreich ! Deux fois déjà, il a cru réussir. Deux fois, l’occasion lui a coulé des mains. Cette fois, il sent que les chances sont bonnes. Il ne faut pas les laisser couler ! »

— « Mais, Berchtold, ce n’est tout de même pas l’Autriche », objecta Richardley.

Il tendait vers Bœhm son nez pointu, et souriait. Dans ses moindres intonations, on sentait cette sécurité intérieure, totale, que confère aux êtres jeunes la possession d’une doctrine cohérente, d’une certitude.

— « Ach ! » répliqua Bœhm, « il a toute l’Autriche dans son sac ! En premier, l’état-major, et aussi l’empereur… »

Richardley secoua la tête :

— « François-Joseph ? On a du mal à croire ça… Quel âge a-t-il ? »

— « Il est de quatre-vingt-quatre ans vieux », dit Bœhm.

— « Un bonhomme de quatre-vingts et des ! Qui a déjà sur le dos deux guerres malheureuses ? Et qui accepterait, de gaieté de cœur, à la fin de son règne… »

— « Mais », s’écria Mithœrg, « il sent très bien que la monarchie, elle est menacée mortellement ! Malgré l’âge, l’empereur n’est pas vraiment certain qu’il aura encore sa couronne sur la tête pour aller au cercueil ! »

Jacques se leva :

— « L’Autriche, Richardley, se débat dans des difficultés intérieures effroyables… N’oublie pas ça… C’est une nation composée de huit ou neuf nationalités disparates, rivales. Et l’autorité centrale s’affaiblit de jour en jour. La désagrégation est presque fatale. Tous ces paquets juxtaposés, ces Serbes, ces Roumains, ces Italiens, qui se trouvent de force incorporés à l’Empire, ils sont en effervescence, ils n’attendent qu’une heure favorable pour secouer le joug !… Je reviens de là-bas. Dans les milieux politiques, à droite aussi bien qu’à gauche, on déclare couramment qu’il n’y a qu’une solution pour éviter le démembrement : la guerre ! C’est l’avis de Berchtold et de sa clique. C’est naturellement l’avis des généraux ! »

— « Voilà huit ans », dit Bœhm, « nous avons comme chef de l’état-major, le général Conrad von Hötzendorf… Le damné du parti militaire… L’ennemi le plus méchant des Slaves… Depuis huit ans, il pousse ouvertement pour la guerre ! »

Richardley ne semblait pas convaincu. Les bras croisés, l’œil brillant, — trop brillant — il regardait successivement ceux qui parlaient, avec le même air de pénétration et d’incrédulité suffisante.

Jacques cessa de s’adresser à lui, et, se retournant vers Meynestrel, il se rassit.

— « Donc », reprit-il, « pour les dirigeants de là-bas, une guerre préventive sauverait l’Empire. Finie, la division des partis ! Finies, les rouspétances des nationaux dissidents ! La guerre rendrait à l’Autriche sa prospérité économique ; elle lui assurerait tout ce marché des Balkans que les Slaves cherchent à accaparer… Et, comme ils se font forts de pouvoir, en deux ou trois semaines, contraindre militairement la Serbie à capituler, quels risques courent-ils ? »

— « C’est à voir ! » coupa Meynestrel.

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