Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
Les deux maisons nobles les plus considérées, c’est-à-dire les plus riches du pays, étaient le château de Clare, situé vers Antoigny, et le château de Champmas, appartenant au général comte du même nom.
Ce dernier manoir avait été inhabité pendant des années.
Le château de Clare était en plein dans la conspiration. On affectait de compter aussi sur le château de Champmas, dont le maître autrefois avait subi une condamnation politique; seulement le général était absent.
À défaut du général, on avait le directeur des hauts fourneaux de Cuzay, ancien élève de l’école Polytechnique, qui avait commandé une barricade à Paris en 1830, et ses cinquante-deux ouvriers – des lapins! au dire du chevalier Le Camus de La Prunelaye, pêcheur de truites à la mouche.
Après la révolution faite, le chevalier de La Prunelaye devait être préfet de l’Orne, et M. Lefébure, l’ancien élève de l’école, avait bien voulu accepter le ministère des Travaux publics.
Les deux fils Portier de La Grille et le neveu du Molard y étaient jusqu’au cou, ainsi que la vieille demoiselle Des Anges, qui souhaitait cinq bureaux de tabac, pour les affermer très cher.
Deux beaux gars, ces Portier de La Grille! Louches tous deux, mais non pas du même œil.
Ils en voulaient au gouvernement à cause d’un cantonnier qui ne leur tirait pas son chapeau.
Le neveu du Molard désirait du vin à discrétion et le droit de braconner dans la forêt d’Andaine.
Poulain, l’affûteur, faisait aussi la révolution expressément contre les gendarmes et les gardes champêtres. Il n’était pas méchant quoiqu’on l’accusât d’avoir tué sa femme d’une ruade.
Les dénombrements sont bons dans les poèmes épiques. Il nous faudrait des pages entières rien que pour inscrire les noms des conjurés.
Leur plan était bien simple: s’emparer de La Ferté-Macé où l’on devait proclamer le nouveau gouvernement.
Le chevalier de La Prunelaye avait promis que tout irait comme une lettre à la poste.
Et il y avait les cinquante-deux lapins de M. Lefébure!
Vous souriez. – Avez-vous bien regardé l’œuf d’où sort une révolution?
Si quelque lecteur objectait que les révolutions se font à Paris d’ordinaire, et que la paroisse de Mortefontaine n’est pas précisément le cœur de la France, nous répondrions que la routine tend à disparaître. Paris est un préjugé. Nous décentralisons, en province, tant que nous pouvons.
D’ailleurs on n’avait point négligé Paris.
Le colonel travaillait Paris. M. Lecoq aussi, ainsi que deux jeunes gens pleins d’avenir, MM. de Cocotte et de Piquepuce.
Le chevalier Le Camus de La Prunelaye évaluait à cent cinquante mille combattants les ébénistes qu’on aurait pu armer du jour au lendemain, dans le faubourg Saint-Antoine, si on avait eu des fusils, et, s’ils avaient voulu les prendre.
M. Lefébure tenait l’armée par l’école Polytechnique dont les anciens élèves forment un faisceau extrêmement dangereux.
On avait le vicaire de Mortefontaine pour le clergé. Les deux fils Portier de La Grille répondaient d’un gendarme retraité, à Domfront, et le neveu du Molard pesait sur la maîtresse de poste d’Argentan.
Quant à Poulain, il allait déjeuner tous les lundis chez l’adjoint de Couterne.
Vous voyez que le fils de saint Louis était bien près de remonter sur le trône de ses aïeux.
Il y avait déjà des mois que ces choses comiques s’agitaient aux environs de La Ferté-Macé, et, sous ces choses comiques, un gros drame bien noir rampait à pas de loup.
Le drame était mené par des gens qui savaient leur monde et qui ne prenaient point, pour jouer la comédie en grange, l’accent qui conviendrait au Théâtre-Français.
Ils taillaient en plein dans le grotesque, bien sûrs qu’ils étaient de ne pouvoir aller trop loin sur cette route.
La conspiration, du reste, était le côté grossier de leur trame.
Une autre pièce se jouait auprès de celle-là, qui avait au moins le mérite de l’originalité.
La chapelle était achevée, elle avait son chapelain.
Une aile entière du grand vilain château Renaissance avait été rendue habitable pendant qu’on installait dans le corps de logis et dans l’autre aile de somptueux appartements.
Cette aile habitable avait un hôte, M. Nicolas.
Dès qu’on avait franchi le seuil de son antichambre, M. Nicolas changeait de nom: il s’appelait «le Roi».
Pas davantage.
Et soit que le secret le plus absolu eût été gardé par toutes les queues-rouges ayant des rôles subalternes dans cette farce, soit que l’autorité fermât les yeux, le roi vivait paisiblement, entouré de ce qu’il fallait de mystère pour rendre la momerie intéressante.
Le roi mangeait bien, buvait mieux et dirigeait de très haut la conspiration, dont les membres indigènes n’étaient point admis à contempler sa personne sacrée tous les jours.
Il avait sans cesse avec lui quelqu’un des gens de Paris qui semblaient non seulement le servir avec beaucoup de respect, mais encore le surveiller d’assez près.
La Goret, outre les frais de construction et d’aménagement du château, avait déjà fourni de très grosses sommes pour le bien de la conspiration. On l’avait prise par ses faibles: l’ignorance et l’égoïsme.
La Goret donnait de l’argent pour être reine de France.
Inutile d’insister: le mot est dit dans sa sincère énormité.
Ceux qui ne connaissent pas les paysans hausseront les épaules; ceux qui connaissent les paysans seront à peine étonnés.
Singulier peuple, près de qui l’éloquence même perd sa peine quand elle n’a qu’une vérité grande, claire, profitable à enseigner, mais à qui vous ferez croire, si vous faites l’imposture bien absurde et bien grossière dans son expression, n’importe quelle bourde monstrueuse.
L’imposture, ici, avait été savamment calculée; on l’avait entourée d’une mise en scène enfantine. La Goret était dans le piège jusqu’au cou.
Elle demeurait toujours à la ferme, mais on lui avait donné «une maison» parce que, en attendant mieux, elle avait déjà rang de «duchesse à tabouret».
Ces mots, qu’ils ne comprennent pas, ont sur les paysans un inexprimable pouvoir.
M. Nicolas, le fils de saint Louis, en récompense de ce qu’elle avait fait pour sa royale personne, lui avait donné le choix entre ces deux positions: reine mère ou femme du roi, de la main gauche, comme Mme de Maintenon.
Bien entendu que cette dernière situation serait toute provisoire, M. Nicolas ne pouvant épouser publiquement avant d’être proclamé roi, parce que cela lui ôterait l’alliance de tous les souverains étrangers, qui n’auraient plus l’espoir de lui donner leurs filles en mariage.
La Goret avait compris cela merveilleusement. Néanmoins, elle avait choisi l’état de femme du roi, stipulant qu’aussitôt après la conquête de Paris, on ferait publier les bans à la cathédrale.
La «maison» de la Goret, duchesse provisoire, était composée de Mme la comtesse Corona, petite-fille du colonel, de Mme la comtesse du Bréhut de Clare et de deux jeunes dames de Paris.
Elle avait pour chevalier d’honneur le vicomte Annibal Gioja, des marquis Pallante, et pour écuyers MM. de Cocotte et de Piquepuce.