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Les mailles du réseau

Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:

Bienvenue dans les années 2020 !Multinationales toutes-puissantes, complots terroristes, réseaux informatiques, réveil du tiers-monde, ingénierie génétique, retour en force de l’irrationnel, sida, torture, intox, chantage atomique… Toute ressemblance avec la Terre que vous connaissez n’est pas une pure coïncidence.Citoyenne de ce monde dément, Laura Webster a su s’adapter, trouver l’équilibre entre réalité et virtuel. Mais quand elle se retrouve impliquée malgré elle dans le meurtre du représentant d’un État-pirate, une course contre la mort s’engage pour échapper aux mailles du réseau.
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L’aisance avec laquelle Kim exerçait ses pouvoirs de séduction la rendait vraiment perplexe. Son influence sur cette petite ville-État procédait d’une intimité quasiment érotique. C’était comme si Singapour l’avait épousé. Son Parti pour l’innovation populaire avait passé toutes les formations d’opposition à la moulinette des urnes. Démocratiquement, en toute légalité – mais la République de Singapour n’en était pas moins foncièrement devenue un État à parti unique.

Toute la petite république, avec ses embouteillages et sa population chaleureuse et disciplinée, était désormais entre les mains d’un génie visionnaire âgé de trente-deux ans. Depuis son élection au Parlement, neuf ans plus tôt, Kim Lok avait réformé la fonction publique, supervisé un vaste plan de rénovation urbaine et revitalisé l’armée. Et tout en vivant au grand jour une quantité d’aventures amoureuses, il avait d’une manière ou d’une autre réussi à décrocher des diplômes supérieurs d’ingénierie et de science politique. Son ascension vers le pouvoir avait été irrésistible, portée par un étrange mélange de menace et de séduction de play-boy.

Les soldats terminèrent leur manœuvre par un moulinet puis se figèrent dans un salut au garde-à-vous. La foule se leva alors pour entonner l’hymne national : une vibrante ritournelle intitulée Compte sur moi, Singapour. Des milliers de Chinois, de Malais, de Tamouls, souriants et bien habillés – et chantant tous en anglais.

La foule se rassit sur les gradins de bois avec ce bruissement sonore si particulier émis par des tonnes de chair humaine en mouvement simultané. Ils sentaient le sassafras, l’huile solaire et la glace en cornet. Suvendra prit ses jumelles et balaya la tribune officielle protégée par une vitre blindée. « À présent, c’est le grand discours, annonça-t-elle à Laura. Il se peut qu’il commence avec le lancement spatial mais il va finir comme d’habitude par la crise de la Grenade. Vous pourriez prendre la mesure de ce type.

— C’est juste. » Laura enclencha son mini-enregistreur.

Elles se tournèrent pour fixer, dans l’expectative, l’écran vidéo géant.

Le premier ministre se leva, rangeant négligemment ses lunettes noires dans sa poche de costume. Il saisit à deux mains les bords latéraux de la tribune, penché en avant, le menton relevé, les épaules raidies.

Un silence crispé, attentif, saisit la foule. La voisine de Laura, une matrone chinoise en pantalon extensible et chapeau de paille, serra nerveusement les genoux et coinça les mains entre ses cuisses. L’amateur de graines de tournesol fourra son sac entre ses pieds.

Gros plan. La tête et les épaules du premier ministre envahirent, imposants, les dix mètres d’écran vidéo. Une voix soyeuse, intime et douce, retentit, amplifiée avec soin par une sono élaborée.

« Mes chers concitoyens », commença Kim.

Suvendra chuchota d’une voix brève : « Ça va être du sérieux, pas de doute ! » Graines de Tournesol lui intima le silence.

« Du temps de nos grands-parents, psalmodia Kim, les Américains ont visité la Lune. À l’heure où je vous parle, une antique station spatiale du bloc socialiste continue d’orbiter autour de notre Terre.

« Pourtant, jusqu’à ce jour, la plus grande aventure de l’humanité s’étiolait. Hors de nos frontières, les courtiers du pouvoir ne sont plus intéressés par les défis nouveaux. Les mondialistes ont figé ces idées. Leurs lanceurs spatiaux antiques et dérisoires persistent à imiter les missiles nucléaires avec lesquels naguère encore ils menaçaient la planète.

