Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
275. « Dieu, grand ouvrier pour les grandes choses ne l'est pas moins pour les petites.» [Saint Augustin, Cité de Dieu, XI,22] Notre arrogance nous conduit toujours à cette attitude blasphématoire qui consiste à nous comparer à Lui. Et parce que nos occupations nous sont une charge, Straton a exempté les dieux de toute obligation, comme il en est pour leurs prêtres. Pour lui, c'est la Nature qui produit et entretient toutes choses, et avec les poids et les mouvements de celle-ci, il construit les différentes parties du monde, déchargeant du même coup la nature humaine de la crainte des jugements divins. « Parce qu'il est heureux et éternel, il n'a pas de soucis et n'en cause à personne.» [Cicéron De natura deorum I, 17]
276. La Nature veut que si des choses ont entre elles une relation, celles qui leur sont semblables ont la même entre elles357. Au nombre infini des mortels correspond donc un nombre infini d'immortels. Comme les âmes des dieux sont sans langue, sans yeux, et sans oreilles, mais qu'elles sentent entre elles chacune ce que l'autre sent, et jugent nos pensées, ainsi les âmes des hommes, quand elles sont libres et délivrées du corps par le sommeil ou quelque extase, devinent, prophétisent, et voient des choses qu'elles ne sauraient voir quand elles sont liées au corps. « Les hommes, dit saint Paul, sont devenus fous en croyant être sages, et ont transformé la gloire de Dieu incorruptible en une image d'homme corruptible358. »
277. Voyez donc un peu cette farce des déifications antiques ! Après la grande et superbe pompe de l'enterrement, au moment où le feu commençait à prendre au sommet de la pyramide, et s'attaquait au lit du trépassé, ils laissaient au même moment s'échapper un aigle qui, s'envolant, signifiait que l'âme s'en allait au Paradis. Nous avons conservé mille médailles, et notamment celle de l'honnête Faustine, sur lesquelles cet aigle est représenté emportant sur son dos vers le ciel ces âmes déifiées.
278. Il est pitoyable de voir comment nous sommes dupes de nos propres singeries et inventions,
Ils craignent ce qu'ils ont inventé !
[Lucain La guerre civile ou La Pharsale I, 486]
comme les enfants qui s'effraient de leur propre visage, quand ils l'ont barbouillé et noirci pour leurs camarades. « Rien de plus malheureux que l'homme esclave de ses chimères [Saint Augustin, Cité de Dieu, VIII, 23]
279. Auguste eut droit à plus de temples que Jupiter, et ils étaient servis avec autant de dévotion et de croyance en ses miracles. Les Thasiens359, en récompense des bienfaits qu'ils avaient reçus d'Agésilas, vinrent lui dire qu'ils l'avaient canonisé. « Votre nation, leur dit-il, a-t-elle le pouvoir de faire un dieu de qui bon lui semble ? Faites donc un dieu avec l'un d'entre vous, et quand j'aurai vu comment il s'en sera trouvé, je vous dirai un grand merci pour ce que vous m'offrez. » L'homme est vraiment insensé. Il est incapable de faire un ciron, et il fabrique des dieux à la douzaine !
280. Ecoutez ce que dit Trismégiste, qui loue ainsi nos capacités : « De toutes les choses admirables, la plus haute est le fait que l'homme ait pu trouver la divine nature, et la réaliser. » Voici des arguments empruntés à la philosophie elle-même,
Qui seule peut connaître les dieux et les puissances célestes,
Et la seule à savoir qu'on ne peut les connaître.
[Lucain La guerre civile ou La Pharsale I, 452]
Si Dieu est, c'est un être vivant ; si c'est un être vivant, il a un sens; et s'il a un sens, il est sujet à l'anéantissement. S'il est sans corps, il est sans âme, et par conséquent sans action ; et s'il a un corps, il est périssable. Quel beau triomphe, en vérité !
