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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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305. Il n'y a aucune raison de les excuser : nous acceptons des peintres, quand ils peignent le ciel, la terre, les mers, les montagnes et les îles lointaines, qu'ils ne nous en donnent que quelque vague impression ; et nous nous contentons d'une esquisse plus ou moins imaginaire quand il s'agit de choses qui nous sont inconnues. Mais quand ils peignent d'après nature, ou un sujet qui nous est familier et bien connu, nous exigeons d'eux cette fois une représentation exacte et parfaite des formes et des teintes ; et nous n'avons que mépris à leur égard s'ils y échouent.

305. Je suis reconnaissant à la fille de Milet qui, voyant le philosophe Thalès passer son temps dans la contemplation de la voûte céleste, les yeux constamment levés, mit sur son chemin quelque chose pour le faire trébucher et l'avertir qu'il serait bien temps de penser à ce qui est dans le ciel quand il se serait d'abord occupé de ce qui est à ses pieds. Elle avait bien raison de lui conseiller de regarder plutôt en lui-même qu'au ciel car, comme le dit Démocrite par la voix de Cicéron  : « On ne regarde pas ce qui est devant soi, on scrute le ciel. » [Cicéron De Divinatione II, 13]

306. Mais c'est le fait de notre condition : la connaissance que nous avons des choses qui sont entre nos mains est aussi éloignée de nous, et tout autant au-delà des nuages que celle des astres. Comme le dit Socrate dans Platon : à quiconque se mêle de philosophie, on peut faire le même reproche que celui que faisait cette femme à Thalès : il ne voit rien de ce qui est devant lui. Car tout philosophe ignore ce que fait son voisin, et même ce qu'il fait lui-même, et ignore aussi ce qu'ils sont tous les deux : des hommes ou des animaux.

307. Ces gens-là, qui trouvent les raisons de Sebond trop faibles, qui n'ignorent rien, qui gouvernent le monde, et qui savent tout,

Ce qui règne sur la mer et règle les saisons,

Si les étoiles ont leur mouvement propre,

Ou si leur course errante est réglée par ailleurs,

Ce qui fait croître et diminuer le disque de la lune,

Quel est le pouvoir et le but de cette entente

Entre des éléments si discordants.

[Horace Épîtres I, 12]

 

Ces gens-là, dis-je, n'ont-ils pas quelquefois découvert, au milieu de leurs livres, la difficulté que l'on rencontre à se connaître soi-même ? Nous voyons bien que notre doigt peut bouger, le pied de même, que certaines parties se mettent elles-mêmes en mouvement, sans notre autorisation, et que pour d'autres, c'est sur notre ordre qu'elles se meuvent ; nous voyons bien qu'une certaine appréhension engendre la rougeur, certaine autre la pâleur, que telle idée agit seulement sur la rate, telle autre sur le cerveau ; que l'une nous fait rire, l'autre pleurer, telle autre encore engourdit nos sens ou les excite, et arrête le mouvement de nos membres ; que tel objet fait se soulever notre estomac, et tel autre une partie située plus bas...

308. Mais comment une impression, qui relève de l'esprit, peut-elle pénétrer dans un corps solide et massif ? Quelle est la nature de la liaison et de l'agencement de ces différents ressorts387 ? Jamais personne ne l'a su388. « Tout cela est impénétrable à la raison humaine et demeure caché dans la majesté de la Nature » dit Pline [Pline Histoire naturelle II, 37]  ; et saint Augustin, de son côté, déclare : « L'union des âmes et des corps est une merveille qui dépasse l'entendement humain ; et c'est pourtant cela qui fait l'homme lui-même. » [Saint Augustin, Cité de Dieu, XXI, 10]

309. On ne met pourtant pas cela en doute, car les opinions humaines dérivent de croyances anciennes, qui font autorité et ont du crédit, comme s'il s'agissait de religion ou d'un texte de loi. Et l'on considère comme un langage secret ce qui est communément admis ; on reçoit cette vérité avec son cortège d'arguments et de preuves, comme quelque chose de ferme et de solide, qu'on ne peut plus ébranler, ni juger. Au contraire, chacun s'en va replâtrant et consolidant à qui mieux mieux cette croyance reçue, en y mettant toute son intelligence, outil malléable et que l'on peut contourner, adaptable à tous les cas de figure. Ainsi le monde se remplit-il de fadaises et de mensonges389, et en devient-il comme confit.

310. Ce qui fait qu'on ne met presque rien en doute, c'est que l'on ne met jamais à l'épreuve les opinions communes. On n'en sonde pas la base, là où justement résident leur faiblesse et leur fausseté : on ne débat qu'à propos de leurs branches ; on ne se demande pas si cela est vrai, mais si cela a été compris ainsi ou autrement. On ne se demande pas si Galien a dit quoi que ce soit qui vaille, mais s'il l'a dit ainsi, ou autrement. Il était donc bien normal que cette façon de brider et contraindre nos jugements, cette tyrannie due à nos croyances, s'étendissent jusqu'aux Écoles et aux Arts.

311. Le dieu de la scolastique, c'est Aristote ; c'est un péché que de discuter ses décrets, comme celui de Lycurgue à Sparte. Sa doctrine nous sert de loi fondamentale — et elle est peut-être aussi fausse qu'une autre... Je ne vois pas pourquoi je n'approuverais pas aussi bien les idées de Platon, ou les atomes d'Épicure, ou le plein et le vide de Leucippe et de Démocrite, ou l'eau de Thalès, ou l'infinité de la nature d'Anaximandre, ou l'air de Diogène, ou les nombres et la symétrie de Pythagore, ou l'infini de Parménide, ou l'Un de Musée, ou l'eau et le feu d'Apollodore, ou les parties similaires d'Anaxagore, ou la discorde et l'amitié d'Empédocle, ou le feu d'Héraclite, ou toute autre opinion — dans cette confusion infinie d'avis et de sentences que produit cette belle raison humaine par sa certitude et sa clairvoyance, dans toutes les choses dont elle se mêle ! — je ne vois pas, dis-je, pourquoi je n'approuverais pas tout cela aussi bien que l'opinion d'Aristote concernant les principes des choses naturelles, principes qu'il construit à partir de trois éléments : matière, forme, privation.

312. Est-il d'ailleurs quelque chose de plus stupide que de faire de l'inanité elle-même la cause qui produit les choses ? La privation est une notion négative ; comment a-t-il pu en faire la cause et l'origine des choses existantes ? Personne n'oserait toutefois agiter cette question, sauf en tant qu'exercice de logique. On y débat en effet, non pas pour mettre quoi que ce soit en doute, mais pour défendre le fondateur de l'École390 contre les objections étrangères : son autorité est le but au-delà duquel il n'est pas permis de poser de questions.

313. Il est certes facile de bâtir ce que l'on veut sur des fondements reconnus par tous, car en fonction des principes et énoncés de ce commencement, le reste des pièces du bâtiment se construit aisément, et sans contradiction. De cette façon, nous trouvons notre raison bien fondée, et nous pouvons discuter en toute quiétude. C'est que nos maîtres occupent et prennent d'avance autant d'espace dans notre croyance qu'il leur en faut pour en tirer ensuite les conclusions qu'ils souhaitent, comme le font les géomètres avec leurs postulats : le consentement et l'approbation que nous leur accordons leur donne le moyen de nous traîner à droite et à gauche, et de nous faire faire des pirouettes à leur guise. Celui à qui l'on accorde ses présupposés est notre maître et notre Dieu : il donnera à ses fondations un plan si ample et si commode que grâce à elles, il pourra nous faire monter, s'il le veut, jusqu'aux nues.

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