Les Mille Et Une Nuits Tome III
- Автор: Galland Antoine
- Язык: французский
- Жанр: Сказки народов мира
Электронная книга - «Les Mille Et Une Nuits Tome III». Краткое содержание книги:
«- Je crois que vous avez raison, reprit le derviche, qui ne se voyait pas en état de pouvoir me rien disputer, et j’avoue, ajouta-t-il, que je n’y avais pas fait réflexion. Je commençais déjà à être inquiet sur ce que vous me représentez. Choisissez donc les dix qu’il vous plaira, emmenez-les et allez à la garde de Dieu.»
«J’en mis à part dix, et, après les avoir détournés, je les mis en chemin pour aller se mettre à la suite des miens. Je ne croyais pas trouver dans le derviche une si grande facilité à se laisser persuader. Cela augmenta mon avidité, et je me flattai que je n’aurais pas plus de peine à en obtenir encore dix autres.
«En effet, au lieu de le remercier du riche présent qu’il venait de me faire: «Mon frère, lui dis-je encore, par l’intérêt que je prends à votre repos, je ne puis me résoudre à me séparer d’avec vous sans vous prier de considérer encore une fois combien trente chameaux chargés sont difficiles à mener à un homme comme vous particulièrement, qui n’êtes pas accoutumé à ce travail. Vous vous trouveriez beaucoup mieux si vous me faisiez une grâce pareille à celle que vous venez de me faire. Ce que je vous en dis, comme vous le voyez, n’est pas tant pour l’amour de moi et pour mon intérêt que pour vous faire un grand plaisir: soulagez-vous donc de ces dix autres chameaux sur un homme comme moi, à qui il ne coûte pas plus de prendre soin de cent que d’un seul.»
«Mon discours fit l’effet que je souhaitais, et le derviche me céda sans aucune résistance les dix chameaux que je lui demandais, de manière qu’il ne lui en resta plus que vingt, et je me vis maître de soixante charges, dont la valeur surpassait les richesses de beaucoup de souverains. Il semble après cela que je devais être content.
«Mais, commandeur des croyants, semblable à un hydropique, qui, plus il boit, plus il a soif, je me sentis plus enflammé qu’auparavant de l’envie de me procurer les vingt autres qui restaient encore au derviche.
«Je redoublai mes sollicitations, mes prières et mes importunités pour faire condescendre le derviche à m’en accorder encore dix des vingt. Il se rendit de bonne grâce, et quant aux dix autres qui lui restaient, je l’embrassai, je le baisai et je lui fis tant de caresses, en le conjurant de ne me les pas refuser et de mettre par là le comble à l’obligation que je lui aurais éternellement, qu’il me combla de joie en m’annonçant qu’il y consentait. «Faites-en un bon usage, mon frère, ajouta-t-il, et souvenez-vous que Dieu peut nous ôter les richesses comme il nous les donne si nous ne nous en servons à secourir les pauvres, qu’il se plaît à laisser dans l’indigence exprès pour donner lieu aux riches de mériter par leurs aumônes une plus grande récompense dans l’autre monde.»
«Mon aveuglement était si grand que je n’étais pas en état de profiter d’un conseil si salutaire. Je ne me contentai pas de me revoir possesseur de mes quatre-vingts chameaux et de savoir qu’ils étaient chargés d’un trésor inestimable qui devait me rendre le plus fortuné des hommes. Il me vint dans l’esprit que la petite boîte de pommade dont le derviche s’était saisi et qu’il m’avait montrée pouvait être quelque chose de plus précieux que toutes les richesses dont je lui étais redevable. L’endroit où le derviche l’a prise, disais-je en moi-même, et le soin qu’il a eu de s’en saisir, me font croire qu’elle enferme quelque chose de mystérieux. Cela me détermina à faire en sorte de l’obtenir. Je venais de l’embrasser en lui disant adieu. «À propos, lui dis-je en retournant à lui, que voulez-vous faire de cette petite boîte de pommade? Elle me paraît si peu de chose, ajoutai-je, qu’elle ne vaut pas la peine que vous l’emportiez; je vous prie de m’en faire présent: aussi bien, un derviche, comme vous, qui a renoncé aux vanités du monde, n’a pas besoin de pommade.»
