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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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Elle alla droit à son bureau, et, de sa grosse écriture d'enfant, un peu tremblée, elle écrivit :

« Mon cher James,

« J'ai été bien orgueilleuse devant vous. Qui de nous a le droit de juger ? Je remercie Dieu de m'avoir éclairée encore une fois. Dites à Jérôme que je renonce à demander le divorce. Dites-lui… »

Les mots dansaient à travers ses larmes.

XII

À quelques jours de là, Antoine fut éveillé, au petit jour, par des coups frappés aux volets. Le chiffonnier ne pouvait se faire ouvrir la porte cochère ; il entendait le timbre sonner dans la loge, et soupçonnait un accident.

En effet : maman Fruhling était morte : une dernière attaque l'avait terrassée au pied de son lit.

Jacques arriva comme on reposait la vieille sur son matelas. La bouche entrouverte découvrait des dents jaunes. Cela lui rappelait quelque chose d'horrible : ah oui, le cadavre du cheval gris, sur la route de Toulon… Et, tout à coup, l'idée lui vint que Lisbeth allait peut-être faire le voyage.

Deux jours s'écoulèrent. Elle ne venait pas, elle ne viendrait pas. Tant mieux. Il ne précisait pas ses sentiments. Même après sa visite avenue de l'Observatoire, il avait continué à travailler un poème dans lequel il célébrait la bien-aimée et se lamentait sur son exil. Mais il ne souhaitait pas vraiment la revoir.

Pourtant, il passait dix fois par jour devant la loge, et chaque fois il jetait un regard anxieux à l'intérieur, et chaque fois il s'en retournait rassuré, mais insatisfait.

La veille de l'enterrement, comme il rentrait après avoir dîné seul au petit restaurant où Antoine et lui prenaient leurs repas depuis le départ de M. Thibault pour Maisons-Laffitte, — le premier objet qui frappa ses yeux fut, à la porte de la loge, une valise abandonnée. Un tremblement le saisit et son front se couvrit de sueur. Dans la lumière que faisaient les cierges autour de la bière, une silhouette d'enfant était agenouillée sous des voiles de deuil. Sans hésiter, il entra. Les deux religieuses levèrent sur lui leurs regards indifférents ; mais Lisbeth ne se retourna pas. Le soir était orageux ; une odeur chaude et sucrée emplissait la pièce ; des fleurs se fanaient sur le cercueil. Jacques restait debout, regrettant d'être entré ; cet appareil funèbre lui causait un invincible malaise. Il ne pensait plus à Lisbeth, il cherchait l'occasion de fuir. Une religieuse se leva pour moucher la mèche d'un cierge ; il en profita pour s'esquiver.

Lisbeth avait-elle deviné sa présence, reconnu son pas ? Elle le rejoignit avant même qu'il eût atteint la porte de l'appartement. Jacques s'était retourné, l'entendant venir. Ils restèrent quelques secondes l'un devant l'autre, dans le coin sombre de l'escalier. Elle pleurait sous ses voiles baissés, sans voir la main que Jacques lui tendait. Il aurait voulu pleurer aussi, par contenance ; mais il n'éprouvait rien, qu'un peu d'ennui et de timidité.

Une porte, en haut, claqua. Jacques craignit qu'on ne les surprît là, et tira ses clefs. Mais le trouble, l'obscurité, l'empêchaient de trouver la serrure.

— « Ce n'est peut-être pas la bonne clef ? » suggéra-t-elle. Il fut tout ébranlé par le son traînant de cette voix. Enfin le battant s'ouvrit ; elle hésitait ; le pas du locataire descendait les étages.

— « Antoine est de garde », souffla Jacques pour la décider. Il se sentit rougir. Elle franchit le seuil, sans paraître gênée.

Lorsqu'il eut refermé la porte et donné de la lumière, il vit qu'elle allait tout droit à leur chambre, et s'asseyait sur le canapé, avec les gestes de jadis. Il aperçut alors, à travers le crêpe, ses paupières gonflées et son visage, enlaidi peut-être, mais transfiguré par la tristesse. Il remarqua qu'elle avait un doigt enveloppé de linge. Il n'osait pas s'asseoir ; il ne pouvait écarter de son esprit les lugubres circonstances de ce retour.

