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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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Alors elle se tourna pour que la main de Jacques pût aller et venir plus aisément sur son corps, qu'il sentait libre sous la robe.

— « Prions ensemble pour maman Fruhling », balbutia-t-elle.

Il n'eut aucune envie de sourire ; il n'était pas éloigné de croire qu'il priait, tant il y avait de ferveur dans ses caresses.

Tout à coup, elle se dégagea, avec une sorte de gémissement ; il crut avoir heurté son doigt malade, ou bien qu'elle fuyait. Mais elle n'avait fait qu'un pas pour éteindre la lumière, et revenait vers lui. Il entendit contre son oreille : « Liebling ! » puis il sentit une bouche glissante chercher une seconde fois sa bouche, des doigts fébriles fouiller ses vêtements…

Un nouveau roulement de tonnerre l'éveilla ; la pluie crépitait sur les dalles de la cour. Lisbeth… Où était-elle ? Nuit noire. Jacques était seul sur le canapé en désordre. Il eut l'intention de se lever, d'aller à sa recherche ; il ébaucha même le geste de se dresser sur un coude ; mais il ne put lutter contre son sommeil, et retomba sur les coussins.

Il faisait grand jour lorsque enfin il ouvrit les yeux.

Il aperçut tout d'abord la théière sur la table ; puis sa veste, à terre, en tapon. Alors il se souvint ; il se leva. Et une irrésistible envie le prit aussitôt de quitter ce qui lui restait de vêtements, et de laver à grande eau ses membres moites. La fraîcheur du tub lui parut un baptême. Encore ruisselant, il se mit à aller et venir par la chambre, cambrant les reins, palpant ses jambes nerveuses, sa peau fraîche, avec un total oubli de ce que pouvait lui rappeler de honteux cette complaisante adoration de sa nudité. La glace lui offrit sa svelte image, et pour la première fois depuis bien longtemps, il contempla, sans trouble aucun, les particularités de son corps. Au souvenir de ses égarements, il eut même un haussement d'épaules, suivi d'un sourire indulgent. « Des bêtises de gosse », songea-t-il ; ce chapitre-là lui semblait définitivement clos, comme si des forces longtemps méconnues, longtemps déviées, eussent enfin trouvé leur véritable carrière. Sans réfléchir précisément à ce qui s'était passé cette nuit, sans même penser à Lisbeth, il se sentait le cœur joyeux, l'âme et la chair purifiées. Ce n'était pas qu'il eût le sentiment d'avoir découvert quelque chose, mais plutôt celui d'avoir recouvré un ancien état d'équilibre : comme un convalescent, que réjouit mais n'étonne en rien le retour de la santé.

Toujours nu, il se glissa dans le vestibule et entrebâilla la porte d'entrée. Il crut distinguer, dans l'ombre de la loge, Lisbeth agenouillée sous ses voiles, comme la veille au soir. Des hommes, sur des échelles, tendaient de noir la porte cochère. Il se rappela que l'enterrement avait lieu à neuf heures, et s'habilla en hâte, comme pour une fête. Ce matin-là, toute action lui était une joie.

Il achevait de remettre sa chambre en ordre, lorsque M. Thibault, revenu exprès de Maisons-Laffitte, vint le prendre.

Il suivit le convoi aux côtés de son père. À l'église, il défila parmi les autres, parmi tous ces gens qui ne savaient pas, et serra la main de Lisbeth, sans grande émotion, avec un certain sentiment de supériorité familière.

Toute la journée la loge fut vide. Jacques attendait d'un instant à l'autre le retour de Lisbeth, sans formuler consciemment le désir qui couvait sous cette impatience.

À quatre heures, on sonna, il courut ouvrir : son professeur de latin ! Il avait oublié qu'il avait répétition ce jour-là.

Il suivait distraitement l'explication d'Horace, lorsqu'on sonna de nouveau. Cette fois, c'était elle. Elle aperçut, dès le seuil, la porte de la chambre ouverte, et le dos du professeur courbé sur la table. Quelques secondes, l'un devant l'autre, ils s'interrogèrent des yeux. Jacques ne soupçonnait guère qu'elle venait lui faire ses adieux, qu'elle repartait par le train de six heures. Elle n'osa rien dire, mais elle eut un léger frisson ; ses paupières battirent, elle leva son doigt malade jusqu'à sa bouche, puis, de tout près, comme si déjà le train l'emportait pour toujours, elle lui jeta un baiser bref, et s'enfuit.

Le répétiteur reprit la phrase interrompue :

— « Purpurarum usus équivaut à purpura quâ utuntur. Sentez-vous la nuance ? »

Jacques souriait, comme s'il eût senti la nuance. Il songeait que Lisbeth allait lui revenir tout à l'heure ; il revoyait, dans l'ombre du vestibule, son visage sous le voile levé, et ce baiser qu'elle avait comme arraché de ses lèvres pour lui, avec son doigt enveloppé de linge.

— « Continuez », dit le professeur.

1921.

LA BELLE SAISON

(1923)

I

LES deux frères longeaient la grille du Luxembourg. La demie de cinq heures venait de sonner à l'horloge du Sénat.

