Couleurs de l'incendie
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Trilogie de l’entre deux-guerres #2
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226392121
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
Pour faire diversion, on discuta politique.
La création de la commission présidée par Charles Péricourt faisait beaucoup parler. Pas toujours en bien.
Les hommes politiques étaient si discrédités aux yeux des électeurs que même lorsqu’ils disaient vrai, ils étaient inaudibles. Cette fois, l’intention n’était pourtant pas suspecte. La dette du pays souciait sincèrement les parlementaires. Beaucoup entretenaient cette idée, assez fantasmatique, que la France pourrait revenir à l’économie saine qu’elle avait connue autrefois, ils pensaient que l’on traversait une crise, par définition passagère, et ne comprenaient pas que c’était un nouvel état du monde qui s’était installé durablement.
Les journaux avaient tous parlé de la « commission Péricourt ».
— C’est très encourageant, dit Alphonse.
Rose, les coudes plantés sur la table, le menton entre les mains, poussa un gloussement d’admiration.
— Vous trouvez ? demanda Charles.
— Le sujet est dans les esprits. Il y a même de l’impatience. Le gouvernement aura beaucoup de mal à refuser vos mesures. C’est une position très solide.
Charles soupira. C’était bien vu. Ah, ce qu’il aimerait l’avoir pour gendre.
30
Depuis plusieurs jours, Léonce filait droit. Robert avait souvent la main leste, mais c’était Robert, et ce qu’elle autorisait à son premier mari, elle n’avait pas l’intention de le supporter du second. Joubert n’était pas violent, du moins pas trop, bien des maris étaient moins regardants. Mais il était très énervé, irascible, de temps en temps ça le prenait comme ça, il attrapait Léonce, la retournait, et, tandis qu’il la besognait, il la fixait comme s’il la haïssait ou qu’il avait posé une question et attendait la réponse avec une sourde impatience. Il se répandait en elle sans ciller, sans le moindre grognement. Léonce, ça lui faisait un peu peur.
C’est un homme sous pression qui jeta son manteau, son chapeau, claqua les talons sur le carrelage, pas un mot, pas un regard pour elle. Il s’enferma dans son bureau.
Léonce alla écouter à la porte, les domestiques passaient, la toisaient, courbée en deux, l’œil à la serrure, elle s’en fichait, elle n’en était plus là.
Gustave téléphonait, envoyait des pneumatiques. Des convocations. Madeleine demanderait à qui elles étaient destinées. Pas difficile, à tout le monde. On se réunirait le soir même. Impérativement.
Entre deux appels au service du télégraphe, Gustave avait tout le temps de ruminer. De Clichy au Pré-Saint-Gervais, les nuages s’étaient brusquement densifiés.
Le résultat de l’inspection ne s’était pas fait attendre. La Renaissance française coupait les vivres, on voulait des « résultats tangibles » avant de remettre la main au portefeuille.
Il raccrocha, il venait d’envoyer son dernier pneumatique. Il se leva, juste le temps pour Léonce de faire semblant de passer dans le couloir.
— Fais-moi monter un repas froid, dit-il comme s’il s’adressait à la cuisinière. Tout de suite, je vais devoir repartir bientôt.
Pendant ce temps, Robert Ferrand fermait les yeux et entendait à nouveau « belote, rebelote et dix de der ». C’était lassant.
— Laisse-les gagner ! Tu vas te les mettre à dos !
C’était un ordre de Léonce qui recevait ses ordres de Madeleine.
C’est vrai que ça n’était pas le moment de se fâcher avec les gens parce que l’atmosphère était déjà très tendue. Forcément. Au début, Robert ne croisait quasiment personne puisqu’il commençait à l’heure où le personnel terminait sa journée, mais au fil des semaines, tout le monde travaillait de plus en plus tard, il devait slalomer pour passer la serpillière et il était plus difficile qu’avant de faire semblant de faire le ménage.
— Pet ! hurla le gardien qui, par chance, était allé aux toilettes entre deux parties.
Il revint en courant, une voiture entrait dans la cour. On ramassa les cartes à toute vitesse, on boutonna les tenues réglementaires à la hâte, Robert fila dans sa réserve. Lorsque le patron passa la porte, il lançait un grand seau d’eau par terre qui obligea Joubert à enjamber les flaques pour atteindre l’escalier.
