Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
— « Vous avez lu la lettre d’Hosmer… Sarajevo, le meurtre de l’Archiduc… Ça date juste de quinze jours… Eh bien, depuis quinze jours, il y a eu, en Europe, mais surtout en Autriche, une suite d’événements secrets… D’une telle importance, qu’Hosmer a cru urgent d’alerter tous les centres socialistes européens. Il a dépêché des camarades à Pétersbourg, à Rome… Bühlmann est parti pour Berlin… Morelli est allé voir Plekhanoff… et aussi Lénine… »
— « Lénine est un dissident », murmura Richardley.
— « Bœhm sera demain à Paris », continua Jacques, sans répondre. « Il sera mercredi à Bruxelles, vendredi à Londres. Et moi, je suis chargé de vous mettre au courant… Parce que, vraiment, les choses ont l’air d’aller vite… Hosmer, en me quittant, m’a dit ceci, textuellement : « Explique-leur bien que, si on laisse aller les choses, avant deux ou trois mois, l’Europe peut être embarquée dans une guerre générale… »
— « Pour le meurtre d’un archiduc ? » fit encore Richardley.
— « D’un archiduc tué par des Serbes…, par des Slaves… », reprit Jacques en se tournant vers lui. « J’étais comme toi : à cent lieues de me douter… Mais là-bas, j’ai compris… Du moins, j’ai entrevu le problème… C’est d’une complexité infernale… »
Il se tut, promena ses regards autour de lui, les arrêta sur Meynestrel et demanda, avec hésitation :
— « Dois-je reprendre tout, depuis le début, tel que me l’a exposé Hosmer ? »
— « Bien entendu. »
Jacques, aussitôt, commença :
— « Vous connaissez les efforts autrichiens pour la création d’une nouvelle Ligue balkanique ?… Quoi ? » fit-il, en regardant Bœhm s’agiter sur sa chaise.
— « Je crois », articula Bœhm, « que pour bien expliquer les faits par les causes, la bonne méthode serait d’aller chercher les choses plus avant… »
Au mot de « méthode », Jacques avait souri. Du regard, il consulta le Pilote.
— « Nous avons toute la nuit à nous », déclara Meynestrel. Il sourit brièvement, et allongea devant lui sa jambe ankylosée.
— « Eh bien », reprit Jacques, en s’adressant à Bœhm, « vas-y, toi… Cet exposé historique, tu le feras sûrement mieux que moi. »
— « Oui », dit Bœhm, sérieux. (Ce qui fit passer un éclair de malice dans les yeux d’Alfreda.)
Il laissa glisser l’imperméable qu’il avait gardé sur ses épaules, le posa soigneusement par terre près de sa casquette, et s’avança jusque sur le bord de sa chaise, où il se tint le buste raide, les genoux joints. Ses cheveux ras lui faisaient une tête toute ronde.
— « Excusez », dit-il. « Pour le commencement, je dois prendre le point de vue de l’idéologie impérialiste. C’est pour bien expliquer ce qu’il y a dessous notre politique autrichienne… En premier », reprit-il, après quelques secondes de préparation intérieure, « il faut savoir ce que veulent les Slaves du Sud… »
— « Les Slaves du Sud », interrompit Mithœrg, « c’est-à-dire : Serbie, Monténégro, Bosnie-Herzégovine. Et aussi les Slaves de la Hongrie. »
Meynestrel, qui suivait avec la plus grande attention, fit un signe d’acquiescement. Bœhm prit la parole :
— « Ces Slaves du Sud, ils cherchent, depuis un demi-siècle, à faire agglomération contre nous. Le noyau principal est serbe. Ils veulent se grouper autour de la Serbie pour faire un État autonomique, yougoslave. Pour ça, ils ont l’aide de la Russie. Depuis 1878, depuis le Congrès de Berlin, c’est une rancune, c’est une lutte à mort entre le panslavisme russe et l’Autriche-Hongrie. Et le panslavisme, il est tout-puissant chez les dirigeants de la Russie. Mais, sur la secrète préméditation russe et sur la responsabilité de la Russie dans les complications qui vont bientôt venir, je ne sais pas assez, je n’ose pas dire. Je veux seulement parler de mon pays. Pour l’Autriche — là, je prends le point de vue gouvernemental impérialiste — c’est juste de dire que la coalition des Slaves du Sud, c’est bien réellement un grand problème de vie. Si une nation yougoslave était instituée près de notre frontière, l’Autriche perdrait la domination des Slaves très nombreux qui font maintenant partie de l’Empire. »
— « Bien entendu », murmura machinalement Meynestrel.
