La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
Christine s’attendait à devoir garder la chambre comme Tereza mais très vite, son appréhension disparut, elle se sentait bien dans sa peau. Joseph voulait qu’elle mange de la viande rouge, lui faisait la guerre pour qu’elle arrête de fumer, elle disait oui, encore deux trois jours, promis, elle négociait : juste une cigarette après chaque repas, je t’en prie. Son ventre s’arrondissait à peine, sa taille s’épaississait légèrement, elle continuait les répétitions du Brecht et jouait chaque soir. Elle interrompit les tournées au cinquième mois, et encore, il fallut que Joseph proteste vivement.
Au début du huitième mois, elle cessa de jouer. George Frejka s’était énervé, ils étaient en train de massacrer La Bonne Âme du Se-Tchouan, il y avait des limites à la trahison, ce n’était pas normal que Shen Té ait un bidon pareil.
« C’est une prostituée, pas une mère de famille ! »
Les deux derniers mois furent les plus pénibles, Tereza et Ludvik lui manquaient, Christine s’ennuyait, elle n’avait plus rien à faire qu’à regarder son ventre gonflé et le ciel toujours gris, et à guetter le signal des contractions.
« Il n’est pas pressé d’arriver », se disait-elle.
Elle allait sur le balcon même quand il pleuvait, regardait les gens qui se baladaient dans la rue, c’était un peu d’animation, elle fumait une demi-cigarette. Joseph partait à l’aube, rentrait à minuit, elle se sentait si seule dans l’appartement vide.
Elle écrivit à Tereza qui s’empressa de venir aider son amie.
Helena naquit le samedi 9 octobre 48. Un bébé joufflu avec des yeux étonnés, des cheveux noirs qui couvraient ses oreilles et une peau soyeuse. Elle agitait les poings devant son visage comme un boxeur. Elle dormait sans arrêt, il fallait la réveiller pour la faire manger. Christine avait l’impression de jouer à la poupée, un sentiment confus de perdre son temps, elle attendait des bouffées de passion et elle était déçue qu’il ne se passe rien ou si peu. Tereza l’aida énormément, elle adorait s’occuper de la petite, lui donner son bain, la langer. Elles passaient leurs journées ensemble, Ludvik examinait avec circonspection la nouvelle venue et l’adopta définitivement quand il fut autorisé à la prendre dans ses bras.
Tereza n’avait pas envie de retourner en Bulgarie. Au bout de six semaines, Pavel vint la chercher.
– Je n’arrive pas à m'habituer à cette vie, dit-elle, je ne suis pas faite pour jouer à l’ambassadrice. Je regrette de ne pas pouvoir te soutenir davantage, Pavel.
– On peut s’arranger, si tu veux. Un mois sur deux, c’est mieux ?
Ils repartirent ensemble. Tereza prit l’habitude de faire de fréquents allers-retours mais elle restait de plus en plus longtemps à Prague.
Un jour d’ennui, pour la première fois depuis son arrivée, Christine écrivit à sa mère pour lui annoncer cette naissance et lui envoyer trois photographies de sa fille.
Début décembre, Christine se sentait comme une tigresse en cage. Elle alla au théâtre Vinohrady pour suivre les répétitions. Helena dormait dans sa poussette, elle passa de main en main sans se réveiller. Ils s’émerveillèrent, ses doigts si forts les étonnaient, elle ouvrit les yeux, esquissa un sourire. Ses arheuu les firent s’exclamer de bonheur (elle les répétait à chaque fois qu’ils la caressaient sous le menton). Ils tentèrent de deviner à qui elle ressemblait mais Christine ne le savait pas. Ils la félicitèrent pour ce bébé si réussi et quand George Frejka insista pour lui donner le biberon, Christine ressentit soudain un amour inconnu pour cet enfant.
– Allez, dit-il, au boulot, on est en retard. (Il s’assit avec Helena dans les bras.) Ne parlez pas trop fort, elle dort.