— Désolé, patron…
Joubert ne répondit pas. Il était de moins en moins aimable, il entrait et sortait d’un pas rageur ou préoccupé, donnait ses ordres d’une voix cassante, vraiment déplaisant. Robert ne lui en tenait pas rigueur, et même il le comprenait, tous ces ennuis qui se succédaient jour après jour…
Vers vingt-trois heures, tout le monde était là, assis autour de la grande table de la salle de réunion.
Conséquence de l’inspection de la Renaissance française, des vingt-trois personnes présentes au départ, ils n’étaient plus que treize. Les entreprises partenaires avaient toutes rapatrié qui un ingénieur, qui deux techniciens. Oui, bien sûr, avait dit Joubert, évidemment, reprenez-les, ici tout va bien, nous sommes même un peu en avance. Tu parles…
Sur la foi de plusieurs articles assassins dans la presse qui suspectaient l’Atelier de n’avoir plus de réserve de trésorerie, un fournisseur avait soudainement exigé un règlement avant toute livraison. Le gouvernement venait de suspendre les subventions. La crise de confiance gagnait. Joubert avait été banquier suffisamment longtemps pour savoir qu’il ne présentait plus la garantie suffisante pour négocier un prêt quelque part. Il était au bord du précipice et il était seul.
— La décision du gouvernement, dit-il à ce qui restait de son équipe, nous place dans une situation plus difficile que prévu.
Il n’était pas un psychologue hors pair, mais il avait des réflexes de patron et savait que des employés malmenés travaillent mal.
— Ce qui arrive aujourd’hui, c’est ce qui se produit dans n’importe quelle aventure de grande ambition. Je vous ai fait venir pour vous confirmer ma totale confiance. C’est dans les moments difficiles que se jugent les âmes fortes.
Il était assez content de cette formule. On bougea les épaules, on se redressa sur sa chaise.
— Mais il va nous falloir des résultats. Un essai concluant, quelque chose d’un peu spectaculaire. Après, nous aurons la paix un sacré bout de temps.
On s’était attendu au pire. À la fermeture de l’Atelier, peut-être. Au lieu de cela, Joubert relançait l’échéance. Un mince sourire aux lèvres, il ajouta :
— Une preuve apportée par un modèle réduit du turboréacteur ouvrirait à la fabrication du prototype grandeur nature. Une présentation au tout début septembre, cela vous semble-t-il raisonnable ?
Dix semaines.
— Possible, lâcha l’un.
Tour de table. Chacun fit le bilan de son secteur. Les nouvelles aubes arriveraient dans un mois, l’étagement des pales serait opérationnel dans six semaines, les turbines nécessitaient encore des réglages, mettons trois semaines de plus, les questions de mélange de carburants, d’aérodynamisme pourraient se régler plus tard…
Oui, dix semaines, rien d’impossible.
Il faudrait travailler dur, mais on ferait bientôt les tests du nouvel alliage, on était à deux doigts de la solution. Il n’était pas impensable d’organiser un essai public du modèle réduit de réacteur dans ce délai.
Voilà, se dit Joubert. Serrer les boulons, mais pas désespérer le personnel.
André Delcourt restait « difficile à prendre », dixit M. Dupré, qui entrait régulièrement dans son appartement avec des précautions d’Indien, lisait les lettres, soulevait les livres, détaillait les draps, l’état du fouet à buffles, et repartait avec tantôt quelques feuilles d’un papier qu’André appréciait particulièrement, une vieille robe de chambre roulée dans la poubelle (il y en avait une nouvelle, pendue à la patère de l’entrée, verte, matelassée, tout à fait dans sa prétention, voltairienne), un stylo-plume dont la poussière indiquait qu’il ne s’en servait plus, une bouteille d’encre remplacée par une neuve, le brouillon d’une lettre trouvé chiffonné dans la corbeille, toutes sortes d’objets secondaires que M. Dupré saisissait avec un mouchoir et qu’il serrait dans sa poche avant de les ranger à son tour dans un petit coffre placé sous son lit.