— « Tu t'énerves », dit Antoine, que, depuis un instant, le pas accéléré de Jacques fatiguait. « Quelle chaleur ! Ça va finir par de l'orage. »

Jacques ralentit l'allure et souleva son chapeau qui lui serrait les tempes.

— « M'énerver ? Non, pas du tout. Au contraire. Tu ne me crois pas ? Je suis même étonné de mon calme. Voici deux nuits que je dors d'un sommeil de plomb. Au point que, le matin, j'en suis fourbu. Très calme, je t'assure. Et tu aurais dû t'épargner cette course : tu as tant d'autres choses à faire ! D'autant mieux que Daniel y sera. Oui, crois-tu ? Il est revenu de Cabourg exprès, ce matin. Il vient de téléphoner pour savoir l'heure de l'affichage. Ah, pour ces choses-là, il est d'une gentillesse… Battaincourt aussi doit venir. Tu vois que je ne serai pas seul. » Il tira sa montre : « Enfin, dans une demi-heure… »

« Ce qu'il est nerveux », pensait Antoine. « Et moi aussi, un peu. Pourtant, puisque Favery affirme qu'il est sur la liste. » Il écartait, comme il avait toujours fait pour lui, toute hypothèse d'échec. Il jeta vers son cadet un coup d'œil paternel, et fredonna, la bouche close : « Dans mon cœur… Dans mon cœur… Ah, je ne peux plus me débarrasser de cette mélodie que la petite Olga chantonnait ce matin. C'est de Duparc, je crois. Pourvu qu'elle n'oublie pas de rappeler à Belin la ponction du sept. Dans mon cœur na-na-na… »

« Et si je suis reçu », se demandait Jacques, « est-ce que j'en serai vraiment, vraiment heureux ? Pas autant qu'eux », se dit-il, songeant à Antoine et à son père.

— « Tu sais », fit-il, mû par un souvenir, « la dernière fois que j'ai été dîner à Maisons-Laffitte ? Je venais de finir les oraux, j'avais les nerfs en pelote. Alors, à table, voilà père qui me lance, avec son air, tu sais : “Et qu'est-ce que nous ferons de toi, si tu n'es pas reçu ?” »

Il s'interrompit : un autre souvenir se jetait à la traverse. Il songea : « Comme je suis nerveux, ce soir. » Il sourit et prit son frère par le bras :

— « Non, Antoine, ce n'est pas ça qui est extraordinaire. C'est le lendemain. Le lendemain de ce soir-là… Il faut absolument que je te raconte… Père m'avait chargé, puisque j'étais libre, d'aller pour lui à l'enterrement de M. Crespin. Tu te rappelles ? C'est là qu'il s'est passé une chose tout à fait incompréhensible. Je me trouvais en avance ; il pleuvait ; je suis entré dans l'église. Il faut dire que j'étais très agacé de perdre ma matinée ; mais, quand même, tu vas voir, ça n'explique pas… Donc, j'entre, et je me place dans un rang vide. Voilà qu'un abbé vient se mettre près de moi. Remarque qu'un grand nombre de chaises restaient libres ; et pourtant cet abbé vient se coller juste à côté de moi. Tout jeune, un séminariste sûrement, bien rasé, sentant le propre, l'eau dentifrice ; mais des gants noirs exaspérants ; et surtout un parapluie, un gros parapluie à manche noir qui puait le chien mouillé. Ne ris pas, Antoine, tu vas voir. Je ne pouvais plus penser à autre chose qu'à ce prêtre. Il suivait l'office en remuant les lèvres, le nez dans son bouquin. Bon. Bon. Mais à l'élévation, au lieu de se servir du prie-Dieu qui était devant lui — j'aurais encore compris ça — non, le voilà qui s'agenouille par terre, et qui se prosterne sur les dalles. Moi, au contraire, j'étais resté debout. Alors, en se relevant, il m'a aperçu, il a rencontré mon regard, et, ma foi, il a peut-être trouvé quelque chose d'agressif dans mon attitude ? J'ai surpris sur son visage une désapprobation pincée, avec un glissement de prunelles sous les paupières, — quelque chose de faussement digne, quelque chose d'exaspérant ! Tellement que… — Qu'est-ce qui m'a pris ? Je n'y comprends encore rien. — J'ai tiré de ma poche une carte de visite, j'ai griffonné dessus la chose, en travers, et je lui ai tendu la carte. » (Ce n'était pas vrai ; Jacques avait seulement imaginé, à ce moment-là, qu'il pourrait faire ce geste. Pourquoi mentait-il ?) « Il a levé le nez : il hésitait ; j'ai dû… oui… j'ai dû lui mettre la carte dans la main ! Il y a jeté les yeux, il m'a regardé avec ahurissement, et puis il a glissé son chapeau sous son bras, il a pris doucement son riflard, et il a décampé… oui… comme s'il avait eu pour voisin un énergumène… Et moi aussi, ma foi, je n'ai pu y tenir, j'étouffais de colère. Je suis parti sans attendre le défilé. »

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