Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
- Автор: Земмур Эрик
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- Жанр: Публицистика
Электронная книга - «Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)». Краткое содержание книги:
« Si notre mariage est bidon, nous au moins nous le disons », clamait, grinçant, Thierry Le Luron. Derrière le canular, pointait la cible. Sous la tradition montmartroise de la parodie, perçait la revendication politique. En organisant ce mariage « pour de rire », Le Luron se gaussait de son ancien amant Yves Mourousi, qui s’apprêtait à convoler en justes noces quelques jours plus tard avec Véronique Audemard d’Alançon. Le présentateur du journal de TF1 était réputé pour sa participation active aux folles nuits du petit monde de l’homosexualité parisienne. Si son mariage attirait les sarcasmes débonnaires de ses amis, et ulcérait son ancien amant, il était pourtant dans la grande tradition de l’homosexualité française qui, depuis le frère de Louis XIV jusqu’à André Gide, conciliait le mariage pour la famille et les enfants, et le goût des garçons pour le plaisir, retrouvant ainsi les anciennes mœurs des Grecs et Romains de l’Antiquité. La France n’était pas la puritaine Angleterre ; aucun Oscar Wilde ne fut condamné pour homosexualité depuis sa dépénalisation en 1789 ; le « petit défaut », comme on disait à la cour de Versailles, était assimilé à une sorte particulière d’adultère (des hommes, mais aussi des femmes comme Colette), qui devait seulement se garder de toute publicité pour éviter que le scandale ne rejaillisse sur le mariage, la famille, le nom.
Les années 1970 avaient tout bouleversé. Le sexe était un jeu, un plaisir ; il devenait une identité. Le mariage n’était plus une institution mais une histoire d’amour. Entre les amants, on se dit tout, on ne se cache rien ; on ne peut vivre dans le mensonge. Ces fariboles exaltées, jadis laissées au cercle étroit des femmes amoureuses et des poètes, devinrent religion d’État. L’hypocrisie fut qualifiée de bourgeoise (comme si le peuple agissait autrement) pour mieux la déconsidérer. La discrétion protégeait la liberté individuelle ; elle serait regardée dès lors comme une entrave à la liberté individuelle, une faute contre les sentiments.
Les passions étaient jadis dangereuses et destructrices ; elles devenaient désirables, respectables. L’homosexuel souhaitait lui aussi « afficher son amour », même s’il en changeait souvent. Le mariage lui-même avait été transformé en contrat à durée déterminée indexé sur les sentiments – et encore plus fragile, le désir ; la norme se rapprochait des comportements de la marge.
Les homosexuels qui conservaient les antiques manières de discrétion étaient sommés de se dévoiler, sous peine de se voir accuser d’être « des honteuses », de ne pas « assumer », d’être dénoncés (le fameux « outing » plus ou moins volontaire). En dépit de son allure désinvolte (nonchalamment assis sur le bureau élyséen, il avait demandé au président François Mitterrand s’il était « chébran »), Mourousi s’avérait un homme de tradition, un ancien ; malgré son air d’enfant sage, ses sarcasmes redoutables sur les socialistes au pouvoir, Le Luron était un moderne, un révolutionnaire. Le « mariage bidon » se voulait leçon de morale ; la parodie avait l’ambition non de singer le réel mais de le contester, de le nier ; de se substituer à lui.
Avec une grande prescience, nos deux comiques annonçaient l’ère parodique et, trente ans plus tard, la législation autorisant le mariage homosexuel, qui en fut la plus magnifique illustration. Un mariage homosexuel ne peut être qu’une simulation parodique, puisqu’il faut quand même un homme et une femme pour fabriquer un enfant et fonder cette famille, principal objectif du mariage.
Ce mariage « pour de rire » annonce le grand renversement des valeurs et des pouvoirs. De machine réactionnaire et liberticide, le mariage devient objet de désir. Dans les années 1970, les homosexuels goûtaient leur invisibilité qui avait un délicieux fumet de subversion et d’underground, des pissotières d’autrefois aux backrooms importées de Californie. Dans les années 1980, l’épidémie de sida les contraint à une nouvelle visibilité pour obtenir des soins et une solidarité de la société, qu’ils arrachent par un mélange de compassion et de provocation. Les Nuits fauves de Cyril Collard (le roman en 1989 3 et le film en 1992), les ouvrages d’Hervé Guibert (dont la célèbre Lettre à un ami qui ne m’a pas sauvé la vie 4), et avant eux, La Gloire du paria, le roman écrit en 1987 5 par Dominique Fernandez, imposeront une vision romantique du sida où, à la manière des grandes tuberculeuses du XIXe siècle, la mort est transfigurée en prolongement de l’amour. Mais sur leur terrible souffrance, à la manière de saint Pierre fondant la puissante Église romaine sur le sacrifice de Jésus-Christ et des martyrs, les survivants, à la surprise générale, érigeront un redoutable pouvoir gay.
Comme l’a très bien relevé, dans un livre publié en 2014 6, Marie-Josèphe Bonnet – historienne féministe, fondatrice du MLF dans les années 1960 et lesbienne revendiquée – reprenant les méthodes subversives des années 1960, et y ajoutant la force économique conquise dans le cadre de la nouvelle économie libérale et mondialisée, les gays imposent à une société sidérée leur modèle culturel et symbolique : « Après les années du sida, s’installe l’image d’une homosexualité masculine triomphante qui a pris possession des rues, des médias, de la mode, des imaginaires politiques […] le dispositif sexuel mis en place dans les “parades” est axé principalement sur l’image phallique comme valeur marchande, dans une sorte d’hommage collectif au dieu Phallus qui rappelle les fêtes ithyphalliques de l’Antiquité romaine au cours desquelles on promenait dans les rues les statues de dieux en érection. […] Le temps des “tantouzes” est révolu. C’est celui, bien plus noble, des drag queens, des transgenres et des transsexuels qui assurent le spectacle. Il faut les voir, hissés sur leurs hauts talons, exhibant des caricatures grotesques de la féminité et se faisant photographier de tous côtés. »
En cette même année 1985, le groupe anglais Queen enregistrait une chanson, « I Want to Break Free ». Dans les images du « clip », on y voyait le chanteur Freddie Mercury (homosexuel affiché qui mourut du sida en 1991) déguisé en ménagère. Le groupe français Indochine exaltait le travestissement dans une chanson intitulée « Troisième sexe » :
Et on se prend la main
et on se prend la main
une fille au masculin
un garçon au féminin.
Des robes longues pour tous les garçons
habillés comme ma fiancée.
Pour des filles sans contrefaçons
maquillées comme mon fiancé 7.