Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
Alors elle se tourna pour que la main de Jacques pût aller et venir plus aisément sur son corps, qu'il sentait libre sous la robe.
— « Prions ensemble pour maman Fruhling », balbutia-t-elle.
Il n'eut aucune envie de sourire ; il n'était pas éloigné de croire qu'il priait, tant il y avait de ferveur dans ses caresses.
Tout à coup, elle se dégagea, avec une sorte de gémissement ; il crut avoir heurté son doigt malade, ou bien qu'elle fuyait. Mais elle n'avait fait qu'un pas pour éteindre la lumière, et revenait vers lui. Il entendit contre son oreille : « Liebling ! » puis il sentit une bouche glissante chercher une seconde fois sa bouche, des doigts fébriles fouiller ses vêtements…
Un nouveau roulement de tonnerre l'éveilla ; la pluie crépitait sur les dalles de la cour. Lisbeth… Où était-elle ? Nuit noire. Jacques était seul sur le canapé en désordre. Il eut l'intention de se lever, d'aller à sa recherche ; il ébaucha même le geste de se dresser sur un coude ; mais il ne put lutter contre son sommeil, et retomba sur les coussins.
Il faisait grand jour lorsque enfin il ouvrit les yeux.
Il aperçut tout d'abord la théière sur la table ; puis sa veste, à terre, en tapon. Alors il se souvint ; il se leva. Et une irrésistible envie le prit aussitôt de quitter ce qui lui restait de vêtements, et de laver à grande eau ses membres moites. La fraîcheur du tub lui parut un baptême. Encore ruisselant, il se mit à aller et venir par la chambre, cambrant les reins, palpant ses jambes nerveuses, sa peau fraîche, avec un total oubli de ce que pouvait lui rappeler de honteux cette complaisante adoration de sa nudité. La glace lui offrit sa svelte image, et pour la première fois depuis bien longtemps, il contempla, sans trouble aucun, les particularités de son corps. Au souvenir de ses égarements, il eut même un haussement d'épaules, suivi d'un sourire indulgent. « Des bêtises de gosse », songea-t-il ; ce chapitre-là lui semblait définitivement clos, comme si des forces longtemps méconnues, longtemps déviées, eussent enfin trouvé leur véritable carrière. Sans réfléchir précisément à ce qui s'était passé cette nuit, sans même penser à Lisbeth, il se sentait le cœur joyeux, l'âme et la chair purifiées. Ce n'était pas qu'il eût le sentiment d'avoir découvert quelque chose, mais plutôt celui d'avoir recouvré un ancien état d'équilibre : comme un convalescent, que réjouit mais n'étonne en rien le retour de la santé.
Toujours nu, il se glissa dans le vestibule et entrebâilla la porte d'entrée. Il crut distinguer, dans l'ombre de la loge, Lisbeth agenouillée sous ses voiles, comme la veille au soir. Des hommes, sur des échelles, tendaient de noir la porte cochère. Il se rappela que l'enterrement avait lieu à neuf heures, et s'habilla en hâte, comme pour une fête. Ce matin-là, toute action lui était une joie.
Il achevait de remettre sa chambre en ordre, lorsque M. Thibault, revenu exprès de Maisons-Laffitte, vint le prendre.
Il suivit le convoi aux côtés de son père. À l'église, il défila parmi les autres, parmi tous ces gens qui ne savaient pas, et serra la main de Lisbeth, sans grande émotion, avec un certain sentiment de supériorité familière.
Toute la journée la loge fut vide. Jacques attendait d'un instant à l'autre le retour de Lisbeth, sans formuler consciemment le désir qui couvait sous cette impatience.
À quatre heures, on sonna, il courut ouvrir : son professeur de latin ! Il avait oublié qu'il avait répétition ce jour-là.
Il suivait distraitement l'explication d'Horace, lorsqu'on sonna de nouveau. Cette fois, c'était elle. Elle aperçut, dès le seuil, la porte de la chambre ouverte, et le dos du professeur courbé sur la table. Quelques secondes, l'un devant l'autre, ils s'interrogèrent des yeux. Jacques ne soupçonnait guère qu'elle venait lui faire ses adieux, qu'elle repartait par le train de six heures. Elle n'osa rien dire, mais elle eut un léger frisson ; ses paupières battirent, elle leva son doigt malade jusqu'à sa bouche, puis, de tout près, comme si déjà le train l'emportait pour toujours, elle lui jeta un baiser bref, et s'enfuit.
Le répétiteur reprit la phrase interrompue :
— « Purpurarum usus équivaut à purpura quâ utuntur. Sentez-vous la nuance ? »
Jacques souriait, comme s'il eût senti la nuance. Il songeait que Lisbeth allait lui revenir tout à l'heure ; il revoyait, dans l'ombre du vestibule, son visage sous le voile levé, et ce baiser qu'elle avait comme arraché de ses lèvres pour lui, avec son doigt enveloppé de linge.
— « Continuez », dit le professeur.