Il parut regretter cette interruption involontaire et toussota.
— « Jusqu’en 1903 », reprit Bœhm, « la Serbie était sous la domination de l’Autriche. Mais, en 1903, la Serbie a fait une révolution nationaliste ; elle a posé sur son trône les Karageorgevitch, et elle a pris son indépendance. L’Autriche attendait une occasion pour sa revanche. Alors, en 1908, nous avons profité que le Japon avait tapé sur la Russie, et nous avons brutalement annexé la Bosnie-Herzégovine, qui était une province confiée à notre administration. L’Allemagne et l’Italie étaient approbatives. La Serbie était furieuse. Mais l’Europe n’a pas osé vouloir des complications. L’Autriche avait réussi par l’audace…
« Elle a voulu recommencer l’audace au moment de la première guerre balkanique, en 1912. Et elle a encore réussi par l’audace. Elle a empêché la Serbie d’avoir un port marin sur l’Adriatique. Elle a mis, entre la Serbie et la mer, un territoire autonomique, l’Albanie, pour boucher le passage de la Serbie à l’Adriatique. Et la Serbie a été, de cela, encore plus furieuse… Alors est venue la deuxième guerre balkanique. L’année dernière. Vous vous souvenez ? La Serbie avait gagné de nouveaux pays en Macédoine. L’Autriche a voulu dire non. Deux fois, elle avait réussi par l’audace. Mais, cette fois, l’Italie et l’Allemagne n’étaient pas approbatives, et la Serbie a pu tenir tête, et elle a gardé ce qu’elle avait pris… Seulement, l’Autriche est restée très humiliée de cela. Elle veut une occasion pour sa revanche. L’orgueil national, chez nous, est très fort. Notre état-major travaille pour cette revanche. Notre diplomatie travaille aussi… Thibault a parlé de la nouvelle Ligue balkanique. C’est, chez nous, le grand plan politique autrichien pour cette année. Voilà ce que c’est : une alliance projetée entre l’Autriche, la Bulgarie et la Roumanie, pour faire une nouvelle Ligue des Balkans, et qui sera dressée contre les Slaves. Pas seulement nos Slaves du Sud : tous les Slaves… Vous comprenez ? Cela veut dire aussi : contre la Russie ! »
Il se recueillit quelques secondes, cherchant s’il n’avait rien omis d’essentiel. Puis il se pencha interrogativement vers Jacques.
Alfreda, adossée à l’épaule de Paterson, baissa la tête pour étouffer un bâillement. Elle trouvait l’Autrichien bien consciencieux, et ce cours d’histoire, insipide.
— « Naturellement », ajouta Jacques, « chaque fois qu’on pense à l’Autriche, ne pas perdre de vue le bloc Autriche-Allemagne… L’Allemagne et son “avenir sur les mers”, qui l’oppose à l’Angleterre… L’Allemagne commercialement encerclée, et qui se cherche des expansions nouvelles… L’Allemagne du Drang nach Osten… L’Allemagne et ses vues sur la Turquie… Couper aux Russes le chemin des Détroits… La ligne ferrée de Bagdad, le golfe Persique, les pétroles anglais, la route des Indes, et cætera, et cætera… Tout ça est lié… À l’arrière-plan, dominant tout, il faut toujours voir deux grands groupes de puissances capitalistes qui s’affrontent !… »
— « Bien entendu », fit Meynestrel.
Bœhm approuvait de la tête.
Il y eut un silence.
L’Autrichien se tourna vers le Pilote, et demanda, avec sérieux :
— « C’est bien ? »
— « Très clair ! » déclara Meynestrel, d’une voix nette.