«Plût à Dieu qu’il me l’eût refusée, cette boite! Mais quand il l’aurait voulu faire, je ne me possédais plus, j’étais plus fort que lui et bien résolu à la lui enlever par force, afin que, pour mon entière satisfaction, il ne fût pas dit qu’il eût emporté la moindre chose du trésor, quelque grande que fût l’obligation que je lui avais.
«Loin de me la refuser, le derviche la tira d’abord de son sein, et en me la présentant de la meilleure grâce du monde: «Tenez, mon frère, me dit-il, la voilà: qu’à cela ne tienne que vous ne soyez content; si je puis faire davantage pour vous, vous n’avez qu’à demander, je suis prêt à vous satisfaire.»
«Quand j’eus la boîte entre les mains, je l’ouvris, et en considérant la pommade: «Puisque vous êtes de si bonne volonté, lui dis-je, et que vous ne vous lassez pas de m’obliger, je vous prie de vouloir bien me dire quel est l’usage particulier de cette pommade.
«- L’usage en est surprenant et merveilleux, repartit le derviche. Si vous appliquez un peu de cette pommade autour de l’œil gauche et sur la paupière, elle fera paraître devant vos yeux tous les trésors qui sont cachés dans le sein de la terre.; mais si vous en appliquez de même à l’œil droit, elle vous rendra aveugle.»
«Je voulais avoir moi-même l’expérience d’un effet si admirable. «Prenez la boîte, dis-je au derviche en la lui présentant, et appliquez-moi vous-même de cette pommade à l’œil gauche. Vous entendez cela mieux que moi; je suis dans l’impatience d’avoir l’expérience d’une chose qui me paraît incroyable.»
«Le derviche voulut bien se donner cette peine, il me fit fermer l’œil gauche et m’appliqua la pommade. Quand il eut fait, j’ouvris l’œil, et j’éprouvai qu’il m’avait dit la vérité. Je vis en effet un nombre infini de trésors, remplis de richesses si prodigieuses et si diversifiées qu’il ne me serait pas possible d’en faire un détail au juste. Mais comme j’étais obligé de tenir l’œil droit fermé avec la main et que cela me fatiguait, je priai le derviche de m’appliquer aussi de cette pommade autour de cet œil.
«- Je suis prêt à le faire, me dit le derviche; mais vous devez vous souvenir, ajouta-t-il, que je vous ai averti que si vous en mettez sur l’œil droit vous deviendrez aveugle aussitôt. Telle est la vertu de cette pommade, il faut que vous vous y accommodiez.»
«Loin de me persuader que le derviche me dît la vérité, je m’imaginai au contraire qu’il y avait encore quelque nouveau mystère qu’il voulait me cacher.» Mon frère, repris-je en souriant, je vois bien que vous voulez m’en faire accroire: il n’est pas naturel que cette pommade fasse deux effets si opposés l’un à l’autre.
«- La chose est pourtant comme je vous le dis, repartit le derviche en prenant le nom de Dieu à témoin, et vous devez m’en croire sur ma parole, car je ne sais point déguiser la vérité.»
«Je ne voulus pas me fier à la parole du derviche, qui me parlait en homme d’honneur. L’envie insurmontable de contempler à mon aise tous les trésors de la terre, et peut-être d’en jouir toutes les fois que je voudrais m’en donner le plaisir, fit que je ne voulus pas écouter ses remontrances ni me persuader d’une chose qui cependant n’était que trop vraie, comme je l’expérimentai bientôt après, à mon grand malheur.
«Dans la prévention où j’étais, j’allai m’imaginer que si cette pommade avait la vertu de me faire voir tous les trésors de la terre en l’appliquant sur l’œil gauche, elle avait peut-être la vertu de les mettre à ma disposition en l’appliquant sur le droit. Dans cette pensée, je m’obstinai à presser le derviche de m’en appliquer lui-même autour de l’œil droit, mais il refusa constamment de le faire. «Après vous avoir fait un si grand bien, mon frère, me dit-il, je ne puis me résoudre à vous faire un si grand mal. Considérez bien vous-même quel malheur est celui d’être privé de la vue, et ne me réduisez pas à la nécessité fâcheuse de vous complaire dans une chose dont vous aurez à vous repentir toute votre vie.»