Les Mille Et Une Nuits Tome III
- Автор: Galland Antoine
- Язык: французский
- Жанр: Сказки народов мира
Электронная книга - «Les Mille Et Une Nuits Tome III». Краткое содержание книги:
«Je poussai mon opiniâtreté jusqu’au bout. «Mon frère, lui dis-je assez fermement, je vous prie de passer par-dessus toutes les difficultés que vous me faites. Vous m’avez accordé fort généreusement tout ce que je vous ai demandé jusqu’à présent: voulez-vous que je me sépare d’avec vous mal satisfait pour une chose de si peu de conséquence? Au nom de Dieu, accordez-moi cette dernière faveur. Quoi qu’il en arrive, je ne m’en prendrai pas à vous, et la faute en sera sur moi seul.»
«Le derviche fit toute la résistance possible; mais comme il vit que j’étais en état de l’y forcer: «Puisque vous le voulez absolument, me dit-il, je vais vous contenter.» Il prit un peu de cette pommade fatale et me l’appliqua donc sur l’œil droit, que je tenais fermé; mais, hélas! quand je vins à l’ouvrir, je ne vis que ténèbres épaisses de mes deux yeux, et je demeurai aveugle comme vous me voyez.
«Ah, malheureux derviche! m’écriai-je dans le moment, ce que vous m’avez prédit n’est que trop vrai. Fatale curiosité, ajoutai-je, désir insatiable des richesses, dans quel abîme de malheurs m’allez-vous jeter! Je sens bien à présent que je me les suis attirés; mais vous, cher frère, m’écriai-je encore en m’adressant au derviche, qui êtes si charitable et si bienfaisant, entre tant de secrets merveilleux dont vous avez la connaissance, n’en avez-vous pas quelqu’un pour me rendre la vue?
«- Malheureux! me répondit alors le derviche, il n’a pas tenu à moi que tu n’aies évité ce malheur, mais tu n’as que ce que tu mérites, et c’est l’aveuglement du cœur qui t’a attiré celui du corps. Il est vrai que j’ai des secrets, tu l’as pu connaître dans le peu de temps que j’ai été avec toi; mais je n’en ai pas pour te rendre la vue. Adresse-toi à Dieu, si tu crois qu’il y en ait un. Il n’y a que lui qui puisse te la rendre. Il t’avait donné des richesses dont tu étais indigne. Il te les a ôtées, et il va les donner par mes mains à des hommes qui n’en seront pas méconnaissants comme toi.»
«Le derviche ne m’en dit pas davantage, et je n’avais rien à lui répliquer. Il me laissa seul, accablé de confusion et plongé dans un excès de douleur qu’on ne peut exprimer; et après avoir rassemblé mes quatre-vingts chameaux, il les emmena et poursuivit son chemin jusqu’à Balsora.
«Je le priai de ne me point abandonner en cet état malheureux et de m’aider du moins à me conduire jusqu’à la première caravane, mais il fut sourd à mes prières et à mes cris. Ainsi privé de la vue et de tout ce que je possédais au monde, je serais mort d’affliction et de faim si, le lendemain, une caravane qui revenait de Balsora ne m’eût bien voulu recevoir charitablement et me ramener à Bagdad.
«D’un état à m’égaler à des princes, sinon en forces et en puissance, au moins eu richesses et en magnificence, je me vis réduit à la mendicité sans aucune ressource. Il fallut donc me résoudre à demander l’aumône, et c’est ce que j’ai fait jusqu’à présent. Mais, pour expier mon crime envers Dieu, je m’imposai en même temps la peine d’un soufflet de la part de chaque personne charitable qui aurait compassion de ma misère.
«Voilà enfin, commandeur des croyants, le motif de ce qui parut hier si étrange à Votre Majesté et de ce qui doit m’avoir fait encourir son indignation. Je lui en demande pardon encore une fois, comme son esclave, en me soumettant à recevoir le châtiment que j’ai mérité. Et si elle daigne prononcer sur la pénitence que je me suis imposée, je suis persuadé qu’elle la trouvera trop légère et beaucoup au-dessous de mon crime.»
Quand l’aveugle eut achevé son histoire, le calife lui dit: «Baba-Abdalla, ton péché est grand; mais, Dieu soit loué de ce que tu en as connu l’énormité, et de la pénitence publique que tu en as faite jusqu’à présent! C’est assez, il faut que dorénavant tu la continues dans le particulier, en ne cessant de demander pardon à Dieu dans chacune des prières auxquelles tu es obligé chaque jour par ta religion. Et afin que tu n’en sois pas détourné par le soin de demander la vie, je te fais une aumône, ta vie durant, de quatre drachmes d’argent par jour de ma monnaie, que mon grand vizir te fera donner. Ainsi ne t’en retourne pas et attends qu’il ait exécuté mon ordre.»
