Couleurs de l'incendie
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Trilogie de l’entre deux-guerres #2
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226392121
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
Elle regarda son fils. Lui aussi avait grossi. Il avait maintenant une petite bouille ronde, il faudrait surveiller les sucres et les graisses…
Il était tard, l’immeuble était plongé dans un silence parfois entrecoupé par le ronflement du calorifère, quelques pas dans l’escalier, un véhicule dans la rue… Le moment était propice aux conversations intimes, Madeleine sentit que l’occasion de parler avec son fils se présentait à elle et comprit qu’elle n’en aurait pas le courage.
Elle choisit la fuite :
— Je suis grosse…
La réponse de Paul fusa :
— P… pas du t… tout !
— Si, je vais faire un régime.
Il sourit, attrapa son ardoise.
« Tu devrais essayer une de ces crèmes amincissantes, ça vaut une fortune, mais… je peux te conseiller. »
Madeleine n’eut pas le loisir de s’interroger, Paul avait déjà fait demi-tour.
Elle était mal à l’aise lorsqu’il sortit ses cahiers de réclames qu’il posa sur sa table, dont un qu’elle ne connaissait pas et qu’il feuilleta patiemment. Il s’arrêta soudain.
— Di… dis-moi, ma… man…
— Mon chéri ?
Il recourut à son ardoise :
« L’homme que tu rencontres le soir… Pourquoi est-ce un secret ? »
Madeleine rougit, ouvrit la bouche pour répondre, mais Paul était déjà passé à autre chose. Il désignait une réclame :
— Là !
C’était une femme assez forte, qui avait l’air abattue. Le message assurait : « L’obésité est une infirmité ridicule et dangereuse. C’est la seule qui provoque les rires moqueurs et les réflexions désobligeantes. » L’alternative s’imposait : sombrer dans la dépression ou recourir aux pilules Mattel.
Paul souriait largement. Madeleine, encore sous le coup de la question qu’il lui avait posée, se sentit prise d’une sorte de vertige. Les mots parvinrent enfin à son esprit : « L’obésité est une infirmité ridicule. » Elle hésitait à comprendre.
— Il faut que j’achète ça ?
— Ou… ç… ça…
Paul tournait les pages sur lesquelles défilèrent les pilules du professeur Potal, la crème Lophyral, l’onguent Sainte-Odile, la pommade Vertey. Les femmes y étaient parfois minces et rayonnantes ou grosses et accablées selon qu’elles avaient ou n’avaient pas eu recours au remède conseillé par la réclame.
— J’en… j’en ai… p… plein…
Madeleine n’avait trouvé qu’un seul cahier, il y en avait trois qu’il se mit à feuilleter d’un air grave et satisfait. Dentol, pour des dents saines et blanches ; Charbon de Belloc, mangez tout ce qui vous plaît ; vaseline Chesebrough, choisissez la qualité… Et le clou : Thermogène contre la toux, les rhumatismes, la grippe et les lumbagos, rien que ça.
— C’est très intéressant, dit Madeleine.
C’est ce qu’elle disait autrefois à Gustave Joubert lorsqu’il lui parlait des prêts contre nantissement ou des taux actuariels d’obligations.
On arriva au cahier que Madeleine connaissait, mais ça ne lui fit pas le même effet dévastateur qu’auparavant. Elle regardait à la dérobée le beau profil de Paul, réflexif et… — elle chercha le mot — … satisfait.
— Dis-moi, mon chéri, qu’est-ce que c’est que tout ça…?
Paul déplaça son fauteuil, alla jusqu’à son armoire et revint avec un autre cahier, plus épais, de grand format, comme un registre de mairie. C’étaient des formules mathématiques.
— N… non, dit Paul, chi… chimiques.
Il saisit son ardoise : « Ces produits se vendent par milliers, maman… »
— Je sais…
« Mais sais-tu ce que c’est ? »
— Des produits nouveaux destinés à…
« Non, maman, rien de nouveau là-dedans ! La plupart sont des choses connues depuis très longtemps. On ajoute simplement quelques plantes, un parfum, quelque chose pour donner de la texture, de la couleur, rien de plus. »
— J’ai un peu de mal à te suivre, mon cœur…
Paul désigna son registre.
« Tous ces produits ne sont rien d’autre que des formules du Codex à peine améliorées. »
— Ah, le Codex…
« C’est le recueil des formules approuvées par la Faculté. C’est public, tout le monde peut s’en servir. Et c’est ce qu’ils font. »
D’accord. Madeleine comprenait enfin. Elle était contente. Soulagée d’abord que l’intérêt de Paul pour ces produits soit purement scientifique et heureuse que son activité intellectuelle ne s’arrête pas à l’opéra.
— Eh bien, dis donc, tu m’as vraiment appris quelque chose.
Paul la fixait, interrogatif.
— Oui, c’est très intéressant, ajouta Madeleine. Maintenant, il est tard…
« Sais-tu pourquoi ces produits se vendent ? »
— On pourra discuter de tout cela demain, Paul, il va falloir aller te coucher.
« À cause de la réclame. Ces produits n’ont aucune valeur, ils sont faciles à fabriquer et les gens les achètent quand la réclame est bien faite ! »
Madeleine sourit.
— C’est astucieux, pas de doute.
« Ce sont des produits chers, maman, parce que, pour les gens, le corps compte tellement que le prix, lui, ne compte plus. »
Madeleine se fendit d’un petit rire.
— Je suis très heureuse que tu aies enfin trouvé quelque chose, je veux dire, un métier… La chimie, c’est une bonne idée.
« Oh non, maman, la chimie, ça ne m’intéresse pas du tout ! »
— Ah bon ? Alors, tu veux faire… de la réclame, c’est ça ?
« Non, maman… »
Il désigna les coupures de presse.
— Eux, ils f… font de la ré… clame. Moi je v… veux f… faire d… de la pu… blicité.
Charles Péricourt avait embauché Alphonse Crémant-Guérin comme assistant et l’avait officiellement présenté à ses collègues.
— Vous avez besoin de quelque chose, n’hésitez pas, adressez-vous à lui, il est très efficace.
Après quoi, Charles avait dit au jeune homme :
— On serait content de vous voir à la maison.
La semaine suivante, Alphonse avait répondu :
— Président, je ne veux pas être importun, mais j’aurais aimé venir présenter mes hommages à votre épouse et à vos charmantes filles…
Cette invitation avait mis Hortense dans tous ses états. Sur laquelle Alphonse allait-il jeter son dévolu ? Et, accessoirement, comment allait réagir celle qui ne serait pas choisie ?
— Tu n’as pas un autre assistant à embaucher, Charles ?
Charles ne répondit pas.
Alphonse vint dîner. Il n’était pas idiot, il avait bien compris ce que Charles Péricourt espérait, mais ses deux filles étaient tellement laides que son cerveau s’était en quelque sorte figé.
Les jumelles, elles, avaient eu à cœur de lui simplifier la tâche. Elles comprenaient qu’il n’y avait qu’un seul garçon et, bien qu’elles n’aient pas plus brillé en arithmétique que dans les autres disciplines, elles savaient qu’il lui faudrait choisir. Rose estimait que sa position d’aînée lui assurait une priorité, ce que Jacinthe, qui avait toujours été dominée par sa sœur, avait accepté en attendant son tour.
C’est donc Rose qui fut chargée d’apporter les biscuits, service acrobatique. Chacun dans le salon fut admiratif devant la prouesse technique de la jeune fille.
Charles était effondré. Il souffrait deux fois, d’aimer Rose et de comprendre Alphonse.