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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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— « Mais je suis sérieux », hasarda Daniel, avec un sourire piteux qu'elle devina au son de sa voix. Elle eut aussitôt conscience que tout danger était écarté.

— « Oh non », fit-elle presque gaiement. « Ne vous fâchez pas de ce que je vais vous dire, Daniel : vous ne m'aimez pas. »

— « Oh ! »

— « Mais non. Ce n'est pas moi que vous aimez, c'est… autre chose. Et moi non plus, je ne vous… Tenez, je vais être franche : je crois que jamais je ne pourrai aimer un homme comme vous. »

— « Comme moi ? »

— « Je veux dire : un homme comme tous les autres… Je veux… aimer, oui, plus tard, mais alors ce sera quelqu'un de… enfin quelqu'un de pur, qui sera venu à moi autrement… pour autre chose… Je ne sais pas comment vous expliquer. Enfin un homme très différent de vous. »

— « Merci ! »

Son désir était tombé ; il ne songeait plus qu'à éviter de paraître ridicule.

— « Allons », reprit-elle, « la paix ; et n'y pensons plus. » Elle entrouvrit la porte ; cette fois, il la laissa faire. « Amis ? » fit-elle, en lui tendant la main. Il ne répondit pas. Il regardait ses dents, ses yeux, sa peau, ce visage étalé qu'elle offrait comme un fruit. Il eut un sourire forcé et ses paupières battirent. Elle prit sa main et la serra.

— « Ne gâchez pas ma vie », murmura-t-elle avec une inflexion câline. Et, drôlement, les sourcils levés : « Un rouleau de clichés, ça suffit pour aujourd'hui. »

Il consentit à rire. Elle ne lui en demandait pas tant, et en ressentit un peu de tristesse. Mais, en somme, elle était assez fière de sa victoire, et de l'opinion qu'il aurait d'elle, plus tard.

— « Eh bien ? » cria Jenny dès qu'ils reparurent dans la salle à manger.

— « Raté », fit Daniel sèchement.

Jacques, par dépit, en éprouva du plaisir. Nicole eut un sourire malicieux :

— « Complètement raté ! » répétait-elle.

Mais, voyant que Jenny détournait son visage crispé, et qu'un afflux de larmes troublait son regard, elle courut à elle et l'embrassa.

Jacques, depuis l'entrée de son ami, avait cessé de songer à lui-même : il ne pouvait détacher de Daniel son attention. Le masque de Daniel avait une expression nouvelle, pénible à voir : une contradiction entre le bas et le haut du visage, un désaccord entre le regard voilé, soucieux, fuyant, et le sourire cynique qui relevait la lèvre et désaxait les traits vers la gauche.

Leurs yeux se rencontrèrent. Daniel fronça légèrement les sourcils et changea de place.

Cette défiance blessa Jacques encore plus profondément que tout le reste. Depuis son arrivée, Daniel n'avait cessé de le décevoir. Il en prit conscience, enfin. Pas une minute de véritable contact entre eux : il n'avait même pas pu révéler à son ami le nom de Lisbeth ! Il crut un instant souffrir de cette désillusion ; il souffrait surtout, en réalité, mais sans bien s'en rendre compte, d'avoir osé pour la première fois porter sur son amour un jugement critique, et de s'en être ainsi lui-même dépossédé. Comme tous les enfants, il ne vivait que du présent, car le passé s'évanouissait tôt dans l'oubli, et l'avenir n'éveillait en lui qu'impatience. Or, le présent s'obstinait à avoir aujourd'hui un intolérable goût d'amertume ; l'après-midi s'achevait dans un découragement sans limites. Et lorsque Antoine lui fit signe de s'apprêter pour le départ, ce fut une impression de soulagement pour lui.

Daniel avait aperçu le geste d'Antoine. Il se hâta de rejoindre Jacques.

— « Vous ne partez pas encore ? »

— « Mais si. »

— « Déjà ? » Il ajouta, plus bas : « On s'est si peu vu. »

Lui aussi ne recueillait de sa journée que du désappointement. Il s'y ajoutait du remords vis-à-vis de Jacques ; et, ce qui le navrait davantage encore, vis-à-vis de leur amitié.

