Les mailles du réseau
- Автор: Стерлинг Брюс
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042558-4
- Переводчик: Jean Bonnefoy
- Жанр: Киберпанк
Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:
— Oh ! mince ! » Emily lui passa un mouchoir. « Pas étonnant.
— Désolée. »
Emily lui caressa doucement l’épaule. « Je te bassine toujours avec mes problèmes, Laura. Mais jamais tu ne te confies à moi. Toujours si maîtresse de toi. Tout le monde le dit. » Elle hésita. « David et toi, vous avez besoin d’un peu de temps ensemble.
— On aura tout le temps du monde à mon retour.
— Peut-être que tu devrais y réfléchir.
— C’est inutile, Emily. On ne peut pas y échapper. » Elle s’essuya les yeux. « C’est un truc que Stubbs m’a dit, avant qu’ils le tuent. Un seul monde, ça veut dire qu’on ne peut plus se cacher nulle part. » Elle secoua la tête, rejeta les cheveux en arrière, força ce picotement dans les yeux à se dissiper. « Merde, Singapour n’est jamais qu’à un coup de fil de distance. J’appellerai David tous les jours. Pour compenser. »
Singapour.
7
Singapour. Torride lumière tropicale filtrant de biais par les persiennes de bois brun. Au plafond, un ventilateur grince et vibre, grince et vibre, et les grains de poussière décrivent leur lente danse d’atomes au-dessus de sa tête.
Elle était sur une couchette, dans une chambre au dernier étage d’un hangar plus tout jeune sur les quais. Le QG de Rizome à Singapour – son comptoir.
Laura s’assit, à contrecœur, plissant les yeux. Lino finement granuleux, frais et collant sous ses pieds en sueur. La sieste lui avait flanqué la migraine.
Des fers en I massifs traversaient sol et plafond, leur peinture blanche s’écaillant sur des plaques de rouille. Contre les murs autour d’elle s’empilaient des échafaudages instables et bariolés de caisses et de boîtes en carton. Des bombes de laque, si nocives pour l’atmosphère. Des savons de beauté féminins bourrés d’antibiotiques à large spectre. Des fortifiants bidons à base de zinc et de ginseng qui prétendaient guérir l’impuissance et soigner la mélancolie. Toutes ces infâmes saloperies allaient avec les murs quand ils avaient récupéré l’entrepôt après faillite de l’ancien propriétaire. Le personnel Rizome de Suvendra avait refusé de les mettre sur le marché.
Tôt ou tard, ils seraient bien obligés de se débarrasser de la marchandise, à perte, mais en attendant, un clan de geckos s’était mis à faire le ménage dans les coins et recoins de ce capharnaüm. Les geckos – ces lézards qui grimpaient aux murs, avec leur peau translucide et pâle, leurs yeux fendus, leurs doigts à ventouses. Un spécimen arrivait justement, se frayant sans bruit un chemin entre les taches d’humidité du plafond. C’était le gros, aux airs de matrone, qui aimait bien se prélasser au-dessus d’elle près du plafonnier. « Salut, Gwyneth », dit Laura, et elle bâilla.
Un coup d’œil à son poignet. Quatre heures de l’après-midi. Elle avait encore du sommeil, du chagrin, des soucis et du décalage horaire à rattraper, mais il était temps de se lever et de s’y remettre.
Elle se glissa dans son jean, défroissa son T-shirt. Son portatif était posé sur une tablette pliante, derrière un gros panier tissé garni de fleurs en papier. Un vague politicard de Singapour lui avait envoyé le bouquet en cadeau de bienvenue. La coutume. Elle l’avait gardé, malgré tout, parce qu’elle n’avait jamais vu de fleurs en papier comme celles qu’ils faisaient ici à Singapour. Elles étaient d’une élégance extrême, presque effrayantes dans leur perfection de répliques de musée. Hibiscus rouges, chrysanthèmes blancs, les couleurs nationales de Singapour. Superbes, parfaites et irréelles. Elles sentaient l’eau de Cologne française.