— « Comme il fait lourd », dit-elle ; « il va faire de l'orage. »

Elle se déplaça un peu sur son siège, et son attitude semblait inviter Jacques à prendre la place qu'elle lui faisait près d'elle : sa place. Il s'assit ; et aussitôt, sans dire un mot, sans retirer son voile, l'écartant seulement du côté de Jacques, elle mit comme autrefois son visage tout contre le sien. Le contact de cette joue mouillée lui fut désagréable. Le voile de crêpe dégageait un relent de teinture, de vernis. Il ne savait que faire, que dire. Il voulut prendre sa main ; elle poussa un cri :

— « Vous êtes blessée ? »

— « Ach, c'est un… un panaris », soupira-t-elle. Tout se mêlait dans ce soupir : son mal, son chagrin, le flot de sa tendresse sans issue. Elle déroulait distraitement le pansement ; et lorsque le doigt apparut, fripé, livide, l'ongle décollé par l'abcès, Jacques eut un arrêt de respiration, une seconde de vertige, comme si elle eût soudain dénudé quelque place de chair secrète. Pourtant la chaleur de ce corps si proche le pénétrait à travers les vêtements. Elle tourna vers lui ses yeux de faïence, qui semblaient toujours prier qu'on ne lui fît pas de peine. Alors il eut envie, malgré sa répugnance, de baiser la main malade pour la guérir.

Mais elle s'était levée et roulait tristement la bande autour de son doigt.

— « Il faut que je retourne », dit-elle. Elle avait l'air si las, qu'il proposa :

— « Laissez-moi vous faire une tasse de thé ? Voulez-vous ? »

Elle lui jeta un étrange regard, et, seulement après, sourit.

— « Je veux bien. Je vais faire une petite prière là-bas, et je reviens. »

Il se hâta de faire chauffer l'eau, de préparer le thé, de le porter dans sa chambre. Lisbeth n'était pas revenue. Il s'assit.

Maintenant, il désirait qu'elle revînt. Il éprouvait un trouble, qu'il ne cherchait pas à expliquer. Pourquoi ne revenait-elle pas ? Il n'osait pas l'appeler, la disputer à maman Fruhling. Mais qu'attendait-elle pour revenir ? Le temps passait. Il allait à chaque instant tâter la théière. Quand le thé fut froid, il n'eut plus de prétexte pour se lever, et resta immobile. Les yeux lui faisaient mal à force de fixer la lampe. L'impatience lui donnait la fièvre. Il eut les nerfs cinglés par la lueur d'un éclair, à travers les fentes des volets. Reviendrait-elle jamais ? Il se sentait engourdi et malheureux — malheureux à se laisser mourir.

Un roulement sourd. Boum ! voilà la théière qui éclate ! C'est bien fait ! Le thé retombe en pluie, fouette les persiennes. Lisbeth est trempée, l'eau coule sur ses joues, sur son crêpe, qui déteint, qui devient pâle, pâle, et transparent comme un tulle de mariée…

Jacques sursauta : elle venait de se rasseoir, d'appuyer de nouveau son visage au sien :

— « Liebling, tu dormais ? »

Jamais encore elle ne l'avait tutoyé. Elle avait retiré son voile, et, dans un demi-sommeil, il retrouvait enfin, malgré les yeux battus et la bouche défaite, le vrai visage de sa Lisbeth. Elle eut un geste las des épaules.

— « Maintenant », dit-elle, « oncle m'épousera. »

Elle courba la tête. Pleurait-elle ? Son accent avait été plaintif, mais résigné ; qui sait même si elle n'éprouvait pas un peu de curiosité envers ce nouvel avenir ?

Jacques ne poussait pas l'analyse si loin. Il voulait qu'elle fût malheureuse, tant il goûtait en ce moment de volupté à la plaindre. Il l'entoura de ses bras, il la serra de plus en plus fort, il semblait vouloir la fondre en lui. Elle chercha sa bouche, qu'il lui abandonna avec avidité. Jamais il n'avait connu pareil soulèvement de tout son être. Sans doute elle avait d'avance dégrafé son corsage, car tout de suite, presque sans l'avoir cherché, il eut dans le creux de sa main la chaude pesanteur du sein nu.

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