À ces paroles, Baba-Abdalla se prosterna devant le trône du calife, et en se relevant il lui fit son remerciement en lui souhaitant toute sorte de bonheur et de prospérité.
Le calife Haroun Alraschid, content de l’histoire de Baba-Abdalla et du derviche, s’adressa au jeune homme qu’il avait vu maltraiter sa cavale, et il lui demanda son nom comme il avait fait à l’aveugle. Le jeune homme lui dit qu’il s’appelait Sidi Nouman.
«Sidi Nouman, lui dit alors le calife, j’ai vu exercer des chevaux toute ma vie et souvent j’en ai exercé moi-même, mais je n’en ai jamais vu pousser d’une manière aussi barbare que celle dont tu poussais hier ta cavale en pleine place, au grand scandale des spectateurs, qui en murmuraient hautement. Je n’en fus pas moins scandalisé qu’eux, et il s’en fallut peu que je me fisse connaître, contre mon intention, pour remédiera ce désordre. Ton air néanmoins ne me marque pas que tu sois un homme barbare et cruel; je veux même croire que tu n’en uses pas ainsi sans sujet. Puisque je sais que ce n’est pas la première fois et qu’il y a déjà bien du temps que chaque jour tu fais ce mauvais traitement à la cavale, je veux savoir quel en est le sujet, et je t’ai fait venir ici afin que tu me l’apprennes: surtout dis-moi la chose comme elle est, et ne me déguise rien.»
Sidi Nouman comprit aisément ce que le calife exigeait de lui. Ce récit lui faisait de la peine, il changea de couleurs plusieurs fois, et fit voir malgré lui combien était grand l’embarras où il se trouvait. Il fallut pourtant se résoudre à en dire le sujet. Ainsi, avant que de parler, il se prosterna devant le trône du calife, et après s’être relevé, il essaya de commencer pour satisfaire le calife, mais il demeura comme interdit, moins frappé de la majesté du calife, devant lequel il paraissait, que par la nature du récit qu’il avait à lui faire.
Quelque impatience naturelle que le calife eût d’être obéi dans ses volontés, il ne témoigna néanmoins aucune aigreur du silence de Sidi Nouman. Il vit bien qu’il fallait ou qu’il manquât de hardiesse devant lui, ou qu’il fût intimidé du ton dont il lui avait parlé, ou enfin que dans ce qu’il avait à lui dire il pouvait y avoir des choses qu’il eût bien voulu cacher.
«Sidi Nouman, lui dit le calife pour le rassurer, reprends tes esprits et fais état que ce n’est pas à moi que tu dois raconter ce que je te demande, mais à quelque ami qui t’en prie. S’il y a quelque chose dans ce récit qui te fasse de la peine, et dont tu croies que je pourrais être offensé, je te le pardonne dès à présent. Défais-toi donc de toutes tes inquiétudes, parle-moi à cœur ouvert et ne me dissimule rien, non plus qu’au meilleur de tes amis.»
Sidi Nouman, rassuré par les dernières paroles du calife, prit enfin la parole. «Commandeur des croyants, dit-il, quelque saisissement dont tout mortel doive être frappé à la seule approche de Votre Majesté et de l’éclat de son trône, je me sens néanmoins assez de force pour croire que ce saisissement respectueux ne m’interdira pas la parole jusqu’au point de manquer à l’obéissance que je lui dois en lui donnant satisfaction sur toute autre chose que ce qu’elle exige de moi présentement. Je n’ose pas me dire le plus parfait des hommes: je ne suis pas assez méchant pour avoir commis, et même pour avoir eu la volonté de commettre rien contre les lois, qui puisse me donner lieu d’en redouter la sévérité. Quelque bonne néanmoins que soit mon intention, je reconnais que je ne suis pas exempt de pécher par ignorance. Cela m’est arrivé: en ce cas-là je ne dis pas que j’ai confiance au pardon qu’il a plu à Votre Majesté de m’accorder sans m’avoir entendu, je me soumets au contraire à sa justice et à être puni si je l’ai mérité. J’avoue que la manière dont je traite ma cavale depuis quelque temps, comme Votre Majesté en a été témoin, est étrange, cruelle et de très-mauvais exemple. Mais j’espère qu’elle en trouvera le motif bien fondé, et qu’elle jugera que je suis plus digne de compassion que de châtiment. Mais je ne dois pas la tenir en suspens plus longtemps par un préambule ennuyeux. Voici ce qui m’est arrivé: