Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
Elle était heureuse, ainsi pendue à ce bras ami; elle s’abandonnait à sa joie; il y avait des instants où sa prunelle pétillait comme un feu.
Mais le feu s’éteignait, hélas! et je ne sais quel nuage vague tombait sur tout cet éclat virginal, sur toute cette florissante jeunesse.
On avait peur et on souffrait à voir cela. Les beaux yeux de l’enfant se troublaient, tout à coup; l’intelligence se voilait sur ce front, plein de spirituelles promesses. C’était comme un deuil lourd et froid qui glaçait la pensée.
Sous ce rapport, Suavita de Champmas était restée telle que nous la laissâmes sur le pauvre lit de Paul Labre, dans la mansarde de la rue de Jérusalem.
Suavita n’avait point recouvré entièrement l’usage de sa raison.
Et Suavita était muette toujours.
Mais comme elle parlait bien, pourtant, quand son cœur étincelait dans ses yeux! Comme elle pensait! comme elle aimait peut-être!
Le passé seul était en elle complètement mort ou endormi. Elle avait perdu le souvenir avec le pouvoir de parler.
Elle était née en quelque sorte à cette vie insuffisante et tristement diminuée, à l’heure même où son pauvre petit corps malade recevait le choc mortel de l’eau.
L’excès de la terreur l’avait tuée moralement.
Et depuis, la santé physique était revenue. Elle revivait au contact bienfaisant de l’être que son cœur d’enfant avait choisi dès longtemps et à son insu pour l’aimer.
La présence de Paul la réchauffait comme un baiser de soleil, au matin, relève la plante affaissée sous le givre; elle était forte, elle pouvait courir, bondir; son sein battait, le rose montait à sa joue, le sourire à ses lèvres…
Mon Dieu! qu’eût-il fallu pour lui rendre l’autre moitié de son existence! la grande moitié: la parole, l’esprit, le cœur?…
Comme ils marchaient tous deux, lui rêvant, elle souriant à ce vague plaisir qui l’épanouissait comme une rose, elle pesa doucement, de ses deux mains nouées, sur le bras de Paul.
Paul venait de passer en bandoulière le fusil de chasse qu’il portait tout à l’heure à la main. Il ne prit pas garde; Blondette pesa plus fort.
Paul se retourna pour la regarder; leurs yeux se choquèrent.
– Que tu es donc belle! murmura-t-il avec admiration.
Elle l’enveloppait de son regard qui parlait.
Et, chose étrange, Paul comprenait ce regard comme un langage: mot à mot, avec les nuances et jusqu’aux inflexions que la voix aurait eues.
– Pas si belle que l’autre! disait le regard à la fois suppliant et menaçant.
– Quelle autre? fit Paul malgré lui.
Le regard brûla, puis se baissa. Paul dit entre ses dents:
– Je suis plus fou que toi!
Blondette pesa de nouveau sur son bras.
– Qu’est-ce encore? demanda Paul en riant.
Il y avait une larme, suspendue comme une perle aux longs cils de Blondette.
– Ah! mademoiselle, gronda Paul, si vous pleurez, nous allons nous fâcher!
Elle lui tendit son front que Paul baisa.
– À la bonne heure, reprit-il, traduisant le regard, vous allez être bien sage?
Le regard esclave répondit:
– Oh! bien sage.
Mais les mains jointes pesèrent sur le bras pour la troisième fois. Paul fronça le sourcil, bien qu’il eût envie de rire. C’étaient de si ravissantes mains!
– Mademoiselle, dit-il, ne laissant pas au regard le temps d’achever sa phrase, vous voudriez venir avec moi vous promener dans la campagne, je connais cela. On vous a dit qu’il y avait de belles forêts, des montagnes, des étangs, des prairies.
Le grand œil bleu interrompit à son tour, disant:
– Peu importe tout cela. Je voudrais aller partout où tu vas.
– Pauvre petit ange chéri! pensa Paul tout haut.
Blondette lui lâcha le bras brusquement et saisit sa main qu’elle baisa.
– Mademoiselle! fit Paul sévèrement.
Mais il l’attira sur son cœur et l’y tint un instant embrassée.
Vous la voyez d’ici folle de joie, cette Blondette caressante et soumise comme un chien mignon aux pieds de son maître. Détrompez-vous bien vite et consultez les grands yeux bleus qui mouillèrent leur sourire.
Les grands yeux bleus disaient:
– Oh! Paul! que tu voudrais bien pouvoir m’aimer!
Et c’était si vrai, cela, qu’une larme vint à la paupière de Paul.
– Sois raisonnable, Blondinette, reprit-il. Tu es prisonnière pour ton bien. Je t’ai raconté cela cent fois. Il y a des gens méchants qui te veulent du mal. Je te cache pour t’avoir toujours près de moi. Tu sais bien que je mourrais, si on me prenait ma petite Blondette bien-aimée!
Les yeux bleus interrogèrent, charmés, mais défiants.
– C’est bien vrai, cela? demandèrent-ils.
– Bien vrai, bien vrai, répondit Paul, qui l’enleva dans ses bras.
Elle pâlit et se dégagea.
Paul, étonné, la regarda.
Elle fit effort pour sourire, et son sourire disait:
– Tu es bien bon, tu as pitié de moi.
Ils arrivaient au bout de l’avenue des tilleuls qui se divisait en deux sentiers.
Le premier conduisait au verger, dont les fruits mûrs envoyaient déjà leurs enivrantes senteurs: l’autre menait à l’une des portes qui donnaient entrée en forêt.
Blondette tira vers le premier sentier; Paul prit l’autre en touchant du doigt la crosse de son fusil de chasse.
Alors, à ce muet mensonge, les deux mains de l’enfant se desserrèrent et ses jolis bras tombèrent dans les plis de sa robe blanche.
Elle marcha fière et digne aux côtés de Paul embarrassé.
Elle ne supplia point. L’heure des reproches était passée.
Paul l’interrogea du coin de l’œil.
Le regard de Blondette ne parlait plus.
Il était plus muet que la bouche de Blondette elle-même.
– Vous êtes une méchante, dit alors Paul.
Elle releva sur lui ses grands yeux étonnés, innocents, mais malins. Ses grands yeux demandaient:
– Pourquoi suis-je une méchante?
– Une jalouse, au moins! répliqua Paul avec colère.
Ses grands yeux lancèrent un éclair si beau que Paul s’arrêta court à la contempler.
Elle sourit et continua sa route, disant avec sa prunelle qui brillait de vengeance:
– Allons! allons! vous êtes attendu ailleurs. Partez! Et voilà justement ce qui n’était pas vrai.
Paul fit comme Blondette, cette fois; ce furent ses yeux qui parlèrent, exprimant le dépit, la honte et le chagrin.
Elle s’arrêta à son tour. Sa taille harmonieuse s’était redressée de toute sa hauteur. Ses yeux dirent si énergiquement sa pensée que la parole elle-même fût restée au-dessous de leur subtil reproche: