Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
Mathau Goret était avec la malle. Il avait un couteau de six liards. Les cordes étaient bonnes, et il eut bien de la peine à les couper, le pauvre garçon.
Mais enfin, il les coupa.
Et avec le quart des louis d’or que contenait la malle, il acheta tous les domaines de son maître devenus biens nationaux.
Un tel point de départ donne tout d’abord le motif de cette préoccupation de mystère qui tint pendant quarante ans la famille Goret à la gorge.
Il y a différents caractères: nous avons connu de ces conquérants qui ne se cachaient pas.
Les Goret se cachaient; chez le père Goret qui étaient déjà vieux à l’époque de la conquête, chez Goret II, son fils et successeur, et chez «la Goret», femme Hébrard, notre héroïne, il y eut pendant près d’un demi-siècle la vague terreur d’être lapidé.
Je songe toujours à Jules Sandeau, mon illustre ami, en écrivant ces lignes, et voici un détail que je note spécialement pour lui.
En 1815, le fils Gobert des Nouettes revint et trouva close la porte de l’ancienne maison de son père. Goret II, un juif normand, Tibère, moins Caprée, qui avait déjà des millions et qui pourrissait dans une indescriptible crasse, le rencontra au fond d’un bas chemin et lui demanda un sou pour acheter du pain.
Le fils Gobert lui en donna deux.
C’est comme cela qu’on dissimule son jeu, et, en outre, il y a les deux sous qui sont bénéfice.
Et plus on cache son jeu, notez bien, plus on gagne. Tout est gain, absolument tout.
On ne dépense rien; bien mieux: on ne peut rien dépenser. Les revenus s’accumulent, enflant démesurément le capital.
Il y a ici une véritable fatalité qui gonfle la fortune.
Seulement, le difficile est d’enfouir ce monstrueux amas de richesses. Il ne faut point hésiter à le dire: les successeurs ont besoin d’un talent plus grand que le fondateur lui-même. L’esprit s’étonne à compter la multitude insensée des actes à double face; des fidéicommis [5], des contre-lettres et autres échappatoires de chicane que doit produire un pareil travail.
Et tout cela solide, bien établi, maçonné à la normande et défiant la mauvaise foi des dépositaires!
On admire, on s’effraie. Ces trois générations de Goret ne savaient pas lire.
Mais ils avaient le sens inné de la ruse; ils savaient se faire servir, et payer au besoin grassement leurs serviteurs, eux qui se refusaient le nécessaire. Ils achetaient au loin de préférence. Du fond de leur ignorance, ils connaissaient par une intuition particulière aux juifs de toutes les religions le fort et le faible des valeurs.
Ils faisaient l’usure à Paris, à travers une demi-douzaine d’intermédiaires.
Chacun des louis d’or volés par Goret Ier valait une métairie maintenant.
Il faudrait ce qu’on appelle des nombres de raison pour chiffrer les produits possibles d’une pareille mécanique dans le cours d’un autre demi-siècle.
Et la mémoire de la Goret, réglée comme un livre de commerce aux mille pages, multipliées, chacune, par dix colonnes, contenait tout, ne mêlait rien. Elle refusait les pièces de deux sous faussés, même quand elle était ivre.
En 1835, au mois de juin, un homme vint dans le pays: un gros gaillard de bonne humeur qui achetait les écus de six livres vingt sous les douze.
C’était un bénéfice d’autant plus clair que, dans le commerce, les mêmes pièces de six livres ne passaient que moyennant quatre sous d’appoint.
On parlait de les démonétiser. L’homme s’appelait M. Lecoq. Il faisait pour la maison de banque J.-B. Schwartz et Cie, de Paris.
Les gens comme Mathurine Goret n’existent qu’à la condition de brocanter toujours et sur tout. Aussitôt qu’elle entendit parler de M. Lecoq et de son trafic, elle prit les devants et rassembla une quantité considérable de pièces de six livres qu’elle lui offrit sous main à quarante sous les douze.