Elle s’assit, alluma le terminal et chargea des données. Décapsula une boîte d’eau minérale qu’elle versa dans une théière décorée d’une frise de dragons. Elle but une gorgée et scruta l’écran qui l’absorba aussitôt.
Le monde alentour s’évanouit. Dans la vitre noire, le lettrage vert. Le monde intérieur du Réseau.
PARLEMENT DE LA RÉPUBLIQUE DE SINGAPOUR
Commission spéciale sur la politique de l’information
Audition publique – 9 octobre 2023
PRÉS. COMMISSION
S. P. Jeyaratnam, député (Jurong), PIP
VICE-PRÉS.
Y. H. Leong, député (Moulmein), PIP
A. bin Awang, député (Bras Basah), PIP
T. B. Pang, député (Queenstown), PIP
C. H. Quah, député (Telok Blangah), PIP
Dr R. Razak, député (Anson), Parti antitravailliste.
Procès-verbal de déposition
M. JEYARATNAM : … des accusations rien moins que diffamatoires !
MME WEBSTER : Je suis parfaitement consciente de l’élasticité des lois locales sur la diffamation.
M. JEYARATNAM : Êtes-vous en train de dénigrer l’intégrité de notre appareil législatif ?
MME WEBSTER : Amnesty International détient une liste de dix-huit militants politiques locaux, ruinés ou emprisonnés à la suite des procès en diffamation de votre gouvernement.
M. JEYARATNAM : Cette commission ne servira pas de tribune aux idées mondialistes ! Pourriez-vous appliquer ce genre de nobles critères à vos bons amis de la Grenade ?
MME WEBSTER : La Grenade est une dictature autocratique qui pratique le meurtre et la torture politiques, monsieur le Président.
M. JEYARATNAM : Certes. Mais cela ne vous a pas empêchés, vous autres Américains, de les dorloter. Ou de nous attaquer : nous, des démocrates industriels comme vous.
MME WEBSTER : Je ne suis pas une diplomate américaine, je suis une associée de Rizome. Ma préoccupation essentielle est votre politique commerciale. Les lois sur l’information à Singapour favorisent la piraterie industrielle et le viol de la vie privée. Votre Banque islamique Yung Soo Chim a peut-être un meilleur paravent légal, mais elle a nui aux intérêts de ma compagnie tout autant que la Banque unie de la Grenade. Si ce n’est pas plus. Nous n’avons pas l’intention de porter atteinte à votre fierté, votre souveraineté nationale ou quoi que ce soit, mais nous voulons voir changer cette politique. C’est la raison de ma venue ici.
M. JEYARATNAM : Vous assimilez notre gouvernement démocratique à un régime terroriste.
MME WEBSTER : Je ne vous assimile pas, parce que je ne peux pas croire que Singapour soit responsable du brutal attentat dont j’ai été le témoin. Mais les Grenadins le croient, eux, car ils savent pertinemment que vous êtes tous deux rivaux en piraterie, ce qui vous procurait un motif. Quant à la vengeance, je crois… je sais qu’ils sont quasiment capables de tout.
M. JEYARATNAM : De tout ? Combien de bataillons possède ce sorcier ?
MME WEBSTER : Je ne puis vous répéter que ce qu’ils m’ont dit. Juste avant mon départ, un cadre grenadin nommé Andreï Tarkovsky m’a remis un message pour vous. (Déposition de Mme Webster effacée.)
M. JEYARATNAM : Silence, s’il vous plaît ! C’est de la pure propagande terroriste..« La présidence donne la parole à M. Pang pour une motion.
M. PANG : Je demande que le message terroriste subversif soit retiré du procès-verbal.
MME QUAH : Je soutiens la motion.
M. JEYARATNAM : Motion adoptée.
DR RAZAK : Monsieur le Président, je désire que soit consignée mon objection à cet acte de censure stupide.
MME WEBSTER : Singapour pourrait être la prochaine victime ! J’ai vu comment ça se passait ! Les chicanes légales… ce n’est pas cela qui vous aidera s’ils sèment des mines dans votre ville et l’attaquent à la bombe incendiaire !