— « Excuse-moi », fit-il tout à coup, en poussant Jacques dans l'embrasure de la fenêtre, avec un air humble et si bon, que Jacques, oubliant tous ses déboires, se sentit de nouveau soulevé par un élan de sa tendresse passée. « Aujourd'hui, ça tombait si mal… Quand te reverrai-je ? » continua Daniel d'une voix pressante. « Il faut que je te voie seul, longuement. Nous ne nous connaissons plus bien. Ce n'est pas extraordinaire, toute une année, pense donc ! Mais il ne le faut pas. »

Il se demanda soudain ce qu'allait devenir cette amitié, que, depuis si longtemps, rien n'alimentait plus, rien qu'une fidélité mystique dont ils venaient d'éprouver la fragilité. Ah, il ne fallait pas laisser dépérir ça ! Jacques lui paraissait un peu enfant ; mais son affection pour lui restait entière, et, qui sait ? plus vive peut-être de se sentir ainsi l'aîné.

— « Nous restons chez nous tous les dimanches », disait, au même moment, Mme de Fontanin à Antoine. « Nous ne quitterons Paris qu'après la distribution des prix. » Ses yeux s'éclairèrent. « Car Daniel a des prix », chuchota-t-elle, sans dissimuler son orgueil. « Tenez », ajouta-t-elle brusquement, en s'assurant que son fils lui tournait le dos et ne pouvait l'entendre, « venez, je veux vous montrer mes trésors. » Elle s'élança gaiement vers sa chambre ; Antoine l'accompagna. Dans un tiroir de son secrétaire, gisaient, alignées, une vingtaine de couronnes de laurier en carton peint. Elle referma presque aussitôt le meuble et se mit à rire, un peu gênée de s'être laissée aller à cet enfantillage. « Ne le dites pas à Daniel », dit-elle, « il ne sait pas que je les garde. »

Ils revinrent en silence jusqu'au vestibule.

— « Eh bien, Jacques ? » appela Antoine.

— « Aujourd'hui, ça ne compte pas », dit Mme de Fontanin en tendant à Jacques ses deux mains : elle le regardait avec insistance ; on eût dit qu'elle avait tout deviné. « Vous êtes ici chez des amis, mon petit Jacques : toutes les fois que vous voudrez venir, vous serez le bienvenu. Et le grand frère aussi, cela va sans dire », reprit-elle en se tournant vers Antoine, avec un geste gracieux.

Jacques chercha Jenny des yeux ; mais elle avait disparu avec sa cousine. Il se pencha vers la petite chienne, et mit un baiser sur son front satiné.

Mme de Fontanin revint dans la salle à manger afin de remettre la table en ordre. Daniel, qui la suivait distraitement, vint s'adosser au chambranle de la porte, et, silencieux, alluma une cigarette. Il pensait à ce que lui avait dit Nicole : pourquoi lui avait-on caché que sa cousine s'était sauvée de chez elle, qu'elle était venue chercher refuge chez eux ? Un refuge contre quoi ?

Mme de Fontanin allait et venait avec cette aisance de mouvements qui lui conservait l'allure d'une jeune femme. Elle songeait à la conversation d'Antoine, à tout ce qu'il lui avait appris sur lui, sur ses études et ses projets d'avenir, sur son père. « Un cœur loyal », se disait-elle ; « et quel beau front… » Elle chercha une épithète : « méditatif », ajouta-t-elle avec un élan joyeux. Elle se souvint alors de l'idée qui l'avait traversée : une seconde, en esprit, n'avait-elle pas péché, elle aussi ? Les paroles de Gregory lui revinrent à la mémoire. Et tout à coup, sans raison précise, elle sentit monter une telle allégresse, qu'elle posa l'assiette qu'elle tenait pour passer les doigts sur son visage, pour palper, lui semblait-il, cette joie sur ses traits. Elle vint à son fils, surpris, mit gaiement les mains sur ses épaules, le regarda jusqu'au fond des yeux, l'embrassa sans rien dire, et brusquement quitta la pièce.

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