M. Lecoq arriva, marchanda, causa. On but ensemble, on jura de compte à demi, on fit affaire, et, trois jours après, M. Lecoq tapait sur le ventre de la Goret qu’il appelait par son petit nom.
C’était en vérité un bon vivant, et il apportait toujours une bouteille de quelque chose.
Le dimanche suivant, autour de l’église, dans le cimetière de Mortefontaine, les paysans disaient que si ce M. Lecoq n’avait pas été si jeune, Mathurine aurait peut-être bien fait la bêtise de l’épouser.
Ce M. Lecoq pouvait avoir quarante ans.
Au bout d’une semaine, il amena très mystérieusement chez la richarde un jeune homme d’une trentaine d’années qui coucha à la ferme, et, le lendemain, une des dames les plus huppées du pays, Mme la comtesse du Bréhut de Clare, vint rendre visite à ce même jeune homme, chez Mathurine.
Le fils Goret, qu’on traitait à la maison un peu moins doucement qu’un chien, dit dans le hameau que le jeune homme avait reçu la dame couché sur son lit, et que la dame lui avait baisé la main.
Or, nous allions omettre de le mentionner, il y avait dans la famille Goret une histoire romanesque et même invraisemblable: une fois en quarante-deux ans, les Goret avaient fait l’aumône.
C’était du temps de Goret Ier, le conquérant.
Un homme et un enfant étaient venus de nuit frapper à la porte de son taudis.
L’homme s’était donné pour un duc et pair fugitif; l’enfant était le dauphin, fils de Louis XVI, échappé de la tour du Temple miraculeusement.
Je ne sais pas si Goret I eût secouru une sincère infortune, mais l’idée qu’il était en face d’un fils de roi le frappa. Il se dit:
– J’aurai bon, s’il remonte jamais sur son trône.
Et il alla marauder une poule dans le voisinage pour lui faire à souper. Bien plus, quand Louis XVII s’en alla, le lendemain matin, Goret Ier lui prêta une pièce de 30 sous.
Goret II avait transmis cette légende à la Goret, qui ne connaissait pas de plus étonnant trait de munificence.
Le jeune homme, amené par M. Lecoq, resta trois jours à la ferme.
Chaque matin, Mme la comtesse de Clare vint le visiter et lui baiser la main.
Il était beau garçon, blanc de teint, châtain de cheveux et coiffé comme les têtes de Louis XV sur les monnaies de 24 livres (on en voyait encore alors). Le fils Goret disait que sa mère et M. Lecoq s’étaient amusés tout un soir à comparer la figure du jeune homme avec l’empreinte d’un de ces louis de 24 francs.
La Goret, qui avait bu beaucoup de cassis, s’était mise à genoux devant le jeune homme et lui avait donné son chapelet à toucher, comme s’il eût eu pouvoir de le bénir.
Il s’appelait M. Nicolas, et quand il parlait de son père qu’il nommait tantôt Saint-Louis, tantôt Naundorff, il faisait le signe de la croix.
Il partit après les trois jours écoulés, mystérieusement, comme il était venu.
Le fils Goret raconta que sa mère lui avait offert une bourse pleine d’or, au moment du départ, et qu’il s’en était allé, de nuit, dans la voiture de Mme la comtesse de Clare, escorté par quatre messieurs à cheval; qui s’appelaient entre eux monsieur le colonel, monsieur le comte et monseigneur l’archevêque.
VI Maintenon normande
[5] Terme de droit. Don ou legs que celui qui reçoit la libéralité doit remettre à une autre personne. On entend plus habituellement par fidéicommis la disposition simulée faite en apparence au profit de quelqu'un, mais avec l'intention secrète de faire passer le bénéfice à une autre personne qui n'est pas nommée dans l'acte. Le fidéicommis a ordinairement pour but d'avantager une personne à qui la loi défend de recevoir. [Littré] (Note du correcteur – ELG.)