Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
— « Unglaublich !… » répétait Mithœrg.
X
Une quinzaine plus tard, Jacques, accompagné d’un Autrichien, nommé Bœhm, revenait de Vienne par le rapide de jour.
Des nouvelles graves, alarmantes, confidentiellement communiquées la veille par Hosmer, l’avaient décidé à interrompre son enquête, et à rentrer précipitamment en Suisse, pour avertir Meynestrel.
Ce dimanche-là, 12 juillet, Mithœrg, dépêché par Jacques qui redoutait d’affronter les questions de ses camarades, pénétrait vers six heures du soir dans le Local. Il grimpa vivement l’escalier, répondit d’un sourire hâtif aux bonjours de ses amis, et, se faufilant parmi les groupes qui encombraient les deux premières pièces, gagna directement la troisième salle où il savait trouver le Pilote.
En effet : assis à sa place habituelle, tout contre Alfreda, devant une douzaine d’auditeurs attentifs, Meynestrel parlait. Il semblait s’adresser plus particulièrement à Prezel, debout, au premier rang :
— « Anticléricalisme ? » disait-il. « Déplorable tactique ! Voyez votre Bismarck avec son fameux Kulturkampf. Ses persécutions n’ont servi qu’à renforcer le cléricalisme allemand… »
Mithœrg, les traits soucieux, quêtait avec insistance le regard d’Alfreda. Il put enfin lui faire signe, et, s’écartant du groupe, recula jusqu’à la fenêtre.
Prezel avait fait une objection que Mithœrg n’avait pas entendue. Diverses interruptions fusèrent. Des discussions privées provoquèrent des déplacements dans le groupe. Alfreda en profita pour se lever et rejoindre l’Autrichien.
La voix sèche de Meynestrel s’éleva de nouveau :
— « Je pense que ce n’est pas cet anticléricalisme idiot, cher à la bourgeoisie libre penseuse du XIXe siècle, qui libérera les masses du joug des religions. Là encore, le problème est social. Les assises des religions sont sociales. De tout temps, les religions ont puisé leur principale force dans la souffrance de l’homme asservi. Les religions ont toujours profité de la misère. Le jour où ce point d’appui leur manquera, les religions perdront leur vitalité. Sur une humanité plus heureuse, les religions actuelles n’auront plus de prise… »
— « Qu’est-ce qu’il y a, Mithœrg ? » murmura Alfreda.
— « Thibault est rentré… Il veut voir le Pilote. »
— « Pourquoi n’est-il pas venu ici ? »
— Il paraît que des choses mauvaises se passent là-bas », dit Mithœrg, sans répondre.
— « Des choses mauvaises ? »
Elle scrutait le visage de l’Autrichien. Elle songeait à la mission de Jacques à Vienne.
Mithœrg écarta les bras pour indiquer qu’il ne savait rien de précis ; et il resta, quelques secondes, les sourcils dressés, les yeux arrondis derrière ses lunettes, balançant le buste comme un jeune ours.
— « Thibault est avec Bœhm, un des miens compatriotes, qui repart demain pour Paris. Il faut absolument que le Pilote les reçoive ce soir. »
— « Ce soir ?… » Alfreda réfléchissait. « Eh bien, venez à la maison ; c’est le mieux. »
— « Bon… Convoque Richardley. »
— « Et Pat’ aussi », dit-elle précipitamment.
Mithœrg, qui n’aimait pas l’Anglais, fut sur le point de dire : « Pourquoi Pat’ ? » Cependant, il acquiesça d’un mouvement de paupières.
— « À neuf heures ? »
— « À neuf heures. »
La jeune femme regagna silencieusement sa chaise.
Meynestrel venait de couper la parole à Prezel, par un : « Bien entendu ! » sans réplique. Il ajouta :
— « La transformation ne se fera pas en un jour. Ni en une génération. Mais les besoins religieux de l’homme nouveau trouveront un dérivatif : un dérivatif social. À la mystique des religions professionnelles se substituera une mystique sociale. Le problème est d’ordre social. »
Après avoir de nouveau croisé le regard d’Alfreda, Mithœrg s’esquiva.
Trois heures plus tard, accompagné de Bœhm et de Mithœrg, Jacques descendait du tramway de Carouge, et gagnait la maison de Meynestrel.
Il faisait presque nuit déjà, et le petit escalier était obscur.
Alfreda vint ouvrir.
La silhouette de Meynestrel s’encadrait en ombre chinoise dans la porte de la chambre éclairée. Il s’approcha vivement de Jacques, et demanda à voix basse :
— « Du nouveau ? »
— « Oui. »
— « Les accusations étaient fondées ? »
— « Sérieuses », murmura Jacques. « Surtout en ce qui concerne Tobler… Je vous expliquerai ça… Mais, pour l’instant, il s’agit de bien autre chose… Nous sommes à la veille d’événements graves… » Il se tourna vers l’Autrichien qu’il avait amené, et présenta : « Le camarade Bœhm. »
Meynestrel tendit la main.
— « Alors, camarade », fit-il avec une nuance de scepticisme dans la voix, « c’est vrai, tu nous apportes du nouveau ? »
Bœhm le regarda posément :
— « Oui. »
C’était un Tyrolien, un montagnard de petite taille, au visage énergique. Trente ans. Il était coiffé d’une casquette, et portait, malgré la chaleur, un vieil imperméable jaune, posé sur ses épaules râblées.
— « Entrez », dit Meynestrel, en faisant passer les arrivants dans la chambre, au fond de laquelle attendaient Paterson et Richardley.
Meynestrel présenta les deux hommes à Bœhm. Celui-ci s’aperçut qu’il avait gardé sa casquette ; il se troubla une seconde, et la retira. Il était chaussé de gros brodequins à clous, qui patinaient sur le parquet ciré.
Alfreda, aidée de Pat’, était allée quérir les chaises de la cuisine. Elle disposa les sièges en cercle autour du lit, sur lequel elle vint s’asseoir, son bloc-notes et son crayon sagement posés dans le creux de sa jupe.
Paterson s’installa à côté d’elle. À demi allongé, un coude sur le traversin, il se pencha vers la jeune femme :
— « Tu sais ce qu’on va dire ? »
Alfreda fit un geste évasif. Elle se méfiait, par expérience, de ces airs de conspirateur, qui, chez ces hommes d’action condamnés à l’inactivité, témoignaient surtout d’un désir obsédant, cent fois déçu, de pouvoir enfin donner leur mesure.
— « Pousse-toi un peu », dit familièrement Richardley, en venant s’asseoir près de la jeune femme. Dans son regard brillait à perpétuité une lueur joyeuse, presque martiale ; mais, dans cette assurance, il y avait quelque chose d’artificiel, comme une volonté préméditée d’être fort, d’être satisfait, en dépit de tout, par principe, par hygiène.
Jacques avait tiré de sa poche deux enveloppes cachetées, une grosse et une petite, qu’il remit à Meynestrel.
— « Ça, ce sont des copies de documents. Et ça, une lettre d’Hosmer. »
Le Pilote s’approcha de l’unique lampe, posée sur la table, et qui éclairait faiblement la pièce. Il décacheta la lettre, la lut, et chercha machinalement Alfreda des yeux ; puis dardant sur Jacques son regard aigu, interrogatif, il posa les deux enveloppes sur la table ; et, pour donner l’exemple, il s’assit.
Lorsqu’ils furent tous les sept installés, Meynestrel se tourna vers Jacques :
— « Alors ? »
Jacques regarda Bœhm, releva sa mèche d’un geste brusques et s’adressa au Pilote :