« Mais, mesdames et messieurs – mes chers concitoyens –, aujourd’hui, je puis me présenter devant vous et vous annoncer que le monde a oublié de compter avec la vision de Singapour ! »

(Tonnerre d’applaudissements. Le premier ministre attendit, souriant. Il leva la main. Silence.)

« Le vol orbital du capitaine Yong-Joo est la plus grande entreprise spatiale de notre époque. Son exploit prouve à tous que notre république détient désormais la technologie de lancement la plus avancée de la planète. Une technologie propre, rapide et efficace – fondée sur les derniers progrès en matière de supraconductivité et de lasers accordables. Autant d’innovations que les autres nations semblent incapables de réaliser – voire d’imaginer. »

(Sourire ironique de Kim. Vociférations d’allégresse jaillies de soixante mille poitrines.)

« Aujourd’hui, dans le monde entier, des hommes et des femmes tournent les yeux vers Singapour. Ils sont émerveillés par l’ampleur de notre réussite – un fait qui, dans sa crudité, apporte un démenti cinglant à des années de calomnie mondialiste. Ils se demandent comment notre cité de quatre millions d’âmes a triomphé là où ont échoué des États-continents.

« Mais notre succès n’est pas un secret. Il était inhérent à notre destin même de nation. Notre île est superbe mais incapable de nous nourrir. Depuis deux siècles, nous autres citoyens de la cité des lions devons à nos seuls talents chaque bouchée du riz que nous mangeons. »

(Plissement de front résolu sur l’immense image vidéo. Vagues d’excitation à travers la foule.)

« Ce combat nous a endurcis. Les dures nécessités ont contraint Singapour à se charger du fardeau de l’excellence. Depuis Merdeka, nous avons égalé les réussites du monde développé – et les avons surpassées. Il n’y a jamais eu place ici pour l’indolence ou la corruption. Pourtant, alors que nous allions de l’avant, ces vices ont dévoré le cœur même de la culture mondiale. »

(Éclat des dents – presque un rictus.)

« Aujourd’hui, le géant américain s’assoupit – son gouvernement s’est réduit à une parodie télévisée. Aujourd’hui, le bloc socialiste poursuit ses rêves creux d’avarice consommatrice. Même les Nippons, jadis tout-puissants, sont devenus mous et prudents.

« Aujourd’hui, soumis à l’attrait maléfique de la convention de Vienne, le monde glisse lentement et sûrement vers une grise médiocrité.

« Mais le vol du capitaine Yong-Joo marque un tournant. Aujourd’hui, notre lutte historique entre dans une phase nouvelle – pour des enjeux plus vastes que tous ceux que nous avons pu affronter jusqu’ici.

« De tout temps, des empires ont cherché à dominer cette île. Nous avons combattu les oppresseurs japonais durant trois impitoyables années d’occupation. Nous avons renvoyé les impérialistes britanniques à leur décadence européenne. Le communisme chinois et la traîtrise malaise ont cherché tour à tour à nous subvertir – en vain.

« Et aujourd’hui, à cet instant même, le réseau des médias mondialiste est saturé de messages de propagande dirigés contre notre île. »

(Laura frissonna dans l’air tropical embaumé.)

« Les tarifs sont relevés – des quotas d’exportation imposés à nos produits –, les multinationales étrangères fomentent des complots contre nos industries de pointe. Pourquoi ? Qu’avons-nous fait pour mériter un tel traitement ?

« La réponse est simple. Nous les avons battus sur leur propre terrain. Nous avons réussi là où les mondialistes ont échoué ! »

(Ses mains tranchèrent l’air, éclair soudain d’un bouton de manchette.)

« Voyagez dans n’importe quel autre pays du monde développé, aujourd’hui ! Vous y trouverez la paresse, le déclin, le cynisme. Partout, un renoncement à l’esprit de conquête. Des rues jonchées de détritus, des usines mangées par la rouille. Des hommes et des femmes abandonnés, condamnés à vivre des existences inutiles dans les queues du chômage. Des artistes et des intellectuels, sans but ni dessein, occupés aux jeux vains d’une molle aliénation. Et partout, la toile d’araignée soporifique d’une propagande unilatérale.

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