281. Nous sommes incapables d'avoir fait le monde : il y a donc une entité supérieure qui y a mis la main. Ce serait une sotte arrogance que de nous considérer comme la chose la plus parfaite de cet univers. Il y a donc quelque chose de meilleur que nous, et ce quelque chose, c'est Dieu. Quand vous voyez une demeure riche et luxueuse, même si vous ne savez pas qui en est le maître, vous ne direz pas qu'elle a été faite pour des rats. Et quand nous voyons la divine architecture du palais céleste, comment ne pas croire que ce soit le logis de quelque maître plus grand que nous ne le sommes ? Ce qui est le plus élevé n'est-il pas toujours le plus digne ? Et nous, nous sommes placés au plus bas.
282. Il n'y a rien qui, sans âme ni raison, puisse produire un être vivant doué de raison. Or le monde nous produit : il a donc âme et raison360. Chaque élément de nous-mêmes est moins que nous, et nous sommes un élément du monde. Le monde dispose donc de sagesse et de raison bien plus que nous n'en avons. C'est une belle chose que d'avoir un grand gouvernement. Le gouvernement du monde appartient donc à un être bienheureux. Les astres ne nous font pas de mal : ils sont donc pleins de bonté. Nous avons besoin de nourriture, les dieux aussi, et ils se nourrissent des vapeurs d'ici-bas. Les biens de ce monde ne sont pas des biens pour Dieu : ce ne sont donc pas des biens pour nous. Blesser quelqu'un et être blessé sont tous deux des preuves de faiblesse : c'est donc folie que de craindre Dieu361. Dieu est bon par sa nature, l'homme par ce qu'il fait362, ce qui est bien supérieur. La sagesse divine et la sagesse humaine sont semblables, sauf que la première est éternelle. Or, la durée n'ajoute rien à la sagesse : nous voilà donc égaux sur ce plan. Nous possédons la vie, la raison, la liberté, nous prisons la bonté, la charité, la justice : ces qualités sont donc en lui363.
283. En somme, la construction ou non de la divinité et ses traits spécifiques sont forgés par l'homme en fonction de ce qu'il est lui-même. Quel patron, quel modèle ! Étirons, élevons, grossissons les qualités humaines tant qu'il nous plaira ; enfle-toi, pauvre homme, encore, encore, et encore,
Non, pas même si tu en crevais, dit-il364.
[Horace Satires II, III, 318]
« Certes les hommes, croyant se représenter Dieu qu'il ne peuvent concevoir, ne font que se représenter eux-mêmes ; c'est eux qu'ils voient, et non pas lui ; ce qu'ils comparent, c'est eux, et non à lui, mais à eux-mêmes.» [Saint Augustin, Cité de Dieu, XII, 17] Dans la nature, les effets ne révèlent qu'à demi leurs causes. Que dire donc de celle de Dieu ? Elle est au-dessus de l'ordre de la nature ; sa condition est trop élevée, trop éloignée, et trop souveraine pour accepter que nos conclusions l'attachent et l'entravent. Ce n'est pas par nous qu'on peut l'atteindre : notre route est trop basse. Et nous ne sommes pas plus près du ciel sur le Mont-Cenis qu'au fond de la mer : vous pouvez le vérifier avec votre astrolabe365 !
284. On rabaisse Dieu jusqu'à lui prêter un commerce charnel avec des femmes : combien de fois ? pour combien d'enfants ? Paulina, femme de Saturninus, matrone célèbre à Rome, pensant coucher avec le dieu Sérapis366, se retrouva entre les bras d'un de ses amoureux, par l'entremise des prêtres de ce temple. Varron, le plus subtil et le plus savant des auteurs latins, écrit dans ses ouvrages de théologie que le sacristain du temple d'Hercule, tirant au sort d'une main pour lui, de l'autre pour Hercule, joua contre ce dieu un souper et une fille : s'il gagnait, ce serait aux dépens des offrandes, et s'il perdait, à ses propres dépens. Il perdit, et dut payer son souper et la fille. Cette fille s'appelait Laurentine ; elle se vit la nuit entre les bras du dieu qui lui dit de surcroît que le lendemain, le premier homme qu'elle rencontrerait la paierait de façon mirifique. Et ce fut Taruntius, jeune homme riche, qui l'emmena chez lui, et plus tard la fit son héritière. Alors elle à son tour, espérant faire quelque chose qui fût agréable à ce dieu, fit du peuple romain son héritier : raison pour laquelle on lui attribua des honneurs divins.