Même si Christine ne jouait pas, elle était là, avec ses camarades, et c’était presque pareil, elle s’asseyait derrière George qui dirigeait. De temps en temps quand il hésitait, il se retournait, sollicitait son avis, elle répondait d’un signe de la tête. Il suivait presque toujours son opinion. Il la recommanda à un ami qui montait un Goldoni pour le début de l’année, elle ferait une superbe bourgeoise vénitienne.
Joseph ne partagea pas son enthousiasme, Helena était trop jeune, sa mère pouvait bien lui consacrer du temps, elle remonterait sur scène quand la petite irait à l’école. Il lui vantait les avantages à vivre dans un pays socialiste, la loi sur l’assurance nationale qu’il venait de voter prenait en compte la femme au foyer, élever ses enfants était désormais considéré comme une profession pour le droit à la retraite.
– Il faut être raisonnable, elle a besoin de toi, tu ne crois pas ?
Christine accepta. Joseph avait raison, elle se sentait coupable ; la nuit porta conseil, elle se ravisa dès le lendemain :
– Puisque nous vivons dans un régime socialiste, nous sommes égaux. Pourquoi tu ne t’en occuperais pas ?
Ils finirent par trouver une organisation : Christine gardait la petite le matin et une nourrice l’après-midi. Joseph participait à l’effort collectif et restait avec Helena le soir, quand Christine allait au théâtre.
En janvier 49, Christine reçut un colis de France, sa mère lui adressait une longue lettre pour la féliciter et la remercier des photos d’Helena. Elle lui envoyait une brassière rose avec des boutons papillons qu’elle avait tricotée au point plumet, parce que c’est le plus raffiné, et en laine d’agneau mélangée, parce qu’il n’existe rien de plus doux et de plus chaud, et bien sûr avec des chaussons ajourés.
…
Je dois te dire, ma chérie, que je ne m’y attendais pas. Cette naissance est le plus beau cadeau de Noël que j’aie jamais reçu, j’en suis si heureuse pour toi, il n’y a rien de meilleur qu’un enfant pour une femme, j’ai hâte de la voir, de la prendre dans mes bras, de l’embrasser, j’espère qu’un jour cela sera possible, je trouve qu’elle ressemble à ma mère, le haut de son visage surtout…
Christine demanda à Joseph s’il pensait qu’ils retourneraient un jour à Chamonix pour récupérer leurs affaires, en espérant que madame Moraz les ait gardées. Après ou avant, ils pourraient passer à Saint-Étienne, sa mère connaîtrait Helena. Le moment était peut-être venu qu’elles se retrouvent.
– On a déjà prévu quinze jours de vacances cet été au bord de la mer en Bulgarie avec Tereza, Pavel et les enfants, je ne peux pas m’absenter, j’ai un tel travail en commission à l’Assemblée. Pourquoi tu n’irais pas la voir avec Helena ?
– Tu crois que j’obtiendrai un visa ? Personne ne peut plus en avoir.
– C’est différent, toi tu es française, tu es libre de sortir quand tu veux. On va faire une demande. S’il y a une difficulté, je sais à qui m’adresser.
– Je veux bien mais pas tout de suite, je ne peux pas partir avant la fin du Goldoni.
La Villégiature eut des critiques mitigées et une carrière réduite, cet amour sacrifié au profit d’intérêts financiers et des conventions sociales n’était pas dans l’humeur du temps.
Christine prit le train avec Helena début avril, Joseph les accompagna à la gare, c’était la première fois qu’ils se séparaient pour une durée aussi longue, elles lui firent de grands signes d’adieu au départ du train.
Pendant leur absence il ne vit pas le temps passer. Le ministre de la Santé publique lui avait demandé un rapport pour lutter contre la tuberculose chez les mineurs, il profita de ses soirées et de ses dimanches de célibataire pour le rédiger et préconiser l’ouverture de trois sanatoriums.
Un mois plus tard, Joseph retourna à la gare Hlavní Nádraží pour attendre le train de Paris. Elles arrivèrent avec une heure de retard, Christine revenait avec deux valises supplémentaires, elles avaient fait les boutiques à Saint-Étienne et à Lyon. Sa mère leur avait reconstitué une garde-robe. Helena sauta au cou de son père, elle ne voulait plus se détacher de lui.