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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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Joseph réussit sans trop de difficultés à concilier activités professionnelle et politique. Il participait à toutes les réunions de l’Assemblée et fut élu rapporteur de la Commission de la Santé publique. Le gouvernement d’union nationale bénéficiant d’une majorité écrasante, chaque loi était négociée au préalable, il n’y avait pas besoin de discuter pendant des jours. Comme ses camarades, il chahutait ceux qui tergiversaient et proposaient des amendements inutiles, manœuvres désespérées pour sauver de misérables avantages personnels. Enfin, l’heure était venue où l’intérêt général était privilégié. Il avait du mal à sauver du temps pour l’hôpital, il avait désormais son laboratoire autonome de microbiologie et deux collaborateurs parcouraient les routes à sa place.

Il y a deux façons d’écrire l’Histoire : dans l’action, au moment où elle s’accomplit, ou à tête reposée, longtemps plus tard, avec le recul du temps, quand les passions sont apaisées. Le point de vue est alors si différent qu'on se demande comment ces faits ont pu avoir lieu, on a du mal à en comprendre les acteurs, leurs motivations, leur inconscience. Tous les Tchèques qui ont vécu les événements de février 48 se sont posé cette question, se sont interrogés sur les raisons de leurs choix. La plupart n’ont trouvé qu’une seule réponse : à cette époque, nous étions sincèrement convaincus d’avoir raison et on ne savait pas ce qui allait se passer. Après coup, c’est plus facile d’être lucide, on a eu accès à des témoignages, des archives, et on connaît le résultat du match.

Quand le ministre de l’Intérieur communiste démit huit commissaires divisionnaires pour les remplacer par des sympathisants, renforçant la mainmise du Parti sur la police, les ministres modérés exigèrent le retrait du décret et mirent leur démission dans la balance, les syndicats et les milices populaires lâchèrent dans la rue des centaines de milliers de manifestants déchaînés. Le président Beneš, malade et affaibli, craignant une guerre civile, abandonna les démissionnaires, désigna à nouveau Gottwald comme chef d’un gouvernement sans réactionnaires. Jan Masaryk accepta de conserver son portefeuille de ministre des Affaires étrangères. Dix jours plus tard, le 13 mars, on retrouva son corps défenestré au pied de sa salle de bains du palais Cernin.

Une foule immense, comme on n’en avait jamais vu, assista à ses funérailles. Pavel, agacé par la suspicion générale, refusa d’aborder la question. Lui, d’ordinaire si affable, s’énerva et se mit à crier. Pendant deux semaines, il resta invisible.

L’enquête de police conclut à un suicide.

Des élections, où seuls les partis du nouveau gouvernement purent présenter une liste, furent organisées dans la foulée et donnèrent une majorité écrasante au Parti communiste. Beneš démissionna, Gottwald devint président à sa place, le Parti était installé au pouvoir.

Le coup de Prague était terminé.

Au début de cette année 48, un autre événement majeur bouleversa la vie de Christine et de Joseph. Ils suivaient de près l’évolution de la situation, convaincus qu’il fallait en finir une fois pour toutes avec les conservateurs bornés et les pseudo-démocrates, balayer ces nantis avec leur morgue d’Ancien Régime. Oui, on ne devait plus discuter, c’était inutile, du temps perdu, le moment était venu de prendre les armes et de se battre.

Eux ou nous.

Joseph faisait des apparitions en coup de vent à l’hôpital, par acquit de conscience, il passait l’essentiel de son temps au siège du Parti et à l’Assemblée. Les réunions et les manifestations se succédaient, souvent agitées, avec des opposants qui faisaient le coup de poing contre les syndicats, des affrontements violents entre groupes d’étudiants et la police qui chargeait.

Christine défilait avec les artistes, quelquefois en cortège avec Tereza et les professeurs, Ludvik Brest participait en hurlant à l’unisson, elles le portaient tour à tour sur la hanche et essayaient de l’endormir. Christine agitait sa banderole des heures durant, criait à en avoir la voix éraillée pendant les représentations. Elle se sentait fatiguée et molle, mettait cette lassitude sur le compte de ces journées tumultueuses, du rôle à jouer le soir, des discussions interminables, des nuits écourtées et des cigarettes, Joseph lui conseillait de se reposer mais lui-même était épuisé.

– C’est une mauvaise période à passer. Encore un coup de collier et on aura la paix.

Et puis, un samedi après-midi, début mars, lors d’une réunion au syndicat, Christine s’endormit. Personne ne s’en était rendu compte. Mais quand la secrétaire de section fit une pause pour reprendre son souffle, on entendit un ronflement dans le silence. Sa voisine lui donna un coup de coude, elle se réveilla, confuse et honteuse.

Elle alla consulter un médecin qui lui prescrivit des examens à faire et lui annonça qu’elle était enceinte.

– C’est impossible, docteur, répondit-elle. Je ne peux pas avoir d’enfant. Non, vraiment, je vous assure, c’est physiquement impossible.

– Alors c’est un miracle, madame.

Personne n’a été en mesure d’expliquer ce qui s’était passé. Ni Joseph, ni aucun de ses collègues de l’hôpital appelés en renfort. Il n’y avait aucun doute, Christine était enceinte.

De deux mois.

Un grand professeur, qui avait bien connu le père de Joseph, confirma : « Soit votre docteur à l’époque s’est trompé, ce genre d’erreur arrive souvent, soit quelque chose au fond de vous s’est réparé tout seul, un peu comme le bras d’une étoile de mer ou la queue d’un lézard. »

Soudain, tout était différent. Le monde venait de changer. Eux aussi. Jamais ils n’avaient reparlé d’Alger ou de Maurice, c’était inutile, ils s’étaient installés dans le présent, ils étaient heureux ainsi, et voilà que l’échelle de leur couple s’allongeait, la vie leur donnait un avenir.

– On va avoir un bébé, nous !

– Comme Pavel et Tereza !

– Un enfant, comme Ludvik Brest !

– C’est merveilleux !

– Tu préfères une fille ou un garçon ?

– Je ne sais pas. Et toi ?

– Moi je préfère un garçon.

– Moi aussi.

– Et si on se mariait maintenant ?

– Oh oui.

Les non-communistes ayant été chassés des postes de responsabilité, Pavel bénéficia du grand ballet diplomatique qui suivit la nomination du nouveau ministre des Affaires étrangères. Un temps il espéra Bonn mais on le trouva trop jeune, il fut nommé ambassadeur en Bulgarie, à trente-huit ans ce n’était pas si mal. Il pouvait espérer un poste prestigieux, Londres ou peut-être Paris, dans les dix prochaines années.

Ce n’était pas une capitale stratégique mais Pavel était décidé à donner du lustre à ce pays frère, sa connaissance du russe lui permit d’apprendre le bulgare en deux mois. Avec Tereza et Ludvik, ils emménagèrent dans l’immense ambassade de Sofia où ils menèrent une existence qui n’avait rien de socialiste. Tereza, habituée à son train de vie d’enseignante, eut du mal à s'habituer aux réceptions quotidiennes, aux dîners diplomatiques et aux mondanités, elle trouvait le logement de fonction trop luxueux, le personnel trop nombreux et hésitait à lui donner des ordres. Elle ne parlait que le tchèque et le slovaque et était exclue des après-midi des femmes d’ambassadeurs qui s’invitaient à tour de rôle à prendre le thé et jouer au bridge, elle passait son temps à lire et à s’occuper de Ludvik, elle lui faisait classe chaque jour, il lisait et écrivait à quatre ans, parlait tchèque et quelques mots de bulgare.

Ils invitèrent Joseph et Christine à venir les voir mais monsieur le député n’avait pas une seconde à lui et madame avait des répétitions.

Tereza se mit à détester cette